GAUVAIN ET LE CHEVALIER VERT ou "... Quel est ton tourment ?"

 C’est le troisième volet du Graal-Théâtre, imaginé, ensemble, par le Théâtre national de Strasbourg et le Théâtre national Populaire de Villeurbanne qui réunissent, pour l’occasion, leurs troupes permanentes respectives et réussissent, ainsi, à former une sorte de « Comédie française » en région.

Après Joseph d’Arimathie, en 2011, Merlin l’enchanteur, en 2012 voilà que fut créé, ce printemps, Gauvain et le chevalier vert dans une version toujours rigoureuse et plaisante signée Florence DELAY et Jacques ROUBAUD.

Ce Graal-Théâtre se compose de dix volets et peut bien sûr se lire grâce aux éditions Gallimard (2005).

Or, il est encore plus jouissif d’en découvrir les adaptations scéniques de Julie BROCHEN et Christian SCHIARETTI, respectivement directeurs du TnS et du TnP qui soulignent qu’il ne s’agit plus tellement de simplement allier leurs compagnies pour ce faire, mais bien plutôt de faire le pari de n’en former qu’une seule : la "Troupe du Graal-Théâtre".

Force est de constater que l’homogénéité est en effet frappante et garantit la pertinence de cette invention qui unit les mérites et les grands talents de ces deux institutions.

Décors, costumes, machineries, lumières, son - en sus du style de jeu et de la mise en scène conférés pour parfaire ces fresques - conjuguent tous les métiers, toutes les fantaisies, pour donner à entendre et voir cette version de la légende arthurienne.

SAVOUREUSES ASSOCIATIONS

 Ni Jacques ROUBAUD ni Florence DELAY ne sont médiévistes. Mais la passion pour le Graal du poète-traducteur-mathématicien et membre de l’Oulipo (1), dès les années 70, s’associe, à celle, pour le théâtre, de l’académicienne-romancière-traductrice d’œuvres dramatiques du Siècle d’or espagnol-collaboratrice auprès de Jean VILAR et interprète du rôle de Jeanne d’Arc dans le film de Robert BRESSON.

Leur idée – savoureuse -  était de concevoir, à l'époque, une œuvre collective, en persuadant par exemple Georges PEREC de réécrire Merlin l’enchanteur, René CHAR, La Mort le Roi Arthus ou encore le poète Michel CHAILLOU pour un autre volet du cycle.

L’entreprise ainsi préalablement rêvée s’avérait cependant trop complexe. Les deux poètes DELAY et ROUBAUD finirent par s’atteler eux-mêmes à la rédaction entière de ce presque palimpseste.

La représentation scénique des TnP/TnS utilise de façon ingénieuse des panneaux coulissants à l’avant-scène, qui, au fur et à mesure des tableaux de cette épopée itinérante, fait apparaître, ou disparaître, efface ou exhibe des fragments du récit, volontiers morcelé, désordonné. Le conte se répète parfois, ose des incursions contemporaines (discrètement, par exemple, certains chevaliers portent des paires de jeans ou des blouses) pour être encore plus éloquentes quant à ce qui ne s’appelait encore pas lutte des classes, quelques malicieux clins d’yeux là aussi légers qui louchent vers les MONTY PYTHON, permettent à cette fresque de s’affranchir d’un trop grand sérieux au profit d’une démarche faussement iconoclaste et pour laquelle, du coup, le public, se rit beaucoup d’en saisir les audaces.

LES COULEURS ET SIGNIFICATIONS DU CONTE RAVIVÉES 

Car cette partie du Graal, consacrée à Gauvain, est sans doute la plus surprenante, voire la plus ténébreuse ; le héros, bien que jeune et respectueux des codes de chevalerie, s’avance, chaque fois, dans la naïveté sombre et stupéfaite d’un monde qui lui échappe et auquel il riposte par des défis incessants qu’il lance à la « destinée », tout en étant assailli par force trous de mémoire, des incrédulités, des secrets, une propension à rêver plus qu’à affronter la réalité. Et ainsi, en confiant les rôles d'Arthur et Gauvain, par exemple à de jeunes mais solides personnalités comme Xavier LEGRAND ou David MARTINS (mais il faudrait les citer tous tant les comédiens sont à l'unisson de ce diapason de l'innocence qui contamine tous les motifs du conte)  dont les profils et les physiques sont plutôt éloignés des images d’Epinal que nous pouvons avoir, par préjugés, de ces héros, les metteurs en scène ravivent l’actualité du conte et en dépoussièrent, à l’instar de la langue de ROUBAUD et DELAY, le contexte et la représentation.

En mars 2007, le chercheur médiéviste Michel ZINK, alors invité à une table ronde au Musée national du Moyen-Age à Paris, rappelait, pour qualifier l’œuvre que le cinéaste Eric ROHMER avait consacrée à la quête du Graal, cet aphorisme de la philosophe Simone WEIL : « La seule chose qui exige toute une vie d'apprentissage, l'attention aux autres et la faculté de demander à son prochain : "Quel est ton tourment ?" »

En cela, Gauvain est un « preux » apprenti, prêt à « perdre la tête » pour autrui, une figure plus qu’un personnage, plus qu’un homme : une figure symbolique, à l’endroit de laquelle chacun peut projeter ses fantasmes et ses sollicitations les plus enfouis, inavouables.

En ces temps où l’on nous somme d’être dans une permanente approche du monde sur le mode binaire ou par manichéisme et devant vivre, opérer dans une permanente conscience de notre « responsabilité »,  ce Gauvain là nous ramène vers une utopie essentielle : savoir renaître sans cesse, malgré nos erreurs, malgré nos promesses ratées.

Eternel enfant s’exposant à la vindicte ou aux prières d’autrui, enfermé 9 mois ( !), le temps d'une renaissance, d'une gestation nouvelle,  puis retrouvant sa famille perdue (mère, sœur, grand mère) et finalement peut-être père sans le savoir d’un enfant dont on ne connaîtra jamais la vraie descendance, quasi incestueux, ni vraiment homosexuel ou si peu franchement hétérosexuel, (les baisers donnés tour à tour à Lady et Lord Bercilak), Gauvain est l’idéal d’un « moi » permanent car morcelé, dont on ne voudrait justement pas à tout prix réunir les éléments disloqués, mais continuer d’en considérer les nuances pour préserver l’illusion d’une liberté ontologique.

A SUIVRE...

Résumons : deux auteurs (et non des moindres, puisque précautionneux et amoureux de la langue) s’associent pour l’écriture, deux théâtres (et non des moindres, puisque recelant de bons acteurs et bons techniciens) : voilà qui gage que l’art dramatique, en effet, a tout intérêt, souvent, à privilégier de bienheureuses associations, plutôt que de produire et multiplier, chacun pour son château et sa cour, des créations au fil des saisons.

Tel un feuilleton dont chaque fois le narrateur nous promet « à suivre » en guise de conclusion provisoire à chacun des volets de ce Graal-Théâtre qu’on peut, bien sûr, voir indépendamment les uns des autres, ce cycle éminemment théâtral est fort réjouissant car il conjugue à la fois l'idée qu'on peut encore se faire d'un art dramatique rigoureux, poétique et populaire.

Ce qui, reconnaissons-le, est un axiome délicat aujourd'hui et qui ne court pas si souvent les plateaux...

Gauvain et le chevalier vert ne tournera pas l’an prochain, et l'on comprend qu’il ne soit pas si aisé de transporter cette fresque qui mobilise tant d’acteurs et techniciens, occupés, chaque saison dans d’autres productions, mais rendez-vous est donné déjà pour le 4è volet: Perceval le Gallois, sera présenté au TNP de Villeurbanne, du 15 au 27 avril 2014, et au Théâtre National de Strasbourg.

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(1): OULIPO: acronyme de l'OUvroir de LIttérature POtentielle, groupe international d'auteurs littéraires et mathématiciens, co-fondé par Raymond QUENEAU et François LE LIONNAIS, qui composent des textes à partir de contraintes préalablement fixées et conçues pour stimuler l'imaginaire. Aux côtés de QUENEAU et PEREC, Jacques ROUBAUD, Italo CALVINO, mais aussi Jacques BENS, Claude BERGE...

 

 

 

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