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Billet de blog 22 déc. 2022

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L'Archipel de Nouvelles du non-dit de Stéphane Jaubertie

En une quinzaine de saynètes qu'il préfère appeler « nouvelles », l'auteur dramatique Stéphane Jaubertie observe, de près, le courant des Eaux vives: celles qui charrient mots, vécus, images, pensées frappés par un goût d'interdit ou ce mal étrange qu'on appelle « non-dit ».

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DE LA NOUVELLE THÉÂTRALE COMME NOUVEAU GENRE LITTÉRAIRE

A quatre reprises, il s'en est fallu de peu pour qu'il remporte le Grand Prix de Littérature dramatique, organisé par ARCENA (1) , créé originellement en 2005 par le ministère de la Culture, et grâce à l’initiative des Écrivains Associés du Théâtre (E.A.T.). Mais c'est finalement son corolaire, le Grand Prix de Littérature dramatique Jeunesse, ex-Prix de la Belle Saison pour l'enfance et pour la jeunesse, qu'on lui a décerné, en novembre dernier, pour sa pièce Lucienne Eden ou l'Ile perdue, parue aux éditions Théâtrales. C'est donc bien la preuve que l'écrivain est autant éloquent pour envisager le répertoire adultes que celui réputé à l'intention plus spécifique de la jeunesse. Et je pourrais en défier plus d'un si, à la seule écoute d'une de ses partitions, il parvenait à déceler, chez lui, la forte imperméabilité des écritures!

Un autre de ses ouvrages a plus particulièrement marqué notre attention: Dernières nouvelles de l'eau vive (chez Théâtrales, également).

 Ecrire des "nouvelles" de… théâtre : drôle d’idée ? littérairement parlant, a priori, cela reviendrait à vouloir voir s’émulsifier impeccablement l'huile et l'eau, quand on sait que le divorce est à jamais acté, pour ces deux substances. La nouvelle, en effet, est ce roman en miniature, dont les éléments du récit ne mènent pas forcément loin ni dans le temps ni dans l’espace (il y a des exceptions, heureusement) et dont les développements ne sont pas requis. Plus que l’anecdote mais, évidemment, bien moins que l’épopée, la nouvelle peut s’apparenter à ces dizaines de petites histoires qui nous arrivent au cours d’une existence mais qui ne demandent pas qu’on s’éternise quant à leur importance, quand bien même elles sont propices à être prolongées par des rêves plus ou moins sûrs.

Le théâtre, lui, (pour ce qu’il en reste de ce genre réputé littéraire mais de plus en plus déserté par nos scènes actuelles qui lui préfèrent les performances ou adaptations d’ouvrages qui ne demandaient surtout pas à ce qu’on en déforme le propos en le passant par le tamis à gros trous de l’art dramatique, mais c’est un autre et vaste débat qu’il faudra bien un de ces prochains jours taquiner pour se rendre compte d’un état des lieux peu glorieux pour les artisans des planches) a toujours choisi, surtout depuis Musset, au XIXè siècle, même si Molière semblait déjà priser, de temps en temps, la forme brève, d’enserrer ses canevas dans un format substantiel, découpé ou non en actes, soit par la composition de saynètes qui, comme ce substantif le suggère, désigne un moment de théâtre relativement court, le texte n’excédant pas, généralement les vingt pages. Et, là encore, si l’on écarte quelques exceptions, la particularité de ces saynètes est de généralement privilégier le dialogue.

Quid, alors, de la « nouvelle théâtrale » ?

L’auteur de l’ouvrage qui nous a intrigué ne l’explique pas. Préférant sans doute nous accorder la confiance de comprendre, sans mode d’emploi, son « système » d’écriture.

La quatrième de couverture, fort élégamment, nous présente celui-ci en précisant que les 16 nouvelles ainsi réunies suivent un fil rouge trempé par la présence obstinée de l’eau, élément naturel propre à métaphoriser nos ambivalences à savoir produire autant méfaits que bienfaits au grand jeu de l’existence.

Illustration 1
Stéphane Jaubertie, photo: X - tous droits réservés

MALENTENDU

 Au gré des nouvelles - de longueurs sinon d’envergures fort dissemblables - se crayonne ainsi un théâtre (Mallarmé aurait été comblé) qui scande des séquences mettant en jeu des échanges le plus souvent brillants, parfois cryptés puisque, à dessein, lacunaires, toujours véloces.

Si l’on sait depuis Bachelard (2) que l’eau est une vectrice de premier ordre, considérable pour coudre des rêves, c’est aussi parce il lui accorde, en son célèbre ouvrage, des vertus morales : douce ou brutale, elle est le support idoine pour charrier nos vœux de fuites, nos désirs enfouis dans des liqueurs qu’on pense claires et purifiantes, tandis que les eaux bourbeuses témoignent de nos luttes incertaines ou inavouées.

Jaubertie, lui, a choisi l’eau vive. On l’imagine donc alliée des torrents, mariée des rivières. Jamais tranquille et surtout pas indolente, faisant fi du paysage où elle roule d’autant plus aisément qu’elle n’est censée s’ourler de la moindre écume.

 Le choix de cette eau vive confère à chacune des "nouvelles théâtrales" un débit en effet unanime. Rapide sans être en accélération absolue. Les dialogues ne sont jamais interrompus par le moindre gravillon de didascalies et s’ingénient à montrer qu’ils n’en ont pas besoin.
Annonce imminente de la visite de la Mort, négociation serrée et plaisante entre un amoureux et un marchand de musique, état des lieux d’une maison au bord d’un lac ou d’une simple flaque (qui pourrait le dire ?), interrogatoire serré aux allures de garde à vue entre la caissière d’un restaurant d’entreprise et un client, confidences d’un jeune garçon à propos de la difficulté de vivre sous le joug d’une mère inconsidérément appelée « la baleine », enfants jouant à parier, tandis qu’ils font le guet dans des rochers pour suivre l’évolution d’une inondation monstrueuse emportant tout sur son passage et surtout, une à une, les habitations particulières d'un lotissement, conversation compliquée entre une éleveuse de poules et un étranger ne maîtrisant que très approximativement la langue française et venu quémander de quoi préparer une « soupe de pierres »… voilà pour quelques-unes des fables (impossible de tout détailler) qui s’ingénient à extirper de situations presque communes, des rapports au monde et à la réalité souvent traversés par des rapports de cause à effets incongrus, contrariés des jeux de subjectivités qui s’emballent à force d’avoir été maintenues secrètes ou fantasmées.

Très souvent, trône, en vigile précautionneux, le malentendu. Entre des personnages que l’écrivain se garde bien de qualifier par des particularismes ou des identités trop marquées. « Elle » et « Lui », « La Caissière », « Le jeune homme », « Le grand père », « la petite fille » : les enveloppes anonymes de ces drôles de rôles, sinon d'emplois, tracent noms et adresses à l’encre sympathique.

ÉCRITURE TROUÉE

En présences, ils sont rarement plus de 3. Et, parfois, une voix off s’immisce dans les trios. Des monologues alternent entre deux saynètes. Certaines n’excèdent pas deux répliques, parfois 12 (là, l’auteur ne peut tout à fait renoncer à la béquille de la didascalie en ces rares occasions).

Mais c’est, surtout, grâce à une maîtrise irréfutable de l’écriture théâtrale, reconnue comme nécessairement « trouée » qu’excelle Jaubertie en ces 16 variations.

 Ainsi, une fois le livre refermé, tandis que certaines bribes de fables contribuent à nous égarer agréablement vers des sphères oniriques, comprend-on mieux pourquoi l’auteur insiste sur cette drôle d’invention par lui nommée « nouvelle théâtrale ». C’est que, comme le court récit s’engage à l’égard de son aîné le roman, la saynète ainsi revisitée et s’affranchissant des codes habituels de l’écriture théâtrale, ne se risque pas à coudre des conflits majeurs, ni à frayer vers le spectaculaire ou le rebondissement fracassant. C’est au langage qu’il confie ces armes expressives. Parfois à l’art de l’ellipse. Ou encore à la toute dernière réplique d’une scène qui, comme l’ombre d’un domino, jeté brutalement sur un tapis de jeu, suffit à faire s’effondrer l’alignement trop rectiligne des précédents pavés blancs et noirs.

 Bien des compagnies théâtrales, professionnelles ou non, seraient inspirées de lire, avec tout l’intérêt qu’elles suscitent, ces "nouvelles théâtrales" qu’il sera aisé d’agencer, comme en un archipel libre, après en avoir sélectionné une demi douzaine. Même de tonalités, d’atmosphères ou d’inspirations diverses, toutes se conjuguent pour former des confluences et draguées comme par une même source, puis visant une même embouchure qui aurait pour nom : le Tabou. Ou le Non-dit. Des êtres en partance, en souffrance, en exil, d'eux-mêmes ou de leurs proches, de la vie... Comme emportés, embarqués malgré eux, dans des histoires de presque rien, du quotidien, mais que l'eau vive de l'existence chahute, ils sont, au final, sauvés de la noyade fatale par un écrivain qui leur octroie une bouée de sauvetage enviable et insoupçonnée, grâce au Verbe qui les habille et les préserve tout autant, et non des moindres: l'Imaginaire...

Illustration 2

Stéphane JAUBERTIE, Dernières nouvelles de l'eau vive, © Editions Théâtrales, collection "Répertoire contemporain", Paris, juillet 2022, 120 pages, 14 € édition papier.

NOTES:

(1): ARCENA: Centre National du Cirque, des Arts de la Rue et du Théâtre, organisme né, en 2016, de la fusion entre l'ex-Centre national du Théâtre et "Hors les murs", institution plus particulièrement dédiée aux arts de la piste et de la rue.

(2): Gaston BACHELARD, L'Eau et les Rêves,  © éditions José Corti, Paris, 1942.

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