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Billet de blog 21 sept. 2014

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Michel Bouquet, plus que jamais vivant dans "Le roi se meurt"

C’est une chose peu commune que d’accompagner, pendant quelques mois, un acteur remarquable, tel Michel Bouquet.

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C’est une chose peu commune que d’accompagner, pendant quelques mois, un acteur remarquable, tel Michel Bouquet. Ce grand privilège n’arrive sûrement pas dix fois dans toute une vie. Et, forcément, lorsqu’on scrute, tous les soirs, par curiosité affûtée, alors qu’on reste simple « conseiller artistique », la manière qu’a un tel comédien de ré-interroger son rôle, à chaque représentation, on demeure, longtemps, inhibé quant à sa propre condition…

 Interprétant Minetti de Thomas BERNHARDT, la tournée qui s’arrêta plusieurs semaines au Théâtre de la Ville de Paris, reste un des souvenirs forcément marquants, pour un assistant/conseiller artistique d'une des aventures les plus belles que j'ai pu vivre. (1)

Arrivé tôt dans sa loge, BOUQUET révisait, à la virgule près, cette partition fascinante « je cherche, toujours et encore, chaque soir » confiait-il. Ce qui, bien sûr, me surprenait, car, dans ma grande naïveté pressée, je n'avais au départ pas eu l'impression qu'une représentation différait d'une autre! Grave erreur. Et, effectivement, à de minuscules détails près, pour peu qu’on veuille bien, tous les soirs, voir et revoir, comme je ne manquai pas de le faire, ré-entendre l’œuvre de BERNHARDT, il semblait évident que l’Acteur s’autorisait des nuances subtiles, une ligne de jeu délicatement biaisée en dehors des grands axes, dans sa façon d’aborder un tel rôle. BERNHARDT, pour son texte, imagine MINETTI, monstre sacré de l’art dramatique allemand, qui a rendez-vous, dans un hôtel, avec un metteur en scène qu’on ne verra jamais. C’est jour de carnaval et la présence de fêtards constitue ainsi pour le dramaturge autrichien, une manière cocasse de créer un relief critique (donc, ironique) entre un homme obsédé par la pratique de son Art, jusqu’aux confins de la folie et même du ridicule (il espère jouer, encore une fois, Lear, de Shakespeare) et une société du spectacle superficielle. Et le MINETTI de BERNHARDT de ratiociner, passionné et pitoyable. Discutant avec n’importe qui, monologuant forcément (les autres n'étant, apparemment, pour lui, -le personnage de Lear l'oblige plutôt, et pour cause- que des fantoches et coquilles vides). Les spectateurs écoutaient religieusement. Puis, chaque soir, BOUQUET se prêtait au jeu, à l’entrée des Artistes du Théâtre de la Ville de Paris, sise quai de Gesvres, du témoignage enamouré de spectateurs conquis, émus de pouvoir lui adresser quelques mots, de lui serrer la main ou de simplement recueillir un autographe.

Même ferveur à Marseille. Là où nous avions un peu plus de temps afin d' échanger, entre deux représentations, sur l'oeuvre de IONESCO à propos duquel l’un des interprètes fétiches du cinéaste Claude CHABROL, voue une admiration sans bornes. Ces deux-là (IONESCO & BOUQUET) ont eu le bonheur commun, en effet, de se connaître et s'estimer.

Avouons- le tout net : rares sont les occasions de converser avec des artistes qui ont fréquenté plutôt de près de tels écrivains, sans jamais en dévoiler la moindre anecdote, mais qui savent, justement, à force de l’avoir lu et relu, attentivement, passionnément, vous signaler le sens d’un tableau, d’une œuvre… Et Michel BOUQUET, ainsi que sa comparse, l’éminente actrice Juliette CARRÉ, savent partager de telles heures qui vous étreignent l’âme à jamais.

 Il y a deux ans, lors d’un autre séjour à Paris, je suis allé les voir dans Le Roi se meurt, mis en scène par Georges WERLER. Le public, fébrile, avant la représentation, un dimanche après midi d’automne, je m’en souviens, manifestait de manière émue, son appétit à voir et entendre cette pièce d’un dramaturge pourtant trop souvent, à tort, aujourd'hui, réputé passéiste. Engueulades sur des places, protestations diverses: quelques spectateurs semblaient décidés à vouloir célébrer leur idole BOUQUET sans en démordre quant aux conditions de confort. Et puis, dès que le rideau s’ouvrit, jusqu'à la dernière image, un silence absolu régna. BOUQUET et CARRÉ offraient, avec les atours de la pudeur la plus loyale, la plus inspirée, d’une farce tragique qui est, sans aucun doute, l’un des monuments ontologiques du répertoire de théâtre français moderne, d'un vieux couple officiel qui se résout à la "fin". Tantôt hilares et grimaçants, apeurés et futiles, leurs incarnations non figuratives mais quasi abstraites (IONESCO aurait sûrement jubilé) parvenaient à vous saisir d’un effroi comique que seul l'auteur de La Cantatrice chauve a été capable de transmettre, par ses pièces ou son seul roman, Le Solitaire. À la sortie du théâtre, parce que nous nous étions promis de passer quelques minutes ensemble, afin de reprendre un dialogue interrompu dix ans avant, tandis que je les attendais, une foule compacte et patiente, espérait leur rencontre concrète, hors plateau. Ces spectateurs ne furent pas déçus, tant l’attention empathique de Juliette CARRÉ  et Michel BOUQUET était à la hauteur de leurs vœux : photographies via les téléphones portables, autographes, dialogues brefs mais consistants : que d’émotions sincères furent ainsi échangés et il y a fort à parier que, chaque fois, ces acteurs importants savent donner ce supplément d’esprit et de disponibilité à un public étourdi par ce qu’il a vu, reçu, depuis la scène.

 Nos hommes politiques d’aujourd’hui seraient fort inspirés d’aller voir ainsi toute la troupe de ce Roi : ils y ré-apprendraient l’obligation de l’humilité et la conscience que, nulle part, « il n’y a pas de siège pur » (René Char). Que la beauté et la saveur d’un pot-au-feu (BOUQUET n’a pas son pareil pour vous faire saliver à partir d’un seul mot, tel celui-ci et rendre sa dignité à chaque carotte, chou ou navet) valent toutes les déclarations d’intention. Que la puissance du Verbe poétique est sans commune mesure d'éloquence, avec le contreplaqué en laquelle la plupart des discours des pros de la politique semble être élaborés. Que les potentiels électeurs ont, par un heureux réflexe, de moins en moins envie d’écouter leurs ratiocinations à ras-les-pâquerettes, puisque débarrassés de toute  portée symbolique, plutôt que la verve des poètes dramatiques.

 BOUQUET aurait pu jouer IONESCO comme le lui avait proposé Roger PLANCHON (alors auteur et metteur en scène d’une fresque qui embarqua CARMET dans son Voyage au pays de Morts) ; mais le comédien n’était pas disponible au moment où l’ex-directeur du TNP prévoyait sa création, en 1983. Il pourrait jouer Le Piéton de l’air, La Soif et la Faim, le professeur de La Leçon, Rhinocéros, et puis, une autre pièce, nettement moins connue des lecteurs et des metteurs en scène… mais je n’en dirai pas davantage : cela fait partie de ces petits secrets échangés qu’on ne révélera pas ici, au risque de paraître trop pédant et orgueilleux d’étaler ce qui, en effet, fut un privilège, de pouvoir, de temps à autre, dialoguer avec de tels artistes, ceux qui vous grandissent, ceux qui, dans les moments sombres et les tentations de renoncement, vous autorisent à rêver à ce qui, sur les scènes, pourrait flamboyer parce que cela guiderait encore plus les cœurs et les esprits que n’importe quel discours politisé et démagogique.

 Force est de s'étonner que, de nos jours, la frilosité de certains administrateurs et producteurs de théâtre, n'aient pas davantage l'idée, l'envie, d'aider à la réalisation de mises en scène qui continueraient de célébrer l'intelligence d'un texte avec la subtilité d'une interprétation. Même si la fascination et l'obligeante nécessité pour le renouveau des scènes justifient ces programmes récurrents de spectacles signés par de jeunes prodiges pressentis est tout aussi indispensable, il n'empêche: en d'autres domaines (musicaux, picturaux, plastiques), on convient parfaitement de faire cohabiter anciens et contemporains sans dogmatisme ni à-prioris.

 Ne ratez pas l’occasion d’aller voir et entendre Le Roi se meurt : quand ces "souverains " (qui ne désirent surtout pas l'être) que sont Michel BOUQUET et Juliette CARRÉ n’y seront plus, vous risqueriez de regretter de n’avoir pas su, grâce à eux, un peu mieux apprendre à mourir et, surtout à… mieux vivre…

 En attendant, quel écrivain écrirait, aujourd'hui, à l'instar de Thomas BERNHARDT, un "BOUQUET" aussi sérieux et facétieux qu'est le texte "MINETTI"? Et, surtout, quel acteur européen, parviendrait à lui emprunter, non sa défroque (d'une élégance permanente), mais sa générosité, sa courtoisie et son élégance, non pas seulement son caractère affable mais aussi sa propension à jouir d'ainsi exhiber le côté monstrueux qui se tapit et surgit, tour à tour, derrière le masque des réputés "puissants"?

Le Roi se meurt de Eugène IONESCO

Théâtre Hébertot, Paris, jusqu'au 25-10-2014 - du mardi au samedi, à 19h -

http://theatrehebertot.com/

mise en scène: Georges WERLER

avec: MICHEL BOUQUET – JULIETTE CARRE – NATHALIE BIGORRE – PIERRE FOREST – LISA MARTINO – SEBASTIEN ROGNONI

note:

(1): du 26 septembre au 19 octobre 2002, Théâtre de la Ville, Paris; production: Théâtre les Célestins, Lyon.

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