La présence vitale d'esprit de Paul Virilio

Difficile de résumer l’œuvre entière et les travaux d’un penseur tel que Virilio. Modeste tentative de présentation (forcément un peu subjective) de leur importance à l’intention de ceux qui les méconnaîtraient.

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 Parce qu’il analysait les mutations progressives du monde et de la société, en prenant en considération l’avènement des nouvelles technologies, de nos rapports au temps et à l’espace troublés par celles-ci, certains le taxèrent de réactionnaire.

Lui, se considérait plutôt comme » révélationnaire » et non révolutionnaire. Et, si on était tenté parfois d’appréhender certains de ses livres, certaines de ses pensées comme pris dans l’étau de la glace du moralisme, c’est qu’on le lisait mal. Ou vite ET trop vite.

Les hommages, déjà parus çà et là dans les médias, résument en effet parfois hâtivement ses idées en une seule et quasi unique : « Virilio, penseur de la vitesse ». C’est bien peu prendre en compte ses multiples travaux, sa faculté à faire se croiser les disciplines pour essayer encore de capturer un peu de cohérence et d’esprit de synthèse, afin d’amenuiser les effets d’une lecture désormais devenue presque impossible et illisible du monde.

 « TOUT PROGRÈS CONTIENT SA RÉGRESSION »

 Car Paul Virilio – et ses études puis ses responsabilités concrètes en tant qu’architecte ne pouvaient que plaider en sa faveur – n’était pas que l’observateur critique et distant de nos appétits pour les progrès technologiques célébrant l’accélération des processus, des inventions et donc, des comportements.

C’est lui, aussi, qui retint l’attention lorsqu’il nous aida à nous souvenir que tout progrès contient et entretient, intrinsèquement, une régression. Lui, encore qui, pour rester le plus possible accessible au plus grand nombre, rappelait, pour imager cette théorie qu’en inventant l’ascenseur, « on perd l’escalier » : nuance là encore bien logique de la part d’un architecte. Sauf que cette image contient, également, si l’on veut bien la méditer quelques minutes, un arrière-plan également et avant tout, symbolique.

Comme c’était le cas, presque toujours, lorsqu’il exprimait ses idées qu’il ne souhaitait pas seulement lancer à la cantonade ou à l’emporte pièce mais savait, au contraire, patiemment, ainsi que le fait une spirale, partir d’un axe pour enrouler autour de celui-ci, le ruban éloquent de diverses considérations s’éloignant fort peu du pivot central, mais pour, au contraire, l'éprouver.

C’était, à la fois verbalement et littérairement (je considérais que lire certains de ses livres s’apparentaient aussi à de la littérature), ce qui m’intéressait le plus, chez ce philosophe soucieux de pédagogie, quand d’autres se contentent de vous engoncer dans les vagues de sable mouvant de leurs péroraisons discutables. Ou de la glu de leurs obsessions.

Virilio, donc, n’était pas obnubilé par le seul rapport contrarié et mutant de l’Homme avec la vitesse. Même si celle-ci constitua, pendant un temps, en effet, la source principale en laquelle surnageaient, en apparence, ses préoccupations.

 Certains de ses éditeurs étaient quelque peu responsables (avec son accord, forcément) d’une description ainsi parcellaire et lacunaire d’un penseur vite perçu comme rétrograde car semblant refuser le progrès. Si la 4è de couverture d’un de ses livres que j’ai toujours relu avec intérêt et plaisir, « Cybermonde, la politique du pire » prend soin de le qualifier de « sentinelle », hélas, dans la même phrase, se gâte cette délicatesse de présentation, en prétendant que Virilio « ose dénoncer les dangers d’une révolution cybernétique ». Les éditeurs auraient tout intérêt à ne pas aguicher le potentiel acheteur ou emprunteur de livres par de telles ruses réductrices de sens, puisque ce genre de phrases, déjà, induisent, chez le lecteur, le sens et le mode d’appréhension d’un ouvrage.

Mais, relisant heureusement régulièrement ce bel opuscule (éditions Textuel), j’ai constaté, au fil des ans, que je ne décelais finalement pas, dans les propos de ce philosophe, un goût si prononcé pour la « dénonciation » de quoi que ce soit. Même s’il savait superposer et donc assimiler le terrorisme du pouvoir induit par la Déesse Vitesse qui stupéfie la notion même de démocratie en même temps que celle de la géographie de l'espace.

 LA TYRANNIE DU MONDE RÉEL, CELLE DE LA VITESSE CONTRE LA DÉMOCRATIE

 Certes, quelques formules laissent accroire que Virilio s’érigeait comme pourfendeur des dangers d’un monde moderne laminé par la « tyrannie du temps réel », au détriment d’une amélioration de notre perception du « temps présent ».

 Mais comment lui donner tort quand il constate, sans qu’on doive cependant percevoir qu’il s’agit là, exagérément d’un dogme, d’une leçon qui réprouve la tyrannie du temps réel qui :

 « n’est pas très éloignée de la tyrannie classique, parce qu’elle tend à liquider la réflexion du citoyen au profit d’une activité réflexe. La démocratie est solidaire, elle n’est pas solitaire, et l’homme a besoin de réfléchir avant d’agir. Or le temps réel et le présent mondial exigent du téléspectateur un réflexe qui est déjà de l’ordre de la manipulation. La tyrannie du temps réel est un assujettissement du téléspectateur. La démocratie est menacée dans sa temporalité, puisque l’attente d’un jugement tend à être supprimée. La démocratie, c’est l’attente d’une décision prise collectivement. La démocratie live, la démocratie automatique, liquide cette réflexion au profit d’un réflexe. C’est l’audimat qui remplace l’élection (…) L’audimat et le sondage deviennent électoraux. Le sondage, c’est l’élection de demain, c’est la démocratie virtuelle pour une ville virtuelle. »

 Où déceler vraiment dans ces lignes la plus docte dénonciation ? la stylistique de Virilio, presque inédite (on peut, à la limite, retrouver un équivalent à ce genre d’élans et d’adresse dans la maîtrise de l’éloquence chez Baudrillard) préfère se fier à des figures de style classiques mais percutantes qui privilégient l’assonance ou la paronomase (réflexion/réflexe) ou de l’épiphore (démocratie virtuelle/ville virtuelle). Mais les voies et voix écrites ne rendent pas vraiment compte de ces subtilités auxquelles le philosophe était attaché. Quand certains de ses confrères (Bernard Henri Lévy, Michel Onfray) usent plutôt de la harangue médiatique et vociférante et bien plus moralisatrice, par l’usage de slogans ou de totems verbaux qui s’érigent dans le seul temps du réel d’une émission télévisuelle plutôt que dans le temps du présent soigneusement considéré.

 Virilio, à la différence de bien de ses pairs, savait goûter le détail qui transforme tout. Son appréhension de la Cité, en tant qu’espace collectif, prenait aussi , par exemple, en compte, les déclassés, les réprouvés. Au point de s’engager (en toute logique, puisqu’il fut aussi bien adhérent au PC que chrétien convaincu) en tant que membre du Haut comité contre le mal-logement.

 De même, Virilio constata, sans pour autant user ni abuser de procès emphatique, que l’omnipolis (la ville omniprésente dans toutes les consciences) est un concept qui permet à celle-ci d’être à la fois partout et nulle part, ne serait-ce que par l’usage de la téléphonie mobile qui, forcément, gomme repères et balises, matérielles ou humaines. Et égare tout le monde, toute vie.

 Paul Virilio aura été, en tout cas, logique avec ses propres valeurs : l’annonce de sa mort, survenue le 10 septembre 2018 à l’âge de 83 ans, a été, selon ses vœux, postérieure à son enterrement. Manière, sans aucun doute, délibérée d’échapper à la tyrannie de l’information au profit plus enviable de la logique d’un temps présent qu’il faut savoir sauvegarder. Pour éviter de vivre dans l’anticipation, l’absence de digestion naturelle de l’Evénement ramené désormais à la portion congrue de l'événement (sans majuscules).

 Pour ne pas fracasser, par coutume de vivre en excessive vitesse, le temps et l’espace du deuil. Pas forcément du sien, d'ailleurs. Mais de notre rapport - déjà presque moribond - au présent. Y compris au présent de l’Imaginaire.

"Je suis né à Paris et je n'aimerais pas être enterré à Paris. Je préférerais l'être en Normandie, pas très loin des plages du débarquement, où j'ai traîné mes bottes pendant bien longtemps. Et si j'avais à choisir le paysage de ma mort, ce serait dans un petit cimetière ) à côté de Douvres-la-Délivrande dans le Calvados, à mi-chemin entre la côte et la plaine."

concluait simplement Paul Virilio, en ses "conversations pour demain", en 1996. Il y a un peu plus de vingt ans...

référence:

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Paul VIRILIO, Cybermonde, la politique du pire, entretiens avec Philippe Petit, coll. "conversations pour demain", éditions Textuel © Paris, 1996.

 

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