Denys Laboutière
Conseiller artistique théâtre, écrivain, traducteur
Abonné·e de Mediapart

173 Billets

1 Éditions

Billet de blog 24 mars 2020

"Pourquoi des Poètes ?" 4/ Profils rongés de l'Autre par Marcel Béalu

Hölderlin lança le défi: "À quoi bon des poètes en temps de détresse ?" dans son élégie "Pain et Vin" . Choix non pas anthologique et évidemment surtout pas exhaustif, de quelques textes, connus ou pas, pour se rappeler comment certains ont, par la Poésie, défié, décrit de rudes épreuves et des combats humains.

Denys Laboutière
Conseiller artistique théâtre, écrivain, traducteur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

A l'instar des Surréalistes qui, au début du siècle précédent et entre les deux Guerres, prônaient un grand dérèglement de tous les sens, les poètes de l'Ecole de Rochefort, à peine 20 ans plus tard,  ont parfois tenté de décrypter, à travers les rêves éveillés, les parcelles d'hallucinations qui nous saisissent lorsque on autopsie, comme au scanner, la densité du réel. Marcel BÉALU est de ceux-là, qui consigne tout haut par écrit, en 1944,  un ment(Songe) vrai: en ces heures où le confinement oblige à se tenir à distance constante et réputée "raisonnable" de l'Autre, c'est comme si les visages en entier n'offraient plus qu'un profil aux traits obstinément en dérobade, incomplets, sauvages. Irréels ?  Inquiétants?

PROFILS

 A quelles régions de la nuit appartenaient la ville et ses passants ? En me frôlant dans le brouillard de l'aube, chacun d'eux me coupait le souffle d'effroi. Mais un pâle soleil commençait à désigner irrémédiablement les choses et je discernais bientôt l'anomalie qui m'avait fait redouter ces ombres vivantes: toutes, hommes et femmes, comme des décapités à la tête remise de travers, ne montraient de leurs figures que le profil. Pour ajouter à l'étrangeté, l'oeil de ces silhouettes ambulantes était clos. Je me demandais si les devantures s'ouvraient à l'intention de cette foule aveugle affligée d'un si remarquable torticolis lorsque, devant moi, l'un des passants incompréhensibles, s'arrêtant, tourna vers un étalage sa demi-portion de visage, si bien que je me trouvai - enfin! - nez à nez avec lui. Telles des rideaux les paupières pendaient sur les orbites certainement vides, mais quelque chose dans ce masque sans regard, dans sa manière de se pencher vers la vitrine comme pour écouter derrière, me décontenançait. M'allait-il falloir réviser toutes mes notions sur l'espèce humaine ? Quel cataclysme en avait modifié les lois durant mon sommeil ? Tandis que je réprimais à nouveau un frisson angoissé, le promeneur dont je scrutais la face aux yeux absents, après s'être redressé et m'avoir dans un geste d'automate présenté ainsi qu'auparavant son profil, s'écarta tout à coup de mon passage comme s'il m'avait vu. Extrêmement troublé par ce réflexe inattendu, je m'approchai fort discrètement de son oreille et j'aperçus alors, au creux de la cavité surplombant le lobe, l'éclat vif d'une prunelle dardée sur moi. 

Marcel BÉALU, Les Mémoires de l'Ombre, © éditions Gallimard, Paris, 1944. 

Magritte, Les Amants II, tous droits réservés

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Les agentes du KGB étaient des Américaines comme les autres
Pendant la guerre froide, Russes et Américains arrivent à la même conclusion. Ils misent sur le sexisme de leurs adversaires. Moscou envoie aux États-Unis ses meilleures agentes, comme Elena Vavilova et Lidiya Guryeva, qui se feront passer pendant dix ans pour de banales « desperate housewives ». Premier volet de notre série sur la guerre des espionnes.
par Patricia Neves
Journal — Corruption
Le fils du président du Congo est soupçonné d’avoir blanchi 19 millions d’euros en France
La justice anticorruption a saisi au début de l’été, à Neuilly-sur-Seine, un hôtel particulier suspecté d’appartenir à Denis Christel Sassou Nguesso, ministre et fils du président autocrate du Congo-Brazzaville. Pour justifier cet acte, les juges ont rédigé une ordonnance pénale, dont Mediapart a pris connaissance, qui détaille des années d’enquête sur un vertigineux train de vie.
par Fabrice Arfi
Journal — Écologie
« L’urbanisation est un facteur aggravant des mégafeux en Gironde »
Si les dérèglements climatiques ont attisé les grands incendies qui ravagent les forêts des Landes cet été, l’urbanisation croissante de cette région de plus en plus attractive contribue aussi à l’intensification des mégafeux, alerte Christine Bouisset, géographe au CNRS.
par Mickaël Correia
Journal — Santé
Les effets indésirables de l’office public d’indemnisation
Depuis vingt ans, l’Oniam est chargé d’indemniser les victimes d’accidents médicaux. Son bilan pose aujourd'hui question : au lieu de faciliter la vie des malades, il la complique bien trop souvent.
par Caroline Coq-Chodorge et Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
Les perdus de Massiac
Par quel bout le prendre ? Dénoncer l'incompétence catastrophique et l'inconséquence honteuse de la SNCF ou saluer les cheminots qui font tout leur possible pour contrebalancer l'absurdité du système dont ils sont aussi victimes ? L'État dézingue d'abord chaque secteur qu'elle veut vendre au privé de manière à ce que la population ne râle pas ensuite...
par Jean-Jacques Birgé
Billet de blog
Relancer les trains de nuit et améliorer l'infrastructure créera des emplois
[Rediffusion] Lorsque le voyageur se déplace en train de nuit plutôt qu’en avion, il génère davantage d’emploi. La relance des trains de nuit peut ainsi créer 130 000 emplois nets pendant une décennie pour la circulation des trains, la construction du matériel et l’amélioration des infrastructures. Bénéfice additionnel : les nouvelles dessertes renforceront l’attractivité des territoires et l’accès à l’emploi.
par ouiautraindenuit
Billet de blog
« Le chemin de fer est un trésor public et une solution pour demain »
[Rediffusion] Dans « Un train d'enfer », Erwan et Gwenaël Manac'h offrent une enquête graphique dense, caustique et très réussie sur la SNCF qui lève le voile sur une entreprise d’État attaquée de toute part, un emblème, à réformer sans doute, mais surtout à défendre. Conversation déliée avec Erwan.
par Delaunay Matthieu
Billet de blog
Transition écologique... et le train dans tout ça ?
La transition écologique du gouvernement en matière de transports ne prend pas le train ! Dans un billet, le 3 août, un mediapartien dans son blog « L'indignation est grande », dénonçait le « mensonge d’État » concernant l’investissement ferroviaire. Deux émissions sur France Culture sont révélatrices du choix politique de Macron-Borne ! Saurons-nous exiger le train ?
par ARTHUR PORTO