C’est sans doute l’une des chansons les plus délicates, inégalées, et même très élaborées du répertoire d’une chanteuse éprise d’authenticité (sinon de vérité) pour décrire cet instant intime, privilégié, qu’est l’éveil, au jour naissant précocement, d’une étreinte entre deux corps.
Son titre et son mantra « À peine » ne sont finalement pas si surprenants de la part d’une artiste qui aura toujours prétendu que l’amour véritable, selon elle, est immanquablement... éphémère.
Qu’il faut savoir fermer la porte derrière soi, après une nuit partagée.
Joyeux noël, malicieusement, pariait déjà sur cette gageure. (1)
Et l’on pense volontiers que cet À peine qui figure en premier titre dans l’album « L’Aigle noir » (1972) n’est pas choisi par hasard pour constituer ainsi comme une figure de proue d’un disque qui fait se succéder des chansons romantiques (Je serai douce, À peine) et d’autres, plus graves (Quand ceux qui vont, La Colère, L’Aigle noir) quand il ne conjugue pas les deux (Au revoir, Amoureuse).
FRAGILE EMBARCATION
Les premières notes au piano qui précèdent la chanson À peine, disent déjà la brume et « l’aube blafarde » qui exhalent à la fois l’odeur de la chaleur des corps dans la langueur ensommeillée et le parfum de l’air vif d’un paysage qu’on devinerait presque givré. Et même, peut-être, enneigé. Car l’engourdissement est suggéré aussi par la musique qui alterne des circonvolutions (mélange des corps, des draps, battue des vagues de l’océan) confiées aux cordes et aux bois (violons, hautbois) tandis qu’une flûte au son presque aigre convoque, pour sa propre partition, le lent émiettement du début puis l’irruption finale de… la nuit. Il n'est peut être pas indifférent de préciser que la musique, pour ce titre, est l'oeuvre de Roland Romanelli, compagnon artistique (et plus si affinités...) de Barbara pendant de longues années.
Docilité et furie des éléments, tour à tour : la chanson sait faire alterner, en les tuilant savamment, phases de sommeil et d’éveils, « à chaque jour recommencé ».
Barbara réussit souvent ce tour de force qui consiste à dépeindre un espace forclos et à aussitôt le métamorphoser, l’élargir en un univers cosmique (cf. Ma maison, autre chanson, fameuse et sérieuse, de l’auteur-compositeur-interprète). Ici, des vents et une mer s’engouffrent un court instant – même par métaphore – en la chambre des amants, le linge de lit feignant la matérialisation d’une fragile embarcation.
Et, si les quatre saisons sont perçues comme s’enlaçant sans distinction de nature, le temps, comme les corps morcelés (main, reins, bouche, cou), se parcellise: la fulgurance de l’instant où « à peine tu m’avais entrevue que déjà tu m’avais reconnue » s’atomise dans le constat que, pourtant, « le temps passe vite à s’aimer ».
Sans doute, pour retenir, ralentir celui-ci, Barbara convoque-t-elle, de façon inédite, la volupté débridée des cinq sens enivrés : parfums, vues par la fenêtre, bruits du dehors, caresses des corps, morsure affamée du cou. Lumières et ténèbres se disputent aussi les faveurs d’éclairer, comme le silence et les sons même feutrés (au loin une porte qui claque, j’aime le bruit des flaques) de meubler, « à peine » cet archipel intime de deux amoureux transis. Puisqu'elle devine que ce décor est universel.
« À peine » : voilà comment Barbara conçoit comment il faut aimer. S’emmêlent des draps d’une légèreté presque diaphane ou empesés par des combats contre l’insomnie solitaire. Des mains se glissent, se rejoignent, peut être fripées, froissées par la marque des draps. Métonymies des deux amants comme saisis par une caméra presque insidieuse qui trahit son voeu de discrétion, finalement inopérant ou déloyal. Tandis qu'elle s'ingénie à préciser sa mise en scène : elle ordonne (à peine, si peu) à l'être aimé : "regarde, par la fenêtre, regarde, le jour paraître". Car c'est elle qui tient à maîtriser les apparitions/disparitions successives, à travers un cadre précis. Ou, comment, selon son voeu, "s'est glissée l'ombre". Metteuse en scène rigoureuse d'une journée qui pourrait sembler banale, elle la transfigure pour la changer en un moment quasi exceptionnel. Ainsi font tous les amants, persuadés de ré-inventer l'illusion de la liaison idyllique.
FRÊLE RÉCONCILIATION DES CONTRAIRES
Puis, comme si la peur panique que l’unicité d’un pareil instant s’enlise dans une routine abhorrée par l’artiste, à l’idée que puisse se répéter ce qui ne saura jamais l’être, la musique s’emporte et s’indigne qu’« à vouloir se garder, à se battre, à se crucifier, passent les vents et les marées », le désir déraisonnable de duplication est insensé et n’a pas forcément vocation à être espéré.
Imagine-t-on Barbara verser dans un romantisme béat, de pacotille ? elle sait que l’amour réclame aussi sa pitance de luttes irréfragables. C’est pourquoi elle a veillé à ne rien oblitérer de la frêle réconciliation des contraires : lueurs et ténèbres, sensualité et brutalité, frôlements et corps à corps « à se battre, à se crucifier » …
Pour finir par se refermer sur cette preuve d’amour sans réserve, le plus beau compliment qui soit : « Dans le sommeil, je t’aime encore ».
Car la nuit (et peut-être la solitude retrouvée) reprend ses droits inaliénables, -légère, légère comme l’était la main du début de la chanson - tandis qu’on ignore si ce concordat des forces alliées entre elles est encore réel ou si le partage de cette seconde nuit est bien réel ou simplement fantasmé : même si l’homme aimé et désiré est présent, le temps passé vite à s’aimer, subtilement, s’évanouit en une figure lointaine et comme figée par l’habitude ou le prosaïsme de mots convenus « bonsoir, bonne nuit, mon amour… ». La chanteuse glisse quelques imperceptibles silences, pauses, dans l'énonciation de son texte, comme hésitante, comme voulant avouer qu'elle sait que l'homme désiré, la nuit d'avant, n'est peut-être plus que lové dans son souvenir.
A peine cinq minutes ont été nécessaires à Barbara pour feindre d’inventer une tragédie romanesque et ruiner la règle des trois unités (puisque espace, temps et action ne sont jamais univoques). A user d’ironie (légère, légère) en introduisant, discrètement, la facétie d’une flûte pour couvrir les violons grandiloquents sensés mimer la déraison d’une liaison.
Et la chanson de se refermer comme elle s’est ouverte : par le retour du piano, par l’alanguissement des corps. Par le siège impérieux de la nuit, incontournable. Puisque se termine une journée. Ce procédé évident pour rendre expressive l’éloquence d’une fatalité sera repris, entre autres pour la chanson « Drouot » qui figure en bonne place, elle aussi, dans le disque initial « L’Aigle noir » paru en 1972. La femme, désargentée, entrant, figée, superbe et déchirante, ses mains qui se nouaient se dénouaient tremblantes, des mains belles encore déformées, les doigts nus dans la salle des ventes, repart, hagarde, froissant quelques billets (troqués contre un vieux lit cassé de palissandre) dedans ses mains tremblantes.
Sans doute est-ce pour cela qu'elle est si universelle:
BARBARA a, surtout, toujours su, que tout était... provisoire.
(1) Joyeux Noël in album Barbara Le Soleil noir (1968); voir ici, éventuellement, aussi: https://blogs.mediapart.fr/denys-laboutiere/blog/071117/autrement-barbara-1-joyeux-noel
À peine (paroles: Barbara/ musique: Roland Romanelli)
A peine le jour s'est levé,
A peine la nuit va s'achever
Que déjà, ta main s'est glissée,
Légère, légère.
A peine sorti du sommeil,
A peine, à peine tu t'éveilles
Que déjà, tu cherches ma main
Que déjà, tu frôles mes reins.
L'aube blafarde, par la fenêtre,
L'aube blafarde, va disparaitre.
C'est beau : regarde par la fenêtre.
C'est beau : regarde le jour paraitre.
A chaque jour recommencé,
A se vouloir, à se garder,
A se perdre, à se déchirer,
A se battre, à se crucifier.
Passent les vents et les marées.
Mille fois perdus, déchirés,
Mille fois perdus, retrouvés,
Nous restons là, émerveillés.
Ton indocile, ta difficile
Et puis docile, ta si fragile,
Je suis la vague où tu te noies,
Et je m'enroule au creux de toi.
A peine le temps s'est posé,
Printemps, hiver, hiver, été.
Tu t'en souviens ? C'était hier,
Printemps, automne, été, hiver.
A peine tu m'avais entrevue,
Déjà, tu m'avais reconnue.
A peine tu m'avais souri,
Que déjà, je t'avais choisi.
Mon indocile, mon difficile
Et puis docile, mon si fragile,
Tu es la vague où je me noie,
Tu es ma force, tu es ma loi.
Dans la chambre, s'est glissée l'ombre.
Je t'aperçois dans la pénombre.
Tu me regardes, tu me guettes.
Tu n'écoutais pas, je m'arrête.
Au loin, une porte qui claque.
Il pleut, j'aime le bruit des flaques.
Ailleurs, le monde vit, ailleurs
Et nous, nous vivons là, mon coeur
Et je m'enroule au creux de toi
Et tu t'enroules au creux de moi.
Le temps passe vite à s'aimer.
A peine l'avons-nous vu passer
Que déjà, la nuit s'est glissée,
Légère, légère.
Ta bouche à mon cou, tu me mords.
Il fait nuit noire au dehors.
Ta bouche à mon cou, je m'endors.
Dans le sommeil, je t'aime encore.
A peine je suis endormie
Que déjà, tu t'endors aussi.
Ton corps, à mon corps, se fait lourd.
Bonsoir, bonne nuit, mon amour...