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Billet de blog 19 nov. 2021

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Le Théâtre aimant d'art brut d'Emma Dante

Présenté l'été dernier lors du Festival In d'Avignon, « Misericordia », d'Emma Dante, captive grâce au croisement de langages divers qui se disputent, à égalité, l'art brut et l'effronterie d'énoncer des réalités qui dérangent parce qu'elle sont l'ordinaire de gens simples. Or, si leur énergie communicative décourage toute pudeur, c'est que la poésie l'irrigue sans être préméditée.

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D'où vient, se demandait-on à la sortie du théâtre, que l'art dramatique français sait si peu proposer et produire des spectacles de cette sorte? Pourquoi, lorsqu'il veut parler de la misère, des démunis, des luttes bon an mal an, se croit-il obligé d'en passer le plus souvent par le filtre des classiques de la littérature ou par le sérieux sociologique d'enquêtes soi-disant menées pour nourrir un propos dramaturgique à grand renfort de documentation ultra référencée? Pourquoi donne-t-il alors à voir des fresques qui s'embourbent dans des remugles sinistres, forcent le réalisme et donnent alors à entendre et voir, la plupart du temps, un théâtre sentencieux, moralisateur ou bavard (quand ce n'est pas les trois écueils qui s'en mêlent) et assène, donc, plus qu'il ne suggère, une peinture noircie de remords, que le public ne peut, contraint et contrit, que si peu apprécier sincèrement, puisqu'on ne lui a guère laissé le choix de ravaler sa compassion?

La metteuse en scène palermitaine Emma Dante, elle, a le don d'imbriquer, entre eux, des pans et des reliefs de consciences qui disent tour à tour le prosaïsme d'existences vouées à la souffrance, l'âpreté des violences subies par des femmes que l'on maltraite, bat ou qu'on prostitue, d'un enfant né avec des handicaps tant moteurs que mentaux mais qui, réunis sur un même plateau dénué de tout colifichet esthétique, de tout futile ornement, savent danser leur fureur, leur révolte, leur amour commun pour celui qu'on a fait naître difforme et impropre à vivre une enfance comme celle des autres mais, parce qu'elles ont décidé de l'élever ensemble, avec tout l'amour qu'elles savent conjuguer à trois, auront au moins gagné une revanche: celle de le laisser partir vivre, ensuite, loin d'elles.

LES MOTS SONT ORGANIQUES, LE CORPS EST DU LANGAGE

Emma Dante croit aux vertus naturelles du théâtre et dédaigne, à raison, ces modes toujours aussi peu probantes de l'usage de la vidéo, de l'image léchée, du spectacle-fleuve ou des compromissions avec les séries télévisuelles, tous gadgets qui gangrènent, à foison, ces dernières années, la foi loyale en le pouvoir très cru mais justement éloquent des seuls moyens qu'exige, a minima, l'art dramatique: des interprètes sans fards ni poses, qui ne se soucient même pas de ce que "faire leur numéro" veut dire, des lumières peu voyantes, un espace assez dépouillé pour qu'il exprime mille lieux, des costumes qui racontent ce que les personnages ne peuvent avouer d'eux-mêmes et qui paraissent ne jamais l'être, des sons qui n'illustrent jamais rien mais interviennent au même titre que les autres langages à la fois humains et scéniques qui dispensent, ensemble, une énergie qui ne s'invente pas. Du cliquetis des aiguilles à tricoter à la musique aigrelette d'un carillon pour endormir l'enfant, en passant par le bruissement incompréhensible d'un sabir échangé entre les trois mères, Anna, Nuzza et Bettina, des danses de derviche tourneur de leur Arturo qu'elles éduquent tant bien que mal jusqu'à leurs rondes de séduction grotesques et même lubriques pour séduire les clients quand, à la nuit tombée, et pour faire bouillir leur marmite exangue, elle sont obligées de tapiner: nul degré de hiérarchie qui pré-supposerait qu'il y a un temps noble pour exprimer la misère à laquelle elles refusent de s'accoutumer bien qu'elles l'endurent, et un temps moins précieux pour hurler à la face de ceux qui refusent de desciller leurs yeux, qu'un homme peut prendre le ventre d'une femme sur le point d'accoucher pour un punching-ball, tandis que nul n'intervient, ni n'osera parler, ni l'empêcher.

Tout semble, dès lors, sur le plan formel et esthétique du spectacle, mis sur le même plan et là réside, justement, la force persuasive du théâtre d'Emma Dante, lequel ne dédaigne pas, non plus, de provoquer le rire: c'est en confondant les degrés de perception des réalités, en égalisant les niveaux de conscience, en réfutant les échelles, en renversant l'ordre pré-empté du degré réputé supérieur eu égard au degré inférieur, qu'elle frappe le mieux les esprits, à condition que tous les sens demeurent en éveil. Arturo danse au rythme du bruit des aiguilles à tricoter, mais le fait-il exprès ou non? Quand on raconte que sa vraie mère biologique Lucia a subi, juste avant d'enfanter, les coups abrutis de son époux, la litanie descriptive ne semble guère plus élever la voix que lorsqu'une dispute éclate entre deux des trois femmes à propos de la disparition d'un sandwich dans le compartiment du frigidaire. Quant au rêve d'une vie meilleure, il est le même pour tous: vivre dans une chambre à soi qui excéde le mètre carré, dans un logis qui ne pue pas le moisi, avec un bon chauffage et une fenêtre pour faire entrer l'air et le soleil du matin.

UNE CHOSE EN VAUT-ELLE UNE AUTRE ?

Et ce n'est pas parce qu'est réfutée la hiérarchie, que la propriété personnelle est proscrite ou interdite d'être sujette à caution et débat!  La robe jetée par l'une d'entre elles dans un sac et mise à la poubelle peut-elle être récupérée par une autre qui a fouillé dans les ordures de sa colocataire et décidé de vêtir le garçon précisément avec le vêtement délaissé? "Pourquoi as-tu habillé Arturo avec une robe?" s'offusque celle qui se sent flouée qu'on lui dérobe nourriture et ordures "Ce n'est pas une robe, c'est un vêtement d'intérieur" lui réplique celle qu'on accuse d'être une receleuse patentée. On le voit: si une chose en vaut une autre ou si elle peut être aussi et surtout une autre, à laquelle de ses trois mères Arturo, dans la scène finale adresse-t-il ce seul cri: "Maman!?" tandis qu'il entend une fanfare au loin, signe que, pour lui, l'heure de quitter la maison qui l'a recueilli, sonne un glas qui n'a cependant rien de lugubre.

Car si Bettina, Nunna et Anna ont le bagout facile, l'enfant, lui, bavarde surtout avec son corps. Son mauvais géniteur s'appelait Gepetto, comme le père du pantin de bois du conte de Collodi: comme lui,  il était menuisier. Ce n'est pas simple clin d'oeil: c'est une autre façon, sans doute, pour Emma Dante, d'encore suggérer qu'il faut prendre garde d'apparier, entre elles, des choses qui font semblant d'être équivalentes. Et, lorsque en proie à une crise de nerfs, Arturo éparpille sur le sol des semblants de jouets aux formes incertaines qu'il extirpe d'un autre sac poubelle, ces débris aux couleurs vives étincellent tout à coup, ne représentent rien de définissable, pris isolément mais concourent à désigner, métaphoriquement, toutes ces existences qu'on a brisées, malmenées mais qui s'efforcent encore de paraître dignes par leurs éclats si vifs.

C'est alors qu'on en vient également à émettre pour soi-même l'hypothèse qu'au fond, peut-être, cet enfant mal né, malmené et frappé bien avant d'advenir, est aussi la métonymie du destin de ces trois femmes, de toutes les femmes qu'on a vouées à l'indigence et à la maltraitance. Qu'importe si leurs corps à elles, aux chairs avachies ou flasques exhibent le contraire de ce que les magazines ou la pornographie, les concours d'élégance proposent fallacieusement: agitées en tous sens elles témoignent d'une vitalité préservée et à l'éloquence mille fois plus tenace que n'importe quel livre ou manifeste politique. Puisque, en plus, elle passe par le vecteur incomparable à nul autre pareil du jeu et de la chorégraphie des trois comédiennes et de l'acteur-danseur en présence, flamboyants, volontiers rieurs et émouvants

UNE MACHINE D'AMOUR

La miséricorde, ce mot débarrassé de toute acception peu ou prou religieuse, est, selon Emma Dante "une machine d'amour. Un  lieu terrible, misérable, étroit; mais où pourtant naît l'amour. C'est pour cela que nous avons choisi ce titre, parce que le mot en italien est composé de deux éléments: la misère et le coeur." (1)

Si compassion il doit y avoir, selon l'artiste, ce n'est pas tant du côté des protagonistes de son spectacle, mais bel et bien des spectateurs. Car si elle fait grand cas de la valeur de la solidarité pour sauver un tant soit peu ce monde confus actuel, elle ne doute pas une seconde que ses personnages scéniques puissent en être dénués. C'est, plutôt, vis-à-vis du monde que le public devrait un peu accroître son élan afin que se raffermissent des liens authentiques.

Si le plasticien Jean Dubuffet avait pu voir "Misericordia", nul doute qu'il l'aurait acclamé car il y aurait retrouvé tous les ingrédients qui, selon lui, valident la démarche consistant à savoir se servir de matériaux bruts sans produire l'effort inconsidéré de les enjoliver pour les asservir et raconter autre chose que ce qu'ils savent si bien, tels quels, manifester et induire d'émotions sensibles, préservées justement par ce refus d'en contrarier la nature et les caractéristiques.

Une chose est certaine: jamais, depuis longtemps, l'écrin de la petite salle Jean-Bouise du TnP, n'avait semblé mieux convenir à l'esprit d'un théâtre populaire, digne de l'esprit de Vilar revisité par les Planchon, Pina Bausch et quelques autres (peu nombreux): il faudra désormais qu'à Villeurbanne, Emma Dante revienne régulièrement avec sa poésie scénique surtout pas simpliste mais au contraire revigorante tant pour les plaisirs du corps que de l'esprit. Elle sait, en tout cas, aimanter à merveille puisque sans le forcer, le recueillement concentré et aimable, tout à la fois, du public qui n'est jamais si bien disposé que lorsqu'il sent qu'on ne le trompe pas.

_____________________

Misericordia - Teaser du spectacle © Théâtre National Populaire - TNP

Note:

(1): extrait d'un entretien réalisé le 28 février 2020 par Marie Lebrichon pour le Festival d'Avignon.

MISERICORDIA, texte et mise en scène: Emma DANTE

avec Italia Carroccio, Manuela Lo Sicco, Leonarda Saffi, Simone Zambelli 

traduction Juliane Regler
lumière Cristian Zucaro
surtitres Franco Vena et Cécile Marroco

production Piccolo Teatro di Milano – Teatro d’Europa, Teatro Biondo di Palermo, Atto Unico / Compagnia Sud Costa Occidentale

jusqu'au 20 novembre, TNP de Villeurbanne 04 78 03 30 00  8, place Lazare Goujon - 69100 Villeurbanne- accès: métro ligne A arrêt Gratte-Ciel, bus 69 et C 26, (arrêt: Mairie de Villeurbanne). tnp-villeurbanne.com

puis, en France:

-du 7 au 10/12 à Montpellier, Théâtre des 13 Vents

-les 12 & 13/01/2022 à Marseille, Le Zef, scène nationale

-les 2 & 3/02/22 à Rouen, CDN de Normandie

le 1/03/22 à Montbéliard, MA Scène nationale

en Belgique:

-les 25 & 26/02/22 - Festival de Liège

en Italie:

-le 22/11/2021 à Plaisance, Teatro Municipale

-Du sam. 27/11/21 au dim. 28/11/21 à Ascone, Teatro San Materno

-le 30/11/21 à Trente, Teatro Sociale

-le 04/12/21, à Ragazzola, Teatro di Ragazzola

-le 20/01/22 à Bergame, Teatro Sociale

-les 22 et 23/01/22 à Rimini, Teatro Sociale

-du 25/03 au 03/04/22 à Palerme, Teatro Blondo Palermo

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