Les Ecrits de Claude Régy 2: L'Ordre des morts

Deuxième volet d'une série présentant les ouvrages d'esthétique et de réflexions philosophiques, théologiques, scientifiques d'un metteur en scène de théâtre cherchant à frayer des voies inédites dans la représentation du monde et de l'humain.

" Dans son livre Terre patrie, Edgar Morin, à l'heure du mondialisme, parle du récent "développement techno-scientifico-bureaucratique" pour dire qu'il crée, en fait, "un sous-développement moral, psychique et intellectuel".

C'est un constat.

Le développement de l'industrie culturelle n'a pas échappé à cette loi, instaurant au lieu d'un accroissement des forces de l'esprit une sorte de sous-développement mental.

Il faut signaler dans ce sens l'invasion équivoque et galopante du socioculturel. C'est un amalgame nocif où tout s'enlise, se détruit et se confond."

LE REFUS D'INSTRUMENTALISER L'ART

Ainsi débute L'Ordre des morts de Régy, sept ans après l'édition de son premier livre, et qui paraît, cette fois, chez les Solitaires Intempestifs, cette maison d'édition située à Besançon et fondée, initialement par Jean-Luc Lagarce, dramaturge (à qui l'on doit cette fameuse Juste la fin du monde, adaptée, entre autres, au cinéma avec le tapage que l'on sait) et reprise par François Berreur, l'ami et collaborateur d'icelui. "Solitaire intempestif" est en effet une expression idoine pour qualifier le tempérament de Régy.

Fin des années 90. Et le metteur en scène ignore encore, forcément, que sa synthèse, accordée aux propos d'Edgar Morin, ne fait encore que balbutier ce qui deviendra, en 2010, puis à l'aube de 2020, une réalité hélas encore plus vraie que vraie. C'en est presque fini des fresques théâtrales ou chorégraphiques, musicales qui ne tombent pas dans le piège de s'inféoder à des problématiques ou des structures sociétales. On donne ainsi des représentations dans les prisons, les hôpitaux: on distrait, ainsi, autant les résidents malgré eux de ces lieux de réclusion que les artistes à qui l'Etat commande, par des bourses et subventions d'encouragement, de s'empresser en ces cloaques.

L'art se trouve ainsi totalement instrumentalisé. Et n'évoquons même pas les oeuvres cinématographiques, télévisuelles, les livres littéraires qui, peu à peu, tombent dans cette même ornière. Déployant ainsi, pour donner bonne conscience à des gouvernements et des politiques culturelles devenues des caricatures (qui n'embauchent plus que des penseurs en la matière, alors que ces personnels n'ont jamais su tenter le moindre geste artistique) des dispositifs tous plus médiocres les uns que les autres. Et  qui, bien sûr, emplâtres sur jambes de bois, ne règlent rien fondamentalement quant à la problématique de l'accès à la culture, à l'art, pour ceux qui en sont les plus éloignés.

 CHUTES VITALES

Régy, dans ces années 1992-1998, travaille justement sur un dramaturge d'origine irlandaise, Gregory Motton. Il crée Chutes au Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis, puis, du même auteur, deux ans plus tard, La terrible voix de Satan. Si cette dernière, en tant que spectateur averti de la démarche du metteur en scène est sans doute, de loin, la proposition scénique qui m'a le plus tenu à distance, Chutes, par contre, m'a toujours paru être la fresque la plus représentative et la plus radicale du travail artistique des Ateliers Contemporains (nom de la Compagnie de Régy). L'esthétique à la fois littéraire et scénique du fragment, proposée dans les années 80 et 90 par les écrivains européens (et à laquelle Botho Strauss, évoqué dans l'article précédent) a su donner la pleine mesure de sa pertinence pour décrire un monde émietté plutôt que cohérent, avec ce texte qui ose un minimalisme presque provocateur. Cette appétence pour la brièveté ne pouvait que séduire Régy, afin de l'inciter à aller encore plus loin dans l'approche ralentie, raréfiée du langage. Tandis que l'image, elle, précède et prolonge ce qui va ou vient d'être dit. Chutes est en effet une succession de tableaux mettant en présence des personnages qui se résument à des ombres, des voix, A peine des indivualités mais égarées en un lieu unique et cependant comme grossi à la loupe par une scénographie radicale (signée Daniel Jeanneteau) : les rails et le ballast d'une gare désaffectée. S'y croisent une diseuse de bonne aventure, quelques dealers, des travailleuses du sexe, des clochards, Régy mélange alors des artistes aux origines diverses: Africains (la pièce l'exige), comédiens non professionnels (Nicolas Bonnefoy, alors technicien au théâtre de la Bastille), sourd-muet. Mais, tout de même, et par affinité et référence induite, Oleg Yankovski (qui ne parle pas un mot de français), protagoniste du film Nostalghia de Tarkovski auquel Régy voue une réelle admiration. Il faut surtout mentionner, aux lumières, Dominique Bruguière qui restera l'éclairagiste longtemps attachée aux Ateliers Contemporains et, fidèle parmi les plus fidèles, Philippe Cacchia, inventeur du "son Régy" (qu'il pardonne, s'il nous lit, ce bête raccourci). Car celui-ci n'a pas son pareil pour nimber chaque représentation non pas de sons figuratifs ni d'ambiance (encore moins) mais intervenant au même titre que l'acteur pour ponctuer, soutenir, la densité d'une séquence, l'obscurité d'un lieu. On a parfois l'impression que seul le bruit d'un néon allumé et dispensant un son sournois que nous serions seul à capter, qui nous obsède presque, troue les silences pourtant quasi religieux des spectacles.

Deux ans après La terrible voix de Satan, Claude Régy revient à Maeterlinck, dont il avait crée, onze ans plus tôt, Intérieur. Et cette fois avec La Mort de Tintagiles, pièce oubliée depuis longtemps par les répertoires français.

La mort n'a pas été tellement, jusqu'à présent, un motif de travail ou sujet de réflexion pour laquelle Régy avait concentré toute son attention. Bien sûr, Intérieur était déjà une partition qui ne pouvait s'appréhender qu'en lui donnant le rôle primordial. Mais le spectacle semblait tout de même donner la pleine mesure à ceux qui, encore vivants, errent dans un espace encore frémissant de vie.

La Mort de Tintagiles sera une étape cruciale. La scénographie plonge tous les personnages dans un noir quasi absolu. Seuls leurs reflets, leurs silhouettes se découpent devant un rideau métallique que la nuit assombrit encore.

" ... SUSPENDU COMME DE LA POUSSIÈRE"

"Dans La Mort de Tintagiles la vie est montrée dans une alternance d'images de naissance et d'images de mort. Ce n'est pas le seul cheminement d'un enfant vers la mort. Il y a des images de maternité. De femme à l'enfant. Presque de foetus. Il y a des images de fente, de naissance, de lumière. Et en même temps des images d'ombre, de mort, de destruction. On pense bien sûr à Jonas. Dans Chutes Motton se référait à Jonas (que Meschonnic préfère appeller Jona: Jonas est grec).

(...)

              Mieux vaut ma mort                     que ma vie.

J'ai analysé La Mort de Tintagiles comme un récitatif d'amour (naissance) et de mort. Une alternance répétitive. Bien semblable à celle du récit de Jona. "

écrit Régy dans cet Ordre des morts. Dont il justifie le choix de ce titre par le signalement en exergue de son livre, de cet aphorisme signé Paul KLEE: " Mon ardeur est plutôt de l'ordre des morts et des non-nés".

Plus tard, le metteur en scène explicitera mieux en quoi, pour lui, l'énergie permise par la non-activité, l'apparente inertie, la mort, est aussi importante que celle réputée productive, spectaculaire et voyante...

Il indique, en tout cas, provisoirement, en ce deuxième recueil, par ces mots, (p. 97 et suivantes) ce qui affine encore non des certitudes gelées par l'expérience, mais une vérité qui, même fragile, le conduit à penser et croire :

 

" ... qu'on travaille avec la volonté de rendre compte de toute la masse de désespoir contenue dans le simple fait de vivre, mais aussi dans le fait de vivre justement dans l'humanité et les sociétés d'aujourd'hui.

Je crois en tout cas qu'il y a un axe vertical qui doit nous traverser et qui nous relie avec le centre de la Terre et par ce trait se dresse une verticale au-dessus de nos têtes qui nous dépasse à l'infini, après quoi il n'y a plus qu'à s'ouvrir horizontalement pour communiquer avec les autres et le monde. Alors on peut travailler avec un univers entier et pas avec la seule idée d'un petit monsieur en son particulier.

Chaque expérience qui se crée entre les gens qui sont là, les sons qu'on entend, et les volumes qu'on voit dans la lumière, c'est une chose tout à fait nouvelle, qui n'existe que là et n'existera plus.

C'est la beauté de l'éphémère, suspendu comme de la poussière.

Filmage interdit.

On m'a beaucoup dit que ce que je faisais n'était pas du théâtre. Mais quelle importance que ce soit du théâtre ou pas. D'autres ont pensé, au contraire, que c'était peut-être l'essence du théâtre.

Et si le théâtre n'était pas du tout où on l'attend. "

 

 

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 Claude Régy, L'Ordre des morts, ©, éd. Les Solitaires intempestifs, Besançon, 1998.

Cet ouvrage figure aussi dans le coffret réunissant 5 volumes des Ecrits de Claude Régy, ©, éd. Les Solitaires intempestifs, Besançon, 2006.

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Claude RÉGY a créé "Rêve et Folie" d'après les poèmes de Georg TRAKL, dans le cadre du Festival d'Automne 2016 qu'il considère comme son ultime proposition scénique. "Rêve et Folie" sera repris, toujours dans le cadre du Festival d'Automne, du 1er au 16 décembre 2018, au Théâtre Nanterre-Amandiers, Centre dramatique national (+33 (0)1 46 14 70 00 pour la location téléphonique).

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A suivre: L'Etat d'incertiude (2002).

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