Peter HANDKE ou L'Eloge du Libre-arbitre

Publié par son éditeur français historique Gallimard, le texte de la Conférence du Nobel de Littérature 2019 de l'auteur autrichien Peter Handke nous invite à "retrouver les couleurs vivifiantes d'une nature" et nous enjoint à tout mettre en oeuvre pour défendre notre libre arbitre en maintes circonstances.

Il arrive que, découvrant un poète, on marque, au milieu d'un recueil, d’un morceau de papier, d'un signe dépassant la page, le texte qui vous plaît le plus, celui qui vous intrigue et vous inspire, voire vous conduira à la méditation. Et, bien que vous preniez plaisir à découvrir d’autres strophes en d’autres endroits, qu’il demeure celui qui restera à jamais le plus entêté à favoriser votre préférence.

VOÛTES ET CORRESPONDANCES

Quand, ensuite, bien des années plus tard, vous relisez ce même texte cité par un autre auteur de votre prédilection, l’étonnement ravi vous rendrait presque orgueilleux : ainsi donc, on ne s’était pas trompé… quelqu’un d’autre - et parmi les plus fameux - a également élu ce poème comme garant d’une vraie valeur du pouvoir de l’écriture.

C’est ce fier plaisir là qui me fut offert lorsque je lus, récemment, la Conférence prononcée par Peter Handke, prix Nobel de Littérature 2019 ex-aequo avec Olga Tokarczuk.

Et l’auteur de La Femme gauchère de citer ledit poème, de Tomas Tranströmer, écrivain suédois, extrait de ses Baltiques  :

 Au milieu de l’immense église romane,
les touristes se pressaient dans la pénombre.
Une voûte s’ouvrait sur une voûte, et aucune vue d’ensemble.
La flamme de quelques cierges tremblotait ça et là.
Un ange sans visage m’enlaça
et me murmura par tout le corps :
« N’aie pas honte d’être homme, sois-en fier !
Car en toi, une voûte s’ouvre sur une voûte, jusqu’à l’infini.
Jamais tu ne seras parfait, et c’est très bien ainsi. »
Aveuglé par mes larmes,
je fus poussé sur la piazza qui bouillait de lumière
en même temps que Mr et Mrs Jones, Monsieur Tanaka et la Signora Sabatini
et en eux, une voûte s’ouvrait sur une voûte, jusqu’à l’infini.  
(1)

 Bien sûr ! songeai-je alors, Handke ne pouvait qu’être en phase avec ce texte : il est un résumé assez rigoureux de sa propre œuvre littéraire. L’importance de l’imaginaire, des lieux, des monuments, pourvu qu’ils soient témoins des actes de foi même débarrassée de tout mysticisme et de toute religiosité et, surtout, cette croyance insurpassable que tout être humain est constitué de qualités, aspérités, histoire, tempérament sans cesse en mouvement, jamais gravés dans un marbre ou une pierre quelconque… sont des obsessions naturelles chez l'écrivain autrichien. Et, sans doute, plus particulièrement dans son poème dramatique Par les villages (1981 pour l'édition en langue allemande, 1983 pour la traduction française), grâce auquel une vraie découverte d'un auteur jusqu'ici mal connu m'entraînera, à chaque décennie, à toujours privilégier la lecture de ses oeuvres aux formes et genres divers.

Dans son allocution lors de la réception de son prix Nobel, Peter Handke, justement, a choisi de retourner Par les villages et reprend deux larges extraits de ce texte ancien, parmi les rares éléments autobiographiques sans doute à retenir d'une vocation (plus que carrière) à écrire. Il ouvre même son discours par les mots de Nova qui, eux, concluent l'acte 1 de sa pièce:

Joue le jeu. Menace le travail encore plus. Ne sois pas le personnage principal. Cherche la confrontation. Mais n’aie pas d’intention.
Evite les arrière-pensées. Ne tais rien. Sois doux et fort. Sois malin, interviens et méprise la victoire. N’observe pas, n’examine pas, mais reste prêt pour les signes, vigilant. Sois ébranlable. Montre tes yeux, entraîne les autres dans ce qui est profond,prends soin de l’espace et considère chacun dans son image. Ne décide qu’enthousiasmé. Echoue avec tranquillité. Surtout aie du temps et fais des détours. Laisse-toi distraire. Mets-toi pour ainsi dire en congé. Ne néglige la voix d’aucun arbre, d’aucune eau. Entre où tu as envie et accorde-toi le soleil. Oublie ta famille, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n’y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire. Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit, et que le bruit des feuilles devienne doux. Passe par les villages, je te suis. (2 et 3)

FRATRIES BELLIQUEUSES OU PACIFISTES FACE À LA NATURE

et, à la version initiale de son texte, Handke propose, 40 ans plus tard, quelques infimes modifications : "menace le travail encore plus" est un conseil devenu accessoire puisqu'il le supprime,  préfère "implique-toi et méprise la victoire" plutôt que la rouerie presque calculatrice de "Sois malin, interviens", la manigance d'"oublie les tiens" plutôt que "ta famille" (trop précise sans doute à son goût), rectifie le trop familier "fous toi"  en "fiche-toi du drame du destin": rien qui, bien sûr, ne change jamais profondément le sens de cette tranquille litanie de préceptes dénués de tout autoritarisme. Même s'il insiste davantage dans son injonction au mouvement: "Bouge-toi dans tes couleurs à toi, sois dans ton droit et que le bruit des feuilles devienne doux", Handke considère que le libre-arbitre est un droit plein et absolu dont il faut savoir s'emparer afin d'en jouir en bien des circonstances.

Bien que, comme il le rappelle, "cette femme, "Nova" pour laquelle parler est toujours difficile" (serait-elle une figure du double de l'auteur?), il ré-écrit aussi le dernier monologue de celle-ci lorsque, au cimetière, tous les personnages du poème dramatique sont réunis et qu'ils écoutent les prophéties laïques de celle qui ne donne surtout aucune leçon, ose les contradictions, décourage les nihilistes et autres complotistes.

photo: Daniel Cande, pour la mise en scène de Par les villages de Peter Handke par les Ateliers Contemporains Claude Régy, 1983, tous droits réservés photo: Daniel Cande, pour la mise en scène de Par les villages de Peter Handke par les Ateliers Contemporains Claude Régy, 1983, tous droits réservés

Et Peter Handke de rappeler, entre ces deux passages revisités, à quel point aussi l'image, les oeuvres d'art, la pellicule ont été et restent importantes (le cinéma de John Ford, celui de Ozu) ainsi que la musique: Johnny Cash, Leonard Cohen, Bob Marley. Puisqu'il ne se contente pas, bien sûr, de recopier, pour son discours de réception du Nobel, deux larges extraits d'une de ses pièces majeures, mais consent aussi à évoquer des lambeaux de souvenirs d'enfance et, surtout, les récits de sa mère, certains ayant été repris sous forme de chanson par exemple pour son roman La courte lettre pour un long adieu. (4)

À la conjonction de tous ces souvenirs - poème dramatique de 1981 et légendes villageoises colportées par son aieule - s'obstine la trace prégnante et entêtée du retour d'un homme dans sa famille, en sa campagne. Retour de guerre, de conflit fraternel (le contexte de Par les villages est celui des retrouvailles entre Gregor écrivain parti à la ville pour y suivre des études avec son frère et sa soeur pour solder l'héritage des parents décédés) qu'importe, semble suggérer l'auteur, l'important est de savoir renoncer aux mesquineries prosaïques et belliqueuses : "N'attendez pas une nouvelle guerre: les plus pacifiques sont ceux face à la nature".

QUESTIONS DÉTERMINANTES

Le poème de Handke est essentiel parce qu'il nous aide à revenir aux origines. Moins anthropologiques que personnelles. Et l'enfance, naturellement, est l'un des territoires de prédilection de l'auteur (faut-il énumérer ici le nombre de ses ouvrages publiés qui réactivent l'importance, pour toute existence, de ces âges dits "primaires", à l'instar par exemple de Histoire d'enfant, ou encore rappeler en mémoire les dialogues (signés Handke) des Ailes du désir ? (5)). C'est peut-être, à la création mondiale, en 1982 à Salzburg, de Über die Dörfer, (Par les villages) cette idée et cette perspective majeures qui manquèrent justement, au metteur en scène.

Le cinéaste Wim Wenders n’était pas forcément très à l’aise avec le théâtre. Son unique tentative, à ce jour, se solda par un relatif échec, lorsque, pour l’édition 1982 du Festival de Salzbourg, il s’empara de « Uber die Dörfer », et, qu’embarrassé ou irrésolu par cette suite de longs monologues, il s’évertua à demander aux acteurs de mimer les gestes concrets, quotidiens propres aux travailleurs du bâtiment sur un chantier, (comme tenter d’ouvrir les boîtes de conserves de sardines de leur repas), pour mieux faire passer les aveux poétiques et prophétiques clamées par les protagonistes de la pièce. Fâcheux contresens formel et parti-pris esthétique peu adapté à la tonalité de celle-ci laissèrent alors les spectateurs perplexes.

photo: mise en scène de Wim Wenders de UBER DIE DORFER, Festival de Salzburg, 1982, tous droits réservés photo: mise en scène de Wim Wenders de UBER DIE DORFER, Festival de Salzburg, 1982, tous droits réservés

En France, le metteur en scène Claude Régy proposa tout le contraire, lorsqu’il s’attela, à son tour, deux ans plus tard, à la version scénique française signée Georges-Arthur Goldschmidt, l’habituel traducteur de Peter Handke, de « Par les villages » : devant un décor brut et presque abstrait toutefois relativisé par des éléments hyperréalistes ou encore figuratifs, avec un semblant de toiles peintes représentant des montagnes en arrière-plan, il dirigea ses acteurs dans la plus stricte énonciation du texte sans aucun geste, déplacement, action superflus. Lisant attentivement la partition, Régy comprit qu’il fallait absolument régler la question de l’adresse du poème à la façon des tragédies antiques grecques : coryphée et personnages alternant et se distribuant, partageant la parole. Revenir, donc, presque aux origines du Théâtre.

Vu en 1984 (il fut créé au Théâtre national de Chaillot, l’année précédente) au TnP de Villeurbanne, j’ai encore en mémoire le claquement régulier et successif de quelques sièges et strapontins de certains spectateurs agacés par le rituel selon eux trop hiératique d’un tel parti pris. Le spectacle durait 4 heures 20. A l’issue de la représentation, je ne peux qu’inviter le lecteur à se représenter le brouhaha qui régna au moment des saluts : d’un côté, les publics totalement conquis et émerveillés par ce qu’ils venaient de voir et entendre et de l’autre, des spectateurs irrités, énervés par une représentation qui avait mis à mal leur conception irréfutable du théâtre qui consiste à valoriser l’action, la véracité des personnages, la fluidité des échanges.

Jamais représentation théâtrale ne m’avait, alors que j’avais tout juste 20 ans, autant semblé palpitante. Et je fis partie, ainsi que le camarade d’université qui m’accompagnait, de ceux qui se levèrent spontanément en applaudissant à tout rompre, pour dire combien ces 4 heures 20 de (non) spectacle avait soulevé, en moi, en nous, des questions si déterminantes pour vivre.

Puis, plus tard, j'appris que Peter Handke était le traducteur en langue allemande, de l'oeuvre de René Char, qui comptait alors depuis des années pour moi. Là encore, les correspondances évidentes entre ces deux écritures me semblèrent naturelles, évidentes. Tout semblait concorder au sens littéral du terme: motifs obsessionnels, attachement au langage, philosophie (heideggerienne) : comme les voûtes célébrées par Tranströmer, la poétique de l'un éclairait celle de l'autre.

Et comme, finalement, ainsi que le confie la Conférence du Nobel 2019, ce même texte, Romanska bâgar (Voûtes romaines) de l'auteur suédois constitue une arche idéale pour saluer la double mémoire, pendant un voyage d'étude en Norvège,  d'un garde du corps récitant par coeur un texte personnel et celle d'un tout jeune homme ("presque un enfant") fier de désigner, à notre écrivain, à la vitrine d'une librairie son premier texte édité, établissant, ainsi, un faisceau d'échos secrets mais bien réels, entre eux quatre tout à coup reliés par l'alchimie du Verbe écrit ou parlé.

Inne i den väldiga romanska kyrkan trängdes turisterna
i halvmörket.
Valv gapande bakom valv och ingen överblick.
Några ljuslågor fladdrade.
En ängel utan ansikte omfamnade mig
och viskade genom hela kroppen:
”Skäms inte för att du är människa, var stolt!
Inne i dig öppnar sig valv bakom valv oändligt.
Du blir aldrig färdig, och det är som det skall.”
Jag var blind av tårar
och föstes ut på den solsjudande piazzan
tillsammans med Mr och Mrs Jones, Herr Tanaka och
Signora Sabatini
och inne i dem alla öppnade sig valv bakom valv oändligt. (1)

Si vous voulez tourner la page plutôt sombre et beaucoup maudite de cette année 2020 et lire des mots susceptibles de ranimer les braises un peu chiches de votre foi en l'humanité, rien ne valent, sans doute ceux de la Conférence, de Par les villages et des Baltiques...

Nul doute que vous y rerouverez l'élan de préserver et glorifier un peu plus votre enfance et votre libre-arbitre.

 NOTES:

(1): Tomas Tranströmer, Baltiques, © Le Castor astral, 1996 et 2004, 2020 pour le texte original et la traduction française de Jacques Outin pour les éditions Gallimard, collection Poésie.

(2 et 3) : Peter Handke, Par les villages, poème dramatique, (Über die Dörfer) coll. Le Manteau d'Arlequin, ©éditions Gallimard, texte français de Georges-Arthur Goldschmidt, 1981 pour le texte original et 1983 pour la traduction, et Conférence du Nobel 2019,  Peter Handke, texte français de Georges-Arthur Goldschmidt, 2019 pour le texte original et 2020 pour la traduction, © éditions Gallimard.

(4): Peter Handke, La courte lettre pour un long adieu (Der Kurze Brief zum langen Abschied) , 1972 pour le texte original, 1976 pour la traduction française par Georges-Arthur Goldschmidt, © éditions Gallimard.

(5): Wim Wenders, Les Ailes du désir, film, (Der Himmel über Berlin), Allemagne, 1987.

Peter HANDKE, Conférence du Nobel 2019, éditions Gallimard, 6 euros. Peter HANDKE, Conférence du Nobel 2019, éditions Gallimard, 6 euros.

 

 

 

 

 

N.B: Cet article accueille volontiers toute contribution des lecteurs. Il ne saura cependant tolérer tout commentaire relatif aux prises de position politiques anti interventionnistes de l'écrivain Peter Handke qui seront ainsi considérées hors-sujet. Le non respect de cet avertissement sera susceptible d'entraîner la fermeture du billet à toute contribution.

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