Les doubles routes de terre de Nilda Fernandez

Entre deux cultures, Nilda Fernandez, auteur chanteur et compositeur s'est éteint à l'âge de 61 ans, victime d'une insuffisance cardiaque. Petit tombeau à la mémoire d'un artiste exigeant qui essaya de contrer l'industrie musicale et choisit une destinée volontiers chaotique et poétique.

Il y a ceux qui empruntent des voies d'avance toutes tracées; goudronnées, aux asphaltes ripolinées qui, souvent, aveuglent. Pour eux, les panneaux de signalisation sont simplistes et leur chemin est balisé par leurs tuteurs. Quand on est artiste, des agents, des conseillers musicaux ou autres, font office de soutiens censés défendre des personnalités aux destinées particulières. 

Et puis, il y a les autres: ceux qui se sentent plus à l'aise quand leurs routes empruntent des tracés en lacets, dessinent, alternativement, pics et gouffres. Par temps alternativement radieux ou grains de tempêtes.

Nilda FERNANDEZ, né en 1957, en pays catalan, issu d'une famille andalouse, connaîtra les avantages d'une double culture, puisque, enfant, il émigre en France, à Lyon. A l'âge adulte et après un rapide et bref engagement dans l'enseignement pour professer la langue espagnole, il se consacre, à 24 ans, entièrement à sa passion pour la musique et la chanson.

IDENTITÉ ET NATIONALITÉ DOUBLES: AU MIROIR DES CHOIX

Entre plusieurs albums, il s'aventure parfois pendant six ans loin des salles de concert et des studios d'enregistrement, préférant ne pas frayer trop longtemps avec ces milieux et univers à l'égard desquels il gardera toujours une saine distance.

En témoigne, par exemple, par goût de la modestie et la défense d'une existence sans clinquants ni artifices, son premier 33 tours vinyle, sur lequel le titre "Ma petite vie" ouvre et ferme le ban de ses "noces de microsillon"avec l'industrie musicale. C'est sur ce disque qu'on peut entendre aussi le feutre de confessions pudiques "Mon enfance absence". Bien qu'entré dans l'écurie convoitée de Pathé-Marconi/EMI sous la houlette du très confiant et chaleureux Jean-Claude DEJACQUES, il s'évadera loin de ce label avec lequel il ne partage plus, après dix ans à peine -entrecoupés d'évasions- de collaboration, les positions de celui-ci, devenues, à son goût, trop explicitement commerciales (Nicolas PEYRAC quittera aussi ce fief pour les mêmes motifs).

Sa voix, si caractéristique grâce à ce velouté presque androgyne, se pose sur des rythmes et musiques qui ne forcent pas le folklore attendu chez un artiste d'origine hispanique. Bien sûr, il célébra à sa façon Madrid par une chanson éponyme qui épelle, de façon personnelle et impressionniste, les atours d'une cité dès lors pas autant à la mode qu'aujourd'hui. Mais sans castagnettes ni rythme flamenco particulièrement échevelé. Il leur préfèrera le son d'un "accordéon rance" (clin d'oeil, dans le texte, à l'adresse de Jacques BREL) que n'aurait sans doute pas renié Marcel AZZOLA. Et signe manifeste qu'il reconnaît, sans s'y forcer, que l'essence de son âme est enracinée des deux côtés d'une frontière qu'il ne reconnaît pas. D'autres titres comme "Entre Lyon et Barcelone", précisément, (pourtant assez peu inspiré, à cause d'un texte maladroit et entaché d'un hyperréalisme incongru) déclinent cette identité aux duplicités innocentes et assez tourmentées. Car Nilda FERNANDEZ oscilla souvent entre deux pôles: l'acceptation d'une certaine forme de célébrité et la défiance envers celle-ci, le choix comme pseudonyme, entre le prénom Daniel puis Nilda, l'indépendance jalousement féroce et le besoin de constituer une famille d'artistes.

Et puis, "Madrid Madrid" ne sera pas son "tube" le plus fameux, lequel s'intitulera plutôt "Nos fiançailles" en 1991, à la suite de quoi, le chanteur britannique STING le choisit pour figurer en première partie d'un concert, à Bercy, cette même année, devant plus de 15 000 spectateurs. 

Doté du prestigieux prix de l'Académie Charles Cros, Nilda FERNANDEZ part en Argentine et chante avec la divine Mercedes SOSA. Ecrit des romans, diversifie ses activités et compétences.

MANSET... BIEN SÛR...

Pour parfaire ensuite sa réputation d'artiste plus friand de discrétion et d'artisanat que de strass et de Top 50, il invente, à l'occasion d'une chanson, Sinfanai Retu, un sabir de lui seul connu, qui lui vaut d'être choisie pour être le générique musical de l'émission de Guillaume DURAND... Durand, la nuit. Peu impressionné par ce style de récompenses, il leur opposera le mérite de la simplicité en choisissant d'atteler des chevaux et d'embarquer des amis musiciens pour effectuer une tournée musicale en roulotte, afin de se produire plutôt dans des villages ou de petites villes françaises. 

Quoi d'étonnant, alors, qu'il reprenne "La Route de terre" de Gérard MANSET ? 

Quand tu descendras de ta maison
Faite de bois, de terre ou de jour
Au bout du monde, au pays de lumière
Ferme les yeux, pense à la chanson
Qu’il te chantait au bout du monde
Dans le vent, la poussière
Sur cette route de terre
Qui fait le tour de la terre
Sur cette route où y a jamais d’hiver
C’est par là qu’il reviendra
Prendra l’enfant dans ses bras
Prendra l’enfant dans ses bras
Quand tu descendras de ta maison
Vois le soleil monter sur l’horizon
Éclairer le monde, dans le vent, la poussière
Compte les jours, compte les saisons
Il reviendra, y a pas de raison
Du bout du monde, debout dans la lumière
Sur cette route de terre
Qui fait le tour de la terre
Sur cette route où y a jamais d’hiver
C’est par là qu’il reviendra
Prendra l’enfant dans ses bras
Prendra l’enfant dans ses bras
Sur cette route de terre
Qui fait le tour de la terre
Sur cette route où y a jamais d’hiver
C’est par là qu’il reviendra
Prendra l’enfant dans ses bras
Prendra l’enfant dans ses bras

et qu'un accordéon prêtera, encore une fois, à cette version personnelle d'un des meilleurs titres du voyageur solitaire et auteur-compositeur de "Cheval cheval" ou de "La Liberté" , la tonicité de ses vibrations ?

Pour saluer FERNANDEZ, cette vidéo à regarder et ré-entendre, puisqu'elle a le bon goût de superposer à cette chanson, des images du film de TARKOVSKY, Stalker

Plus proche des poètes plutôt maudits car entêtés et engagés à ne pas faire croisade sur des terres trop avidement foulées par les autres, celui qui célébra aussi, par un album de 1999, Castelar 704, son compatriote Federico GARCIA-LORCA, est allé voir si les routes du ciel ou celles de l'enfer mènent vers un pays de lumière ou de définitives ténèbres...

Nilda FERNANDEZ La Route De Terre (MANSET) HD © Obok Manitoba

MADRID, MADRID - NILDA FERNANDEZ © Valerie Domé

 

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