Les Ecrits de Claude Régy 4: Au-delà des larmes

S'il a quelquefois divisé les gens de la profession, entre ses aficionados et ses détracteurs, Claude Régy, pendant la première décennie du deuxième millénaire, finit par décourager ces derniers. Qui reconnaissent de plus en plus fréquemment, en sus des critiques et de la jeunesse qui le plébiscitent depuis toujours, que son Art est majeur.

"Qu'on nous laisse la place des larmes" écrivait, en guise de phrase finale, tel un codicille au bas d'un contrat, Régy, dans Espaces perdus.

Pour le quatrième volume publié en 2007 aux Solitaires Intempestifs relatant l'objet et les modalités de ses recherches, le metteur en scène marque l'évolution de sa pensée et de sa pratique en dépassant le stade de l'émotion (qui, contrairement à ce que beaucoup croient, à tort, n'est jamais exclue des fresques qu'il propose, à condition d'être réceptif et sensible aux principes de lenteur et de préservation du silence qu'il a fait siennes mais qu'il n'obsède pas non plus jusqu'au point de non retour).

Régy s'était aventuré, en 1995, à faire entendre une partie de la Bible avec les Paroles du Sage extraites de L'Ecclésiaste, entièrement retraduit par le poète Henri Meschonnic. Qui révéla que l'accentuation de certaines syllabes, en langue hébraïque était fondamentale et qu'ainsi, le sens de certains mots habituellement donné aux paragraphes du texte sacré, devait être re-considéré. Surtout pour les débarrasser de connotations trop moralistes. Ainsi, la phrase inaugurale bien connue "Vanité des vanités tout est vanité et poursuite du vent" devient "Buée de buée, tout n'est que buée et poursuite du vent". Meschonnic, en effet, s'attache à rester concret dans sa traduction. Le mot trop surplombant "vanité" aussi pour des raisons linguistiques, devient-il, sous sa plume, le mot "Buée" qui a l'avantage de se rapporter à un pur phénomène atmosphérique et matériellement imagé, plus éloquent que cette vague notion de "vanité". On pourrait citer de nombreux exemples de cette volonté d'ainsi presque laïciser complètement L'Ecclésiaste et ainsi le rendre accessible même aux plus rétifs des écrits considérés comme religieux. ll faut lire Les Cinq rouleaux de Meschonnic comme un poème à part entière...

Entre temps, l'artiste s’est familiarisé avec les travaux des astrophysiciens, les biologistes ou des ingénieurs en mécanique quantique. Ceux de Michel Cassé, Jean-Claude Ameisen ou Niels Bohr. Dont les recherches le fascinent parce qu’elles viennent corroborer ce qu’il pressentait instinctivement grâce aux œuvres littéraires qui ont jalonné jusqu’ici son propre parcours.

 

« (…)

 

 Renverser la dictature de la simplification disjonctive et réductrice

 

 dit Michel Cassé.

 

 La simplification, pour simplifier, disjoint – oppose – et donc réduit.

 Il faut envisager la phrase de Michel Cassé comme on envisage une pierre après des coups de pic. 

Apparaît le tranchant luisant de chaque éclat.

Arêtes vives du silex. »

 

Quelques pages auparavant, Régy consigne :

 

«  Ce qu’est l’objet hors de notre connaissance – hors de ce que nous en connaissons – rien ne nous permet de le dire.

 Il faudrait sans cesse se répéter cette phrase : ce qu’est l’objet hors de notre connaissance – hors de ce que nous connaissons de lui – rien ne nous permet de le dire.

 L’objet – en soi – nous est inaccessible. Il n’est, pour nous, ce que ce que nous savons de lui.

 

 Nous nous contentons de réunir des observations, observations humaines, et de les corréler par des Lois. L’idée de réalité n’est pas scientifique, elle ne nous intéresse pas.

 

 Ainsi parlait Niels Bohr à l’aube de la physique quantique.

 

 L’idée de réalité n’est pas scientifique, elle ne nous intéresse pas. »

 

 

De ce 4ème livre de Claude Régy, on méditera ces lignes relatives à cette poétique et curieuse expression « au-delà des larmes » où se confondent à la fois une notion presque religieuse (l’au-delà) et une spécificité humaine (les larmes).

 

"Prête à mourir, Sarah Kane dit (4.48 Psychose) :

 

 J’ai été capable de pleurer mais maintenant je suis au-delà des larmes.

 

 Emotion traversée, une douleur si forte, sans larmes.

 Larmes cautérisées.

 Brûlées au bord des yeux.

 Ou peut-être l’eau a été brûlée avant la source même.

 

 On est pétrifié en terre calcinée.

 

 Souffrance surchauffée et refroidie.

 Glaciale.

 

 Dante et Woyzeck (Büchner) parlent d’un enfer froid. Sarah Kane écrit (4.48) :

 

 

 Je gèlerai en enfer.

 

 

 Lucidité glaciale.

 

 

 L’au-delà des larmes, c’est dépasser la sentimentalité où les humains se noient.

 

 Se noient avec délice.

 

 Il y a beaucoup de déperdition d’humanité dans le lac de la sentimentalité. L’eau tiède est complaisante.

 

 C’est seulement depuis l’au-delà des larmes qu’on peut voir peut-être le lieu et le temps de leur origine.

 

 Le sexe, le sperme, pleurent de l’humain, pleurent de la vie. Ne dit-on pas que les larmes jaillissent. Le délire des saintes : jaculations mystiques.

 

 Le virilisme enseigne que les hommes ne pleurent pas.

 

 En travaillant avec les acteurs, il y a toujours une situation au bord des larmes. Il y a souvent une situation où les larmes coulent.

 

 Il faut alors susciter une race de larme qui ne racole pas.

 

 Larmes qui ne vient pas de là, l’émotion, et ne la provoque pas.

 

 Larme issue d’un choc brutal.

 

 La situation du monde est telle que des larmes coulent.

 Invisibles et muettes.

 

 Arrêtez d’accoler aux larmes le symbole de la faiblesse, que vous associez au féminin.

 

 Dans toute la mythologie, il y a passage entre sperme, larme, sang.

 

 Larme, douleur en fusion.

 Métal fondu.

 

 Redonner aux larmes la cohérence du métal. Sa dureté.

 

 Chaque chose traversée par son contraire : faire couleur des larmes qui seraient elles-mêmes au-delà des larmes.

 

 Densité du métal.

 

 Cette sorte de larme, parfois, est apparue dans une représentation de 4.48 Psychose.

 

 Une pierre de lumière.

 

 Une larme après la mort. "

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Claude Régy, Au-delà des larmes, © éd. Les Solitaires Intempestifs, Besançon, 2007. Cet ouvrage figure dans le coffret Ecrits, réunissant les 5 volumes de l'auteur publiés aux Solitaires Intempestifs.

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Claude RÉGY a créé "Rêve et Folie" d'après les poèmes de Georg TRAKL, dans le cadre du Festival d'Automne 2016 qu'il considère comme son ultime proposition scénique. "Rêve et Folie" sera repris, toujours dans le cadre du Festival d'Automne, du 1er au 16 décembre 2018, au Théâtre Nanterre-Amandiers, Centre dramatique national (+33 (0)1 46 14 70 00 pour la location téléphonique).

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A suivre: Dans le désordre (2011).

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