Denys Laboutière
Conseiller artistique théâtre, écrivain, traducteur
Abonné·e de Mediapart

175 Billets

1 Éditions

Billet de blog 20 juil. 2014

Denys Laboutière
Conseiller artistique théâtre, écrivain, traducteur
Abonné·e de Mediapart

"INTÉRIEUR" par Claude RÉGY: LAZARE DE BÉTHANIE, LES MARIONNETTES & LE PRINCIPE DE REPRÉSENTATION

Denys Laboutière
Conseiller artistique théâtre, écrivain, traducteur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ceux qui l'aiment, le savent: le metteur en scène Claude RÉGY quête régulièrement dans l'oeuvre du poète Maurice MAETERLINCK, ses sources d'inspiration pour donner une armature à ses champs de recherche obstinés. La re-création (et non reprise)  d' Intérieur, en compagnie d'un théâtre japonais qui le lui a commandée, présentée et vue jeudi soir à la salle Montfavet dans le cadre du festival IN d'Avignon, ouvre encore d'autres perspectives insoupçonnées.

POUR UNE FOIS, L’APPARENTE NON PRÉÉMINENCE DU TEXTE

 La fable d’Intérieur est simple: un vieillard et un étranger observent, depuis un jardin, ce qui se trame à l'intérieur d'une maison où les membres d'une famille sont réunis. Mais les deux hommes qui les scrutent sont également porteurs d'une nouvelle dont ils essaient de retarder l'aveu: ils savent que l'une des filles de cette maison a été retrouvée morte, noyée. Et que les paysans qui l'ont trouvée, recueillie, s'apprêtent, dans le même temps, à rapporter le corps à la famille.

C'est une pièce à la fois épurée dans la conception de sa fable et complexe - ô combien- dans le tissage des échanges qui s'établissent, entre ceux qui sont "dehors" et ceux qui sont "dedans".

Avec cette neuve interprétation 2014 de l'oeuvre qu'il avait créée en 1985 (et dont l'ensemble de la critique d'alors ne tarissait pas d'éloges quant à cette inaugurale version scénique -Michel Cournot écrivit, dans le journal Le Monde, un texte magnétique et éblouissant-), RÉGY ré-interroge ce poème dramatique mystérieux. À l'invitation de Satoshi MIYAGI qui dirige, à quelques kilomètres de Tokyo, le Shizuoka Performing Arts Center. Juste en face du mont Fuji.

 On peut être quelque peu dérouté par cette version du texte de MAETERLINCK ainsi conçue en compagnie d'une équipe étrangère. Non parce que sa profération s'effectue en langue japonaise, même si cela trouble de voir et entendre "un Régy" dans une langue autre que le français, mais parce que, pour des raisons qu'il n'a pas encore vraiment expliquées, (sauf erreur ou omission), il a préféré élaguer les dialogues pour les ramener à leur stricte nécessité. Et ce, par un système de sur-titrage qui avoue son vœu de discrétion (la taille de la police des caractères est minimaliste et le texte blanc sur fond sombre naît timidement, meurt en s’effaçant, évitant ainsi le côté souvent tapageur de ce procédé). Effacement du langage qui, chez pareil défenseur absolu du texte avant toute chose, surprend, au premier abord. Mais c'est, sans doute, pour mieux privilégier un rapport paroles-images, à propos duquel il continue de chercher, beaucoup. Ou, plus sûrement et plus simplement, afin d'éviter que le spectateur n'égare son attention, son regard, à trop déchiffrer les mots au détriment de ce qui se re-présente, là, sous nos yeux?

 Puisque cette version scénique d' Intérieur privilégie aussi surtout la gestuelle, le mouvement des corps, - qu'on a presque envie de qualifier de chorégraphie -. Que la lenteur habituelle des déplacements et le secours des silences, entre les dialogues, comptent apparemment moins (d'un point de vue purement formel) que d'habitude.

Que, visiblement, la diffusion tremblante mais réelle d'éventuelles émotions, est remisée au second plan, au profit d'une délicatesse à composer, presque de façon abstraite ce "Mystère" qu'est Intérieur. Puis, on se souvient que MAETERLINCK rêvait d'un théâtre qui serait dés-incarné (en apparence) par le recours à l'art de la marionnette, seul substitut valable selon lui pour éviter l’écueil de la pure psychologie et de la notion de « personnages ». Et qu'on se rappelle la mise en scène par RÉGY de La Mort de Tintagiles du dramaturge belge, en 1996 au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis, fresque là aussi radicale qui éteignait toute tentation de représentation figurative, au bénéfice d'acteurs-silhouettes-marionnettes.

UNE ŒUVRE QUI QUESTIONNE LE RAPPORT ACTANTS/SPECTATEURS et LE PRINCIPE MÊME DE RE-PRÉSENTATION

 Or, ce qui reste évidemment frappant, pour peu qu'on se débarrasse de l'envie facile de voir "un Régy" comme il nous rassurerait de l'espérer, c'est plutôt la résonance inouïe qui fait en sorte que - consciemment ou pas- la puissance esthétique (au sens propre, et non pas seulement au sens seul de "goût de la beauté") et éthique de ce poème, met en relief, surtout, le rapport qui s'institue, pour toute représentation, entre les acteurs et les spectateurs. Entre l'endroit où l'on représente et l'endroit d'où on voit : et c'est ainsi, vraiment, l'essence du Théâtre, dans son principe intrinsèque et exigeant qui est alors donnée à éprouver. Corroborée, de surcroît, par quelques mots du dialogue.

L'Etranger et le Vieillard, à l'avant-scène, font figures de spectateurs, tandis que les membres de la famille, vus de loin "dans" la maison, paraissent nimbés d'un halo de distance qui creuse la mise en abyme (nous sommes, nous mêmes, tantôt les Vieillard/Etranger, tantôt la famille). Que les filles, depuis l'intérieur de la maisonnée, depuis le filtre du carreau des fenêtres contre lequel elles abîment leurs nez à tant scruter, rappellent que l'art scénique est à double enjeu. Car, bien vite, ce troublant jeu de miroirs semble inviter au vertige : qui regarde qui et d’où ?

Impossible, ensuite, pour moi, après avoir eu ce déclic, d'entendre et voir autrement MAETERLINCK et cet Intérieur. Comme un texte/poème scénique radical puisque un des rares à s'interroger, au fond, sur la relation scénique actants/spectateurs.

Une histoire et une gageure à propos des "seuils" . Puisque les deux espaces censés être scindés, finissent par se rejoindre. Par le subtil renversement de perceptions qui s'opère de façon quasi aveugle, entre ombres et lumières.

Le sol est recouvert d'un sable si fin qu'il faut savoir le distinguer, autant que la trace des pas des acteurs qui le foulent, quasi invisible, et qui fait songer aussi, de façon non innocente, à celle qui reste dans le gravat cristallisé de la moindre neige. Si l'on n'y prend garde, on peut ne pas distinguer que la couleur de ces 2 espaces, sculptés par deux tonalités de lumières irradiantes, s'inverse, imperceptiblement. Mais de manière si lente qu'on n'en est même pas... certain.

Oui, RÉGY nous ré-apprend à regarder et à percevoir. Et réinvente le "théâtre" (lui dont on sait depuis longtemps cru qu'il n'en dédaigne pas la raison d'être mais la manière de le concevoir de façon si communément étourdie) . Ce dernier mot puisant alors, de façon palpable, son sens en son étymologie ("théâtre": du grec theomai qui veut dire "regarder, contempler" mais aussi "lieu d'où l'on regarde").

Mais aussi: qui vit et qui meurt?

Qui agit et qui regarde? Qui regarde qui, et depuis où ? :

questions auxquelles, bien sûr, RÉGY se garde bien de répondre. (1)

Qui sont ceux qui regardent?

Nous? vivants? ou déjà... illusoirement morts?

Ces obsessions-là, depuis plus de 20 ans, RÉGY nous met au défi d'accepter de ne définitivement pas les opposer mais au contraire de les con-fondre.

Et, je crois sans trop m'avancer j'espère, que, cette fois, rajoutant une pierre supplémentaire à son questionnement esthétique et métaphysique quant à l'art dramatique, il vient, avec cette version d'Intérieur, de rappeler le plus grand secret de ce qui fonde la représentation théâtrale (et qui est, de nos jours, si violemment esquinté par la désinvolture de plus en plus courante et fallacieuse de spectacles qui ne "disent", ne "représentent" rien à force de s'énoncer de façon univoque et primaire). Ce secret que l'auteur belge (et prix Nobel de littérature), a tenté toute sa vie de décliner dans ses oeuvres et que l'idée même de prétendre le résoudre, même par l'art de l'écriture, l'aurait grandement contrarié.

Comme RÉGY.

Lui qui, en plus, va jusqu'au bout, concevant le sens de sa représentation jusqu'au moment de convention que sont les saluts, jusqu'à suggérer, encore une fois que cette dichotomie permanente qu’il annihile (celle entre Vie et Mort) n'a vraiment pas lieu d'être : lorsque, effectivement, après que la dernière phrase d'Intérieur a susurré (par le surtitrage aux lettres ténues) que "l'enfant ne s'est pas éveillé!" , fait « finalement » se lever... Lazare de Béthanie. (2). À ce jour, je ne crois pas qu'aucun artiste metteur en scène ait tenté de se servir intelligemment de l'apparente vacuité de celle-ci (les saluts) pour lui redonner justement tout son éventuel sens!

On peut ainsi, par exemple, penser que, de la part de MAETERLINCK autant que de la part de RÉGY, le surprenant comportement du Vieillard et de l'Etranger retardant l'aveu de la mort auprès de la famille est une sorte de transposition de l'attitude de Jésus qui a tardé à venir voir son ami Lazare qui se mourait... et préféra retourner en Judée plutôt que de procéder à une résurrection immédiate. Comme l'image transposée (dans le spectacle) d'une des soeurs d'Intérieur, étirant sa chevelure, fait songer, dans l'allégorie de la Bible à Marie de Béthanie essuyant avec ses cheveux, les pieds du Christ.

Ainsi, sans doute, par le truchement de ce poème scénique revisité, RÉGY semble induire comme hypothèse que nous devrions tous nous considérer (non nous identifier) à l'image de Lazare: Malades à l'idée d'être mortels.

Or, surtout, principalement... VIVANTS !

-----------------------

notes:

(1): MAETERLINCK, dans son texte conclusif d'un essai intitulé La Mort n'écrit-il pas "... car si l'on ignore où se trouve la vérité, on apprend néanmoins à connaître où elle ne se trouve pas. Et, peut-être, en recherchant cette introuvable vérité, aurons-nous accoutumé nos yeux à percer, en la regardant fixement, l'épouvante de la dernière heure. (...) Nous avons non seulement à nous résigner à vivre dans l'incompréhensible, mais à nous réjouir de n'en pouvoir sortir." ? (La Mort, librairie Arthème Fayard éditeur, Paris, 1938).

(2) : il n’est pas vain de préciser, en effet, que, dans son texte, MAETERLINCK n’a pas choisi de façon hasardeuse de prénommer deux des sœurs Marthe et Marie ! Lazare, en effet, dans la Bible, ne reçoit pas, de Jésus ni de Dieu, l'accès à la vie éternelle, mais le maintien de la vie terrestre dans sa seule condition de mortel. L'homme nouveau n'a pas de raison d'être. Il ressuscite dans un corps humain et non pas dans un corps glorieux.

-----------------------

Intérieur, de Maurice MAETERLINCK, mise en scène Claude RÉGY, coproduction Shizuoka Performing Arts Center, Les Ateliers Contemporains en coproduction pour la tournée européenne avec le Wiener Festwochen, le Kunstenfestivaldesarts, le Festival d'Automne à Paris - du 15 au 27 juillet (relâche le 23) à 18h, salle de Montfavet, festival IN d'Avignon.

Puis, du 9 au 27 septembre 2014, Maison de la Culture du Japon à Paris.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
« Ce slogan, c’est un projet politique »
Alors que des milliers de personnes bravent la répression et manifestent en Iran depuis une semaine, le régime des mollahs est-il menacé ? Nous analysons ce soulèvement exceptionnel impulsé par des femmes et qui transcende les classes sociales avec nos invité·es. 
par À l’air libre
Journal — Social
Mobilisation pour les salaires : pas de déferlante mais « un premier avertissement »
À l’appel de trois organisations syndicales, plusieurs manifestations ont été organisées jeudi, dans tout le pays, pour réclamer une hausse des salaires, des pensions de retraite et des minima sociaux, avec des airs de tour de chauffe avant une possible mobilisation contre la réforme des retraites.
par Cécile Hautefeuille et Dan Israel
Journal — Santé
La hausse du budget de la Sécu laisse un arrière-goût d’austérité aux hôpitaux et Ehpad publics
Pour 2023, le gouvernement propose un budget en très forte augmentation pour l’assurance-maladie. Mais les hôpitaux publics et les Ehpad ont fait leurs comptes. Et ils ont de quoi s’inquiéter, vu la hausse du point d’indice, la revalorisation des carrières et l’inflation.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal
Au Royaume-Uni, la livre sterling tombe en ruine
En campagne, la première ministre Liz Truss avait promis le retour aux heures glorieuses du thatchérisme. Trois semaines après son accession au pouvoir, la livre s’effondre et la Banque d’Angleterre est obligée d’intervenir. Premier volet de notre série sur le chaos monétaire mondial.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
Ceci n'est pas mon féminisme
Mardi 20 septembre, un article publié sur Mediapart intitulé « Face à l’immobilisme, les féministes se radicalisent » a attiré mon attention. Depuis quelque temps, je me questionne sur cette branche radicale du féminisme qu’on entend de plus en plus, surtout dans les médias.
par Agnès Druel
Billet de blog
Violences en politique : combats anciens et avancées récentes
Même si les cellules de signalement sont imparfaites, même si le fonctionnement de certaines d’entre elles semble problématique à certains égards, aujourd’hui, une organisation politique ou syndicale qui ne dispose pas a minima de ce mécanisme interne n’a plus aucune crédibilité sur le sujet des violences faites aux femmes. 
par eth-85
Billet de blog
Cher Jean-Luc
Tu as dit samedi soir sur France 2 qu’on pouvait ne pas être d’accord entre féministes. Je prends ça comme une invitation à une discussion politique. Je l'ouvre donc ici.
par carolinedehaas
Billet de blog
Il n’y a pas que la justice qui dit le juste
Dans les débats sur les violences sexistes et sexuelles, il y a un malentendu. Il n’y a pas que l’institution judiciaire qui dit le juste. La société civile peut se donner des règles qui peuvent être plus exigeantes que la loi. Ce sont alors d’autres instances que l’institution judiciaire qui disent le juste et sanctionnent son non respect, et ce n’est pas moins légitime.
par stephane@lavignotte.org