"Pourquoi des Poètes ?" 3/ L'Eloge de l'impossible d'Antonio Gamoneda

Hölderlin lança le défi: "À quoi bon des poètes en temps de détresse ?" dans son élégie "Pain et Vin" . Choix non pas anthologique et évidemment surtout pas exhaustif, de quelques textes, connus ou pas, pour se rappeler comment certains ont, par la Poésie, défié, décrit de rudes épreuves et des combats humains.

Poète espagnol contemporain parmi les plus fameux, né en 1931, Antonio GAMONEDA traque dans l’écriture tout ce qui frôle les lisières. Non les marges. Mais plutôt le moment de bascule, l’instant où un premier centimètre d’exil est franchi. Jusqu’ « au point d’exister ». Son œuvre nous parvient en France grâce à la fraternité d’un autre poète : Jacques ANCET.

Lassitude et densité nocturne des choses racontent, par son écriture, une autre humanité au point de défaillir. De se brûler aux limites de l’être et de la présence.

Ces deux extraits du recueil « De l’impossibilité » pourraient bien faire miroiter un peu de vérité de nos jours actuels et à venir : hébétés de captivité incrédule qui nous offrent cependant l’avantage de mesurer tout ce qui compte d’essentiel et se désolidarise de tout superflu. Puisque celui-ci une fois abrasé, se retrouve, même harassé, le vœu de vivre. Même aux confins de la déraison qui n’est pas prison.

 

 (...)

J’ai vu des lavandes submergées dans un vase de larmes et la vision a brûlé en moi.

Au-delà de la pluie j’ai vu des serpents malades - beaux dans leurs ulcères transparents -, des fruits menacés par les épines et l’ombre, des herbes excitées par la rosée. J’ai vu un rossignol agonisant et sa gorge pleine de lumière.

Voilà que je rêve l’existence et c’est un jardin torturé. Des mères passent devant moi les cheveux blanchis dans le vertige.

Ma pensée précède l’éternité mais il n’y a pas d’éternité. J’ai usé ma jeunesse devant une tombe vide, je me suis exténué dans des questions qui percutent encore en moi comme un cheval galopant tristement dans la mémoire.

Je tourne encore à l’intérieur de moi-même malgré la chute certaine dans le froid de mon propre cœur.

Ainsi est la vieillesse : clarté sans repos.

 

(…)

 

Arrivés là, de quelle clarté perdue venons-nous ?

Qui peut se souvenir de l’inexistence ? Il serait sans doute plus doux de retourner, mais

 

Nous pénétrons indécis dans une forêt d’aubépines. Il n’y a rien au-delà de l’ultime prophétie. Nous avons rêvé d’un dieu qui léchait nos mains : personne ne verra son masque divin.

 

Arrivés là,

la folie est parfaite.

 

 

Antonio GAMONEDA, De l’impossibilité, texte traduit de l’espagnol par Amalia Gamoneda, gravures de Jean-Louis Fauthoux, postface de Salah Stétié ,  © éditions Fata Morgana, 2004.

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