Femmes mexicaines engagées en leurs Sens Interdits

Focus théâtral, à Lyon, le week end dernier, consacré aux territoires de luttes des femmes mexicaines, dans le cadre du festival « Sens Interdits ». Performance et happening comme armes d’éloquences: en lieu et place du Théâtre ?

Suivre un festival de théâtre pré-suppose et entraîne avantages mais aussi quelques inconvénients. On peut, l’espace de plusieurs jours, en effet, voir plusieurs programmes réunis (ou non) à l’aune d’une thématique, de pays, continents ou encore d’esthétiques. C’est souvent une chance puisqu’on peut ainsi aisément tisser des liens, voire effectuer une synthèse eu égard à ces angles privilégiés. Et, parfois, une aubaine relative, car on ne peut s’empêcher de comparer, entre elles, les propositions scéniques et donc, affirmer que l’on préfère telle ou telle. La raison devrait nous conduire à considérer chacune indépendamment. En même temps, pourquoi ne pas mesurer lisières et frontières des audaces ou des conventions, sans forcément ni trop célébrer les unes ni minimiser la portée des autres, tout en essayant d'évaluer la validité des démarches artistiques communes ?

La manifestation « Sens Interdits » (6è édition à son rythme biennal) est exemplaire parce qu’elle invite à mieux penser nos approches sensibles et formelles des courants esthétiques des productions artistiques contemporaines. Etaient présentées, samedi 19 et dimanche 20 octobre,  « La Brisa » et « Pequeños territorios en reconstruction » toutes deux produites par le Teatro Linea de Sombra, au théâtre de la Renaissance d’Oullins.

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Deux "spectacles" qui croisent bien des préoccupations et éléments en partage : sur scène, dans chacun des cas, 4 femmes peu ou prou interprètes, deux spectacles qui préfiguraient des Premières en France et pour des représentations uniques, deux spectacles issus du Mexique, deux spectacles puisant leurs énergies dans la volonté de faire état de la condition passée et hélas fortement durable des Femmes dans un pays qu’on ne peut décidément pas citer en exemple pour l’attention qui leur est accordée dans la légitimité de leurs revendications, par les pouvoirs politiques et par la société en général. Deux spectacles qui ont choisi tous deux de recourir aux spécificités du happening et de la performance. Où le texte n’est pas primordial, où les expérimentations pour sortir des canons de la représentation théâtrale sont affirmées avec obstination et urgence.

IRRITATION (S)

La Brisa est la performance la plus extrême et risquée. Parce qu'elle abandonne presque tous les éléments constitutifs d'une représentation théâtrale. S'autorise des rythmes heurtés, si peu incantatoires, des confessions brutes, la nudité absolue de la cage de scène avec exhibition des projecteurs, aucun jeu de lumières ni de bande son : seule la joueuse de batterie Kanga Trujillo, en direct, ponctue les interventions de ses coreligionnaires, avec une énergie rageuse puisque circonstanciée... Le jeu, volontiers répétitif des trois autres artistes, conjugue des gestes saccadés et longs d'un travail abrutissant consistant à enrouler et dérouler du fil noir autour de pelotes, de se dévêtir puis se revêtir après avoir porté de lourdes charges hissées au-dessus de leurs têtes avec des effets chorégraphiques à l'unisson. Il nous a semblé que s'énonçait peut-être ainsi la volonté d'une dramaturgie de l'exaspération, voire de l'irritation. Deux réactions épidermiques, en tout cas, élues pour que le statut des quatre femmes sur la scène et celui du public soit presque identique. Car l'on peut ressentir parfois, durant l'heure 15 de ce happening, sinon de l'agacement, tout au moins une véritable impatience, tant les spectateurs ne sont pas forcément coutumiers de tels partis-pris.

Alicia Laguna, Atala Zuadd et Tamara Cubas (qui signe la mise en scène) évoquent le souvenir d'un bar en la Ciudad de Juarez, ville du nord du Mexique à la frontière des Etats-Unis, réputée la plus dangereuse au monde, qui connut son apogée dans les années 90 et qui faisait office d'un espace de rencontres et de refuge pour musiciens et prostituées. Lieu de résistance légendaire, là-bas, qui ne fut cependant pas épargné, au fur et à mesure de l'étendue des réseaux de narcotrafiquants dans cette région et qui finira incendié par un acte franchement criminel. Les trois femmes épellent aussi le souvenir de jeunes filles travaillant dans des conditions particulièrement dures (aucune ne peut tenir plus de deux mois) et à des cadences inhumaines, en des firmes (maquilladoras) produisant des objets manufacturés voués à l'exportation. Amnesty International dénombra pas moins de 2000 femmes portées disparues. Et, plus récemment, en 2012, 2083 homicides avec une moyenne de 12 quotidiens,  et ce, en plein jour: tel est l'autre bilan plus récent à porter à l'actif des bandes armées qui sèment ainsi terreur et mort sur ce territoire pourtant veillé par 11 000 militaires et policiers.

Cette litanie de féminicides à répétition est énoncée de façon neutre (ni froide, ni mélodramatique) par les trois comédiennes, dont l'une en profite pour régler son sort au Théâtre qu'elle juge, compte tenu de la situation dans son pays, inapte à rendre compte d'une telle gravité des faits et des réalités. Elle raconte brièvement son envie de carrière puis son renoncement, son sacrifice d'avoir dû abandonner l'envie viscérale de jouer "Les trois soeurs" de Tchekhov (le choix de la pièce du dramaturge russe ainsi nommée n'est évidemment pas innocent): digression qui pourrait surprendre, compte tenu du sujet de "La Brisa" mais qui, bien au contraire, et au vu du parti pris radical de refuser toute dimension ornementale dans l'ici et maintenant du processus de représentation, produit bien du sens... Et le spectateur, sidéré d'écouter des récits qui devraient le terrifier, se retrouve finalement presque dans la même position que la plupart des habitants de Juarez, partagés entre incrédulité et impuissance, faisant mine d'être indifférents à la profusion de rackets, viols sordides ou barbares ainsi perpétrés depuis des décennies. Les récits sont entrecoupés par des séquences muettes où les actrices, par exemple, recouvrent le corps dénudé d'une des leurs d'un amas dérisoire de fil noir qui apparaît bien vite comme un signe lugubre de condoléance ou la marque de poils virils collés sur son corps. La performance ne se contente pas en effet d'aligner les témoignages, elle tient aussi à exacerber une corporéité tantôt dynamique tantôt fataliste.

L'ABSENCE DE SALUT

Le dramaturge et écrivain Thomas Bernhard n'aurait sans doute pas renié cette performance, lui qui écrivit un pamphlet exprimant son dégoût et sa hargne contre le théâtre (contre certains qui le pratiquent, de manière désinvolte et si peu artistique et encore moins politique, tout au moins) dans "Des arbres à abattre", roman qui livre son solde de tout compte à un art qu'il considère désuet et inopérant à empêcher suicides et crimes, roman surtout, dont le sous-titre, à lui seul ("Une irritation") fraternise avec ce que le Teatro Linea de Sombra insuffle ici, sur scène.

Comment s'étonner, dès lors, que les quatre artistes (la musicienne et les comédiennes) refusent de céder à la tradition et aux rituels de théâtre en ne réapparaissant jamais, sur scène, même lorsque les spectateurs comprennent qu'elles ne reviendront pas des coulisses, que seul le bruit abêtissant, énervant et assourdissant de consoles sonores émettent un vacarme relatif mais définitif ? Jusqu'au bout, l'irritation aura été le mode par lequel elles ont tenu à écrire, devant nous, une forme d'hommage à la mémoire de toutes ces femmes sacrifiées par l'insécurité érigée comme  principe et forme d'intimidation perpétuelle.

crédit photo: Francisco Lapetina, tous droits réservés crédit photo: Francisco Lapetina, tous droits réservés

Bien moins radicaux dans leur enjeu scénique mais pas moins originaux, « Pequeños territorios en reconstruction » (Petits territoires en reconstruction) recourt davantage aux codes du documentaire. Le cadre choisi est celui d'une communauté résistante de femmes en combat contre une milice armée, pendant l'une des nombreuses guerres civiles de Colombie (on ne nous dira pas laquelle mais l'on se doute qu'il s'agit de l'une survenue après les années 50) qui les obligèrent à quitter maisons, quartiers et lieux familiers et qui furent intimidées, elles aussi, par des abus sexuels les contraignant à la démunition la plus absolue. Lesquelles femmes ripostent en re-créant ensemble ou individuellement une cité nouvelle qu'elles conçoivent et édifient elles-mêmes. 98 bâtiments seront ainsi construits et, pour nous les représenter, 4 actrices portent, pendant la durée du happening, à bout de bras, 98 parpaings qu'elles vont disposer progressivement sur le plateau, agrémentant chacun de petits éléments miniaturisés représentant là un gazon, là un garage, coiffant chaque édifice d'un carton de couleur pour figurer un toit. Au fur et à mesure de la constitution de cette Cité, nous sont racontées, montrées, à l'aide de photos, de vidéos, de portraits en pied de femmes grandeur nature, les étapes de l'invention de "La ville des Femmes", la vie et les anecdotes de telle ou telle mère qui tient, par-dessus tout,  à garantir une sécurité inaliénable à leurs enfants. Tranches de vie rapidement évoquées non sans humour, parfois, et simulacre presque enjoué d'une représentation qui réussit la gageure de nous faire partager concrètement l'unanimité, la solidarité tissées entre diverses personnalités bien décidées à survivre au désastre de leur exil forcé.

98 PARPAINGS, QUELQUES OBJETS MINIATURES ET LE PLATEAU GROUILLE DE MONDE ET DE VIE

On a cependant l'impression que les "actrices" improvisent leurs allées et venues sur le plateau, leurs dispositions, comme sur une maquette, d'objets prosaïques, alors qu'il n'en est rien, puisque le puzzle en trois dimensions final fait illusion et érige ainsi un paysage qu'on jurerait d'une précision architecturale et géographique quasi scientifique. En recourant ainsi à l'exhibition de stigmates et d'objets du quotidien collés contre la froideur grise et dure des parpaings, elles ré-humanisent la Vie et rappellent que c'est l'addition de volontés et de déterminations qui forme l'Avenir. Lettres, prises de vue, volées parfois à la barbarie des conflits politiques, missives jamais arrivées à leurs destinataires, épisode savoureux où l'évocation de l'hippopotame, considéré comme animal emblématique pour un capo dictateur, inconscient de son cynisme pas même mesuré, sont autant de séquences qui bâtissent un propos trouvant sa légitimité dans la nécessité de passer par le jeu primaire et quasi enfantin consistant à résoudre, par des métonymies universelles, mais aussi des objets transitionnels, l'énigme de cette énergie combattive qui s'appelle surtout: "survie". On objectera simplement que, parfois, le procédé scénique masque un peu ou temporise en les minorant, le propos et la portée de ce qui est relaté et parfois dénoncé. En cela, cette performance se distingue plutôt de celle choisie par "La Brisa" qui fonde, au contraire, son esthétique dans la raréfaction des effets et des moyens tandis que « Pequeños territorios en reconstruction » opère, tout au contraire, à une accumulation des signes qui frôlent parfois la redondance avec les récits. Force est d'admettre néanmoins et de s'émerveiller sans réserves que ce choix contribue à la magie d'un fameux trompe-l'oeil: à la fin de la séance, on a en effet l'impression que le plateau grouille de monde, de présences, de bâtiments, d'enfants, de jardins... Le public, au final, est invité par les comédiennes, à venir déambuler au milieu du dispositif. Et si l'exiguïté de l'espace ne rend pas facile cette pérégrination, n'est-ce pas encore pour nous faire ressentir à quel point toute existence est fragile, friable, menacée ? 

crédit photo: Friderike Heuer, tous droits réservés crédit photo: Friderike Heuer, tous droits réservés

 

 Le Festival Sens Interdits tient en tout cas ses promesses: "théâtre" d'urgence et de réception sensible et poétique, qui fait fi, la plupart du temps, des principes conventionnels de représentation, il donne à voir des programmes internationaux qui réfutent la distraction et l'inféodation aux tendances post modernes de la plupart de nos scènes européennes si peu engagées politiquement. Là aussi, il faut bien toute la conviction d'un homme - Patrick Penot, à l'initiative depuis 2009, de cette manifestation d'envergure - et de son équipe, pour qu'un peu de vie batte un peu plus fortement dans les arcanes d'un art de plus en plus amnésique quant à la nécessité réelle de ses enjeux.

FESTIVAL SENS INTERDITS : jusqu'au 27 octobre 2019. Lyon, Métropole et Agglomération. 

le programme est disponible sur www.sensinterdits.org

 

 

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