Le fabuleux théâtre de Serge Valletti

Auteur de plus d'une cinquantaine d'oeuvres dramatiques, Serge Valletti a été choisi pour que l'une d'entre elles soit lue dans le cadre du « Souffle d'Avignon ». « On entend les flûtes au loin », cette farce parfaite car idéale pour revigorer l'esprit de fantaisie qui manque de plus en plus à nos jours et nos scènes actuelles, devrait ravir plus d'un auditeur-spectateur.

Au Palais des Papes, dans le Cloître Benoît XII, les Scènes d'Avignon ont la bonne idée de programmer un cycle de lectures de textes dramatiques inédits (sur le plateau, tout au moins) et bel et bien d'aujourd'hui, qui prennent la précaution de convoquer de véritables distributions. Ajoutez à cela le soin de la présence des auteurs pour une présentation en amont et un échange avec le public en aval de chaque séance: ceux qui sont sincèrement épris de poétique théâtrale, aussi ou avant tout par le texte, doivent se réjouir de cette belle aubaine.

Mardi 20 juillet, c'est au tour de Serge Valletti (après Laurent Gaudé, Jean-Baptiste Barbuscia, Sandrine Roche, Jean-Claude Idée, Denise Chalem d’après Kamel Daoud, Rui Zink, Alberto Casella) de donner voix au très généreux générique d'une de ses pièces inventée en 2015, On entend les flûtes au loin, par l'entremise du Théâtre du Balcon.

TOUTARISTOPHANE: UNE GAGEURE POUR L'HUMEUR LA MEILLEURE

Composée à la suite d'une grande série de pièces qu'il a ré-adaptées d'après Aristophane, et pour lesquelles son imagination jamais en défaut lui a permis de redonner audience à un répertoire quelque peu négligé ces dernières décennies, On entend des flûtes au loin rassemble, de manière fort libre et à la manière d'un puzzle dont l'image finale à reconstituer pourrait prendre des formes changeantes, divers fragments attribués au poète grec qui, pris isolément, et compte tenu de leur aspect atomisé, n'auraient pu constituer à eux seuls une dramaturgie efficiente ou suffisamment solide.

L'autre avantage de cette partition réside dans le fait qu'on peut la considérer, aussi, comme le commentaire, a posteriori, de tout ce travail de longue haleine que Valletti a mené pour l'adaptation des oeuvres d'Aristophane.

En 2011, le festival de Lyon les Nuits de Fourvière avait programmé la lecture des nouvelles traductions de Valletti de la comédie Les Grenouilles, devenue Reviennent les lucioles -où se croisent aussi bien Dionysos et son porteur Goby mais également tous les couples de comiques des temps modernes, don Quichotte et Sancho Pança, Laurel et Hardy, Astérix et Obélix, les cinéastes Pasolin et Fellini, tous revenus d'entre les morts (!)- et Lysistrata, à peine travestie sous les traits d'une célèbre héroïne de conte de Lewis Carroll et donc rebaptisée La Stratégie d'Alice. Evénement à la suite duquel Marseille Provence 2013 commanda à Valletti la suite de ce travail d'adaptation des histoires d'Aristophane, entraînant ainsi un nouveau programme de lectures à Lyon, en 2015, en compagnie de Ariane Ascaride, Nicolas Bouchaud, Christine Citti, Marie Kauffmann, Eric Elmosnino, Hervé Pierre et Serge Valletti lui-même. Car on ne peut oublier que celui-ci est également comédien, en sus d'être devenu dramaturge publié aussi bien aux éditions Christian Bourgois que chez l'Atalante à Nantes, éditeur qui a publié, entre autres, ce Toutaristophane en plusieurs volumes. Quand il n'est pas en compagnonnage avec des cinéastes en tant que (co-) scénariste, la plupart du temps, aussi bien auprès de Robert Guédiguin que Jean-Louis Comolli, José Giovanni...

Cette précision n'est pas indifférente pour qui veut découvrir puis connaître les oeuvres de Valletti: l'oralité des textes est ce qui frappe d'emblée le lecteur, aidant ainsi l'appréhension très nette de la partition, au point parfois de "faire voir" mieux que toute description, ce qui est mis en jeu. La plupart du temps, un rythme frénétique et un goût prononcé pour les situations les plus rocambolesques, les échanges de lieux communs tordus en tous sens, les jeux de mots, les coq-à-l'âne, les digressions, contribuent nettement à distinguer, de n'importe quelle autre, cette écriture particulière et follement imagée. Valletti se soucie aussi souvent de l'adresse qui portera la verve des dialogues agencés tout exprès et faussement de guingois, auprès des spectateurs ou des lecteurs. Que ce soit dans des soli (plusieurs fois repris par divers artistes, comme Monique Brun, par exemple, ou Valérie Schwarcz pour Mary's à minuit, et encore très récemment Martine Thinières) ou des textes de facture apparemment plus traditionnelle, la prise en compte de l'interlocuteur principal est essentielle, car c'est aussi elle qui fait mine ou s'occupe principalement de souvent faire évoluer l'action, l'intensité dramatique, ou encore de dénouer les entrelacs serrés des différentes histoires. Bien plus que de simples procédés d'écriture, ces divers éléments coagulent tout un magma d'obsessions, manies, caractéristiques uniques et constituent ainsi principalement la "nature" d'un personnage, d'un rôle. On entend des flûtes au loin nous en apporte une preuve supplémentaire, s'il était besoin:

FRAGMOLO seul.
Quand j’étais jeune, je donnais moi aussi des fêtes comme ça, pour fêter.

Mais maintenant, je n’ai plus rien à fêter. D’ailleurs, pourquoi j’avais des choses à fêter ? Je vous demande un peu. Je vous demande un peu ! Eh bien, je vous demande un peu et vous ne dites rien ?

Régisseur, régisseur ! Est-ce que vous pouvez un peu allumer la salle ? Voilà, non pas trop fort ! Seigneur, tous ces gens ! mais c’est quoi ? (Au public.) Vous attendez quoi, là ? Bonjour madame, bonjour monsieur, et derrière là, c’est quoi ? J’espère que vous n’avez pas amené des enfants ?

Ah ! c’est un nain ? Bonjour monsieur le nain, toujours dans la peinture ?

Pardon, on ne dit plus nain, on dit personne de petite taille. C’est comme les géants, mais c’est l’inverse : personne de grande taille ! Sinon il se vexe. Et un géant qui se vexe, ça fait mal. Encore plus que mes durillons. D’ailleurs on ne dit plus durillons, on dit : accumulation de cellules de kératine ! C’est pareil, mais c’est plus long. C’est pour ne pas vexer les durillons. Un durillon qui s’énerve, ça peut faire très mal ! Ne pas confondre avec un cor, ce n’est pas la même chose. Le durillon, lui, c’est la peau qui s’épaissit en vue de protéger le derme qui est dessous. C’est plutôt par gentillesse qu’il fait ça. Tandis que le cor, le cor, c’est quand le derme est déjà attaqué. Ce n’est pas du tout la même chose.

Pourquoi je vous raconte ça ? Ma foi ?
Et vous, personne n’a prévu que vous disiez quelque chose ?
Je vois. Non parce que moi, tout ce que je dis a été écrit par quelqu’un. Un
auteur. Avant, bien avant, il y a des années.
Ce qui est incroyable, c’est que quelqu’un ait pu savoir, il y a des années,
qu’un jour je souffrirais ainsi de mes plantes des pieds. C’est quelque chose que je ne comprendrai jamais.

Ça doit pas être facile d’être auteur. Moi, j’aimerais pas. On ne voit jamais personne, on reste chez soi, à griffonner sur des vieux papiers des choses incohérentes. Tous les quinze jours, il y a quelqu’un, souvent une femme, qui passe la tête par l’entrebaillement de la porte et qui vient vous dire : « Mais qu’est-ce que tu fous là ? Tu vois pas qu’il y a encore des choses à ranger dans la cave ! »   (1)

UNE FABLE À MORALES TANTÔT DRÔLES TANTÔT SOMBRES

On entend des flûtes au loin n'échappe donc ainsi pas à la règle mais la renouvelle, en faisant se croiser astucieusement des préoccupations sociales mais plutôt "l'air de rien", comme on dit (la verve langagière de Valletti est telle qu'elle peut devenir facilement contagieuse, aussi bien à l'oral qu'à l'écrit) : la dépendance des enfants devenus adultes aux finances de leurs géniteurs, la distinction conférée par le choix d'une alimentation aux apparences luxueuses, et un ironique point de vue sur l'évolution des moeurs dans le domaine créatif et nonobstant théâtral, sur nos scènes dramatiques: ce ne sont là que d'infimes éléments ou amusements qui s'empilent et s'enchaînent sans discontinuer.

Car la fable d 'On entend des flûtes au loin, si elle commence comme souvent avec notre auteur marseillais, par diverses rodomontades entre des personnages se croisant au hasard d'un forum, une rencontre qu'on croirait inopinée entre Dionys Fragmolo -héros radicalement nomade- et le Chef d'un Choryphée va entraîner toute une série de déconvenues, mini-catastrophes, avant de se terminer par le meurtre, par un Minotaure (!) du Chef des Choeurs puis une mise en examen de Dionys Fragmolo par une "inspactrice". Toute allusion éventuelle aux drames des attentats commis en France pendant la dernière décade, ne saurait être totalement fortuite...  mais elle sait aussi ne pas trop insister sur sa prépondérance en se lisant aussi, peut-être, plus simplement comme le vecteur idoine trouvé par Valletti, pour alerter nos consciences à propos d'un refus obstiné et de plus en plus manifeste de croire en la collectivité. Qu'elle soit théâtrale ou même simplement citoyenne. Les rôles de la mémoire, du passé, du répertoire, du patrimoine ne peuvent ainsi pas être évacués de manière désinvolte et, s'il faut, pour les ramener au centre de nos activités, de nos choix, en passer par des "mises à jour" propices à les ragaillardir, à séduire nos contemporains, tous les jeux, même les plus audacieux, doivent être pris au sérieux. Car tout dépend, bien sûr, de nos façons de voir et d'appréhender le réel. De se fier, ou non, aux portées symboliques de celui-ci. Des phénomènes d'alliances ou de séparations auxquels nous voulons bien nous fier. "religere" : ce verbe latin qui veut dire "relier" ne peut être l'unique apanage de la religion... les fêtes païennes sont aussi des lieux et des occasions de retrouver notre vrai bon sens commun... L'exhortation de l'écrivain ne surprendra pas ceux qui connaissent déjà son goût pour le dérèglement de tous les sens à condition qu'il ne soit pas solitaire.

Voilà donc quelques-unes des pistes de sens que la pièce de Valletti nous permet d'emprunter. Mais, surtout, à l'instar de son héros, en n'hésitant pas à choisir de... n'en privilégier aucun ! De préférer l'errance et de battre en brèche l'héroïsme, de privilégier le fragment plutôt que l'oeuvre à la cohérence trop verrouillée pour être accessible au plus grand nombre.

C'est aussi, nous l'écrivions plus haut, une manière pour Serge Valletti de composer avec la multitude des écrits grevés au coeur même de leur intégralité, pour tenter de dessiner les ombres toujours mouvantes d'une dramaturgie antique bien que moderne. De se retourner aussi sur le colossal travail qu'il a accompli en re-traduisant tout Aristophane ou presque (car le défi est plus que substantiel). En cela, le choix cocasse du nom d'un protagoniste, Dionys Fragmolo, n'est évidemment pas hasardeux, puisqu'il désigne à lui seul l'essence même du Théâtre, y compris pulvérisé par le fragmentaire, l'inachevé, l'incomplétude.

QUELS PRODUCTEURS POUR QUEL THÉÂTRE?

Nul besoin, cependant, pour rire aux éclats avec On entend des flûtes au loin (le titre de la pièce lui aussi contribue fortement à désigner le commentaire extra-diégétique du texte théâtral, par vocation "troué", ne serait-ce qu'en choisissant le style propre à une didascalie pour le résumer) de connaître son Aristophane "sur le bout des arpions"  ni d'être intimidé, le cas échéant, par les diverses références qui amuseront celles et ceux qui les connaissent, pour être décidément conquis par l'oeuvre. La scène d'une vente à domicile de sex-toys (sur le modèle de celles inventées par une célèbre marque de boîtes en plastique transparent à usage alimentaire) mais aussi celles au restaurant ou sur la place publique, devraient bien vite devenir des "classiques" du répertoire comique de ce début de XXIè siècle, ne serait-ce que dans les cours, ateliers ou écoles théâtrales.

Reste, cependant et à souhaiter, avant tout, que la détermination d'un metteur en scène saura prochainement proposer une production digne de ce nom pour essaimer, dans diverses villes ou campagnes, la parole drolatique et sérieuse d'un de nos meilleurs écrivains de théâtre actuels... L'absence, regrettable, de plus en plus remarquée, de spectacles un peu foisonnants ( a contrario des spectacles de café-théâtre) et qui privilégient le rire, l'humour, aux affiches de nos théâtres publics, devrait, tout au contraire, inciter leurs programmateurs et producteurs à leur redonner le génie, la brillance et les éclats d'un vrai Verbe qui tient la dragée haute à nos optimismes malmenés plus souvent qu'à leur tour...

ON ENTEND DES FLÛTES AU LOIN, de Serge VALLETTI

Mardi 20 Juillet, 18h 30, au Cloître Benoît XII du Palais des Papes d'Avignon

Lecture proposée par le Théâtre du Balcon, dirigée par Serge Barbuscia
avec Charlotte Adrien, Salvatore Caltabiano, Camille Carraz, Jean-Marie ­Cornille, Corinne Derian, Sophie Forte, Fabrice Lebert, Laurent Montel, Agnès Régolo­, Laurent Ziveri

Note:

(1): extrait de On entend des flûtes au loin, in Toutaristophane  volume 6, (Sacré Bonhomme suivi de On entend des flûtes au loin), de Serge Valletti,  © éditions de L'Atalante, Nantes, 2016, collection "La Chamaille". 14,90 €

TOUTARISTOPHANE volume 6, éditions de l'Atalante - illustration: Nicolas de La Casinière tous droits réservés TOUTARISTOPHANE volume 6, éditions de l'Atalante - illustration: Nicolas de La Casinière tous droits réservés

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