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Billet de blog 22 sept. 2022

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« Mon pauvre lapin » : le très habile premier roman de César Morgiewicz

En constant déphasage avec ses contemporains, un jeune homme part rejoindre une aieule à Key West, bien décidé à écrire et à tourner ainsi le dos aux échecs successifs qui ont jusqu’ici jalonné sa vie. Amusant, faussement frivole, ce premier roman n’en oublie pas de dresser un inventaire joyeusement cynique des mœurs d’une époque prônant étourdiment la réussite à n’importe quel prix.

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Au train à toute et grande vitesse où vont désormais les choses et surtout les existences, la littérature française, à l'instar d'un Musset, n'a plus guère le temps ni le loisir de proposer quelque Confession d’un enfant du siècle. « Confidences d’un enfant de la décennie » serait certainement plus approprié, tant les évolutions d’une certaine société libérale obligent à se remettre en question sans cesse et ne parvient plus à tracer même la simple esquisse d’une destinée commune à plusieurs âmes en perdition sur une période historique donnée.

Toutes proportions gardées, « Mon pauvre lapin » pourrait être considéré comme un pastiche de l’œuvre du romantique auteur de Lorenzzacio. Et même l’antithèse du Rouge et le Noir cher à Stendhal, voire de l’Education sentimentale de Flaubert : en guise de roman d’apprentissage ou de peinture des ambitions de la jeunesse, se content plutôt, sur un ton en apparence trop frivole pour être pris au premier degré, les impasses de la sociabilité, la dérision à vouloir se hisser haut du col et à se distinguer sur l’échelle sociale, ainsi que la désarmante propension à renoncer bien vite à atteindre un objectif, dès le moindre obstacle rencontré.

 RÉJOUISSANTES MÉSAVENTURES

 Quoi de plus réjouissant que lire les mésaventures et déboires d’un personnage, que les bévues nombreuses rendra immanquablement attachant ? A une époque où, plus que jamais réussir sa vie -surtout professionnelle- semble un mot d’ordre qui ne supporte aucune réserve ni contestation, César (on l’appellera du prénom de l’auteur qui se déguise peut-être derrière son anti-héros) est l’exemple même sur lequel il ne sera jamais recommandé, a priori, de vouloir ressembler.

Maladivement hostile au contact d’autrui, il mène en effet une existence de jeune homme mal sorti d’une enfance qui fut déjà problématique dès qu’il s’agissait de se lier à ses « dis -semblables ».

Le roman de ses 25 ans commence, en effet par la conjoncture de divers échecs : ayant raté le concours de l’ENA, il a dû se résoudre à se ré-inscrire à Sciences-Po qu’il fuira au mitan d’un cours du soir catastrophique, pendant lequel, taraudé par la faim, il s’est persuadé qu’il est atteint d’une grave maladie. Son errance, sous une pluie battante, dans Paris, à la recherche d’une pharmacie encore ouverte qu’il trouvera mais lui conseillera de se rendre à l’hôpital, compte tenu de la description de son mal (il est persuadé qu’une crise cardiaque est imminente) lui semble interminable car il l’apparente bien vite à une agonie :

« Et moi, j’étais toujours là, sur le trottoir, seul au monde avec mon angoisse. A chaque inspiration mon cœur s’emballait comme s’il allait exploser. J’étais trempé. Au bout du compte c’est grâce à la honte que je m’en suis sorti. »

 La honte : voilà bien le mot clef d’une conscience de vivre trop vive qui dicte, constante et imperturbable, de ce jeune homme pour qui, malgré un soin incessamment questionné quant aux apparences, le jugement d’autrui est un miroir permanent, grossissant, exagérant la moindre péripétie ou réaction à l’imprévu. Ainsi, se résignant à rentrer chez lui, songe-t-il, - quitte à continuer de paraître aux yeux des passants inquiétant et donc ridicule - : « au pire je meurs et puis voilà ».

 L’Intranquille permanent se décide, le lendemain (après treize heures de sommeil : « c’est fatiguant, un infarctus ») , à partir pour la Floride,, là où, chaque année, sa grand mère se rend à Key West pour hiberner. Laquelle grand mère est enchantée par cette idée, puisque, selon elle, il s’agira de se consoler mutuellement. Sauf que Cesar ne s’en va pas sans avoir, au préalable, décidé de se mettre vraiment à l’écriture. Puisque tel est le chemin désormais tracé chez les jeunes gens aux ambitions contrariées : nécessairement consacré à la littérature pour se raconter. En cela, il est tout l’inverse de celui narré par Musset qui précipitait son héros dans la débauche après que le désespoir l’a entièrement saisi. Désormais, un enfant du siècle ou de la décennie qui boit jusqu’à la lie son calice de honte sociale amère bue, même sous le soleil de Floride, ne se livre pas à la luxure mais bien plutôt au sage labeur d’écrire.

 Qu’on en juge plutôt : le titre du récit de César Morgiewicz taille largement dans la pierre dure de l’ironie, puisque, en lieu et place du nom de cet anti-héros ou d’une périphrase le qualifiant ou le certifiant comme modèle éventuel, c’est un sobriquet dérisoire (celui dont l'affuble son aieule préférée) mais riche d’ambiguïtés qui est ainsi mis en exergue : pas vraiment « pauvre » puisque pouvant se payer le luxe de fuir en Amérique en un lieu de villégiature connu pour son opulence et pas tout à fait semblable à un mammifère réputé pour ses penchants et son aisance à allègrement forniquer, le jeune homme confie aussi ses déboires en matière de séduction. Impossible, d’ailleurs, de savoir un tant soit peu précisément vers quel sexe vont ses préférences ni même s’il a choisi de n’en choisir aucun. Sauf à suivre quelques indices peu déterminants,  qui tendent à prouver que, comme pour son avenir professionnel, ses destinées affective, sexuelle, sont erratiques :

« Plus il y avait de femmes autour de moi plus je me sentais dans mon élément. », lâche-t-il plus ou moins étourdiment, puis, plus loin : « Je la draguais parce que j'étais censé la draguer. Dans ma tête je calculais : là normalement je devrais faire ma première fois d'ici deux ou trois semaines, maximum. Ce sera tellement bien ensuite (…) Je n'avais aucunement le projet de baiser Noémie, j'avais simplement celui de l'avoir fait. »

 Plus souvent qu’à son tour, voire systématiquement, ce "pauvre lapin" renonce à entreprendre quoi que ce soit, comme déjà instruit, à l’avance, des limites ou de l’ennui qui accompagneront la conduite de ses projets, de quelque nature qu’ils soient.

Dépendant volontaire à une procrastination qui est un réflexe, l’avénement d’une pandémie comme celle de la Covid-19 est, bien sûr, pour lui, une aubaine : « Au moins, je ne peux pas dire que ce soit ce confinement qui me perturbe. Je trouve ça au contraire très agréable. C'est comme si le monde entier adoptait mon mode de vie, pour une fois j'ai l'impression d'avoir une longueur d'avance. Les gens se lamentent que ça fait trois semaines qu'ils ne sont pas allés à une soirée et j'ai envie de leur dire tu sais moi je suis allé à cinq soirées en vingt-trois ans et je tiens le coup. Mais je sais que ça ne va pas durer. Dès que ça va reprendre ils iront tous courir dans les bars et sur Tinder et moi je resterai en arrière, tout seul dans ma vie normale. »

 UNE CAUSTIQUE HYPOCONDRIE

 Comique paradoxe ! évoquer une « vie normale », chez celui dont le passe-temps favori est de se réciter, dans l’ordre, et par cœur, les différents plans des stations du métro de la RATP, dont la passion peu commune pour les dossiers d’inscription, les entêtes de papier et autres formulaires administratifs, le plonge dans un ravissement inégalé, résonne à la fois de façon extravagante mais aussi lugubre.

 Cette manière d’hypocondrie à la fois personnelle et sociale est composée, par son auteur, avec une aisance et une fluidité presque déconcertantes. Mine de rien, on circule au gré des pages qui décrivent de quoi est fait le terrier de ce pauvre lapin, comme on prendrait la liberté de fouiller, impunément, parmi les objets personnels et intimes d’un ami. Et dont les effets personnels ainsi découverts, même cachés, nous laisseraient incrédules. Constamment sur la brèche, le lecteur passe de surprise en surprise, en découvrant ainsi les non-péripéties d’une existence qui semble s’adonner avec délectation et complaisance à la vacuité.

Dans le contexte d’une rentrée littéraire promue largement par des fictions empreintes de gravité, ce registre plaisant ô combien comique est rassurant : il y aurait donc une veine humoristique encore possible, actuellement, chez certains romanciers. Moins gratuite qu’elle n’y paraît, c’est encore mieux.

Souhaitons à César Morgiewicz, après ce premier roman plutôt frondeur sans vouloir trop le paraître, que ses prochains récits soient irrigués par des gageures d’inspiration tout aussi véloces… comme un lapin ! …

 Mon pauvre lapin, de César Morgiewicz, Paris,  © éditions Gallimard, 2022, 240 p., 19 €, numérique 14 €.

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