"Pourquoi des Poètes ?" 1/ Complainte de la rue Saint Martin

Hölderlin lança le défi: "À quoi bon des poètes en temps de détresse ?" dans son élégie "Pain et Vin" . Choix non pas anthologique et évidemment surtout pas exhaustif, de quelques textes, connus ou pas, pour se rappeler comment certains ont, par la Poésie, défié, décrit de rudes épreuves et des combats humains.

Reprise dans "Destinée arbitraire" (Gallimard, © 1975), cette Complainte d'apparence fort simple convoque la mémoire d'un familier dont la disparition semble presque inexpliquée. C'est à peine si le pronom "ils" suggère, à mots volontiers couverts, compte tenu de l'année où fut composé le poème de Robert Desnos, le visage lâche des ennemis (ceux là mêmes qui vous condamnent à substituer au mot "compagnon" celui de "complainte"),  dont l'identité mérite d'être tenue dans l'anonymat le plus entier, comme pour les anéantir. Au contraire de l'ami dont le nom est plusieurs fois psalmodié comme pour lui redonner vie. Le style littéraire du texte, lui, ne tient pas à s'embarrasser de fleurs de rhétorique: s'il fraie avec une tonalité de chanson populaire, c'est qu'il s'agit de ne rien enjoliver mais de dire, de répéter la crudité des faits et, qu'ainsi, on la retienne aisément. 

Ce "ils", aujourd'hui, pourrait bien sûr être simplifié au singulier. "Il" pour Mal. Qu'importe, au fond, qui nous ravit une part de nous: c'est cet arrachement incompréhensible car injustifié qui défigure à jamais une rue, trace l'absurde. Et paraît anesthésier tout.

 

Complainte de la rue Saint-Martin 

Je n’aime plus la rue Saint-Martin
Depuis qu’André Platard l’a quittée.
Je n’aime plus la rue Saint-Martin,
Je n’aime rien, pas même le vin.

Je n’aime plus la rue Saint-Martin
Depuis qu’André Platard l’a quittée.
C’est mon ami, c’est mon copain.
Nous partagions la chambre et le pain.
Je n’aime plus la rue Saint-Martin.

C’est mon ami, c’est mon copain.
Il a disparu un matin,
Ils l’ont emmené, on ne sait plus rien.
On ne l’a plus revu dans la rue Saint-Martin.

Pas la peine d’implorer les saints,
Saints Merri, Jacques, Gervais et Martin,
Pas même Valérien qui se cache sur la colline.
Le temps passe, on ne sait rien.
André Platard a quitté la rue Saint-Martin.

Robert Desnos, États de veille, 1943

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