SOUVENIRS D'UNE BALADINE -En complicité avec CAMUS, WOYZECK, DOSTOÏEVSKI-: POSSÉDÉS DE LA PASSION

 Rares sont les livres, les récits de compagnes ou compagnons qui témoignent de ce que fut l’épisode d’une existence vouée presque entièrement à la création et diffusion des poètes dramatiques. Habituellement, des spécialistes interviewent puis composent des livres peu ou prou savants, analytiques, quant au parcours d’un artiste de la scène. Et ils ont raison de le faire. Sous une forme originale propre à son désir d’écrire, une femme, Eva REYBAZ-DEBIONE, vient de publier un témoignage de presque 400 pages qui relate deux existences liées par la passion, l’attachement à la scène. Sans jamais faire fi de la prose des jours, des années cousues vaille que vaille afin que soit privilégiée la rencontre avec l’autre. Au temps où il n’y avait pas besoin, comme aujourd’hui, d’imaginer des slogans pour le « vivre ensemble » ou la qualité de la relation à l’Autre. Puisque ils rythmaient naturellement cette ère apparemment un peu révolue.

UNE VIE. MAIS L’ŒUVRE ? :WOYZECK REHABILITÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS 

 « Et puis, il y a la vie, tout le reste de la vie.

Peu de place.

Tout le reste, ça ne me déplairait pas d’en parler, mais comment, sans que ce soit narcissique ou indiscret ?

La vie.

Ce qu’on appelle la vie. Celle qui ne sert immédiatement à rien, le plaisir, les plaisirs, les gens pas revus depuis longtemps, visites inattendues, cette vie-là est toujours déchirée par l’autre. Tout se contredit sans cesse (…) »

 De qui, ces lignes aux accents un peu prosaïques, voire inattendues ? d’Antoine VITEZ lors d’un entretien avec Émile COPFERMANN, critique qui sut arracher, dans les années 80 surtout, à quelques metteurs en scène, des confidences, quant à leurs méthodes de travail, mais aussi sur leurs personnalités. (1)

 Eva REYBAZ-DEBIONE qui vient de faire paraître aux éditions PETRA ses Souvenirs d’une baladine ne désavouerait certainement pas ces hypothèses émises par VITEZ. Même si, bien sûr, pas un instant, elle ne voudrait songer à mesurer ses réflexions à celles de l’ex administrateur du Théâtre national de Chaillot, de la Comédie-Française…

 Car elle raconte la destinée d’une jeune fille (elle officie déjà en tant que comédienne) ayant connu l’amour passionnel avec un homme de théâtre qui compta lors des années de décentralisation théâtrale souvent enviées et invoquées par ceux-là mêmes qui en malmènent les principes mais jurent, la main sur leur poitrine, qu’ils cherchent à tout prix à suivre les sillons des VILAR, DASTÉ, PLANCHON…

 Souvenirs d’une baladine est un récit fort touffu, dense. Et illustré par quelques photos de familles théâtrales ou privées, d’une lettre d’Armand SALACROU et d’une revue de presse élogieuse à propos de la mise en scène, par REYBAZ de la pièce de celui-ci, Boulevard Durand.

 Des auteurs majeurs, REYBAZ aura contribué à en défricher. Sait-on bien encore que c’est lui qui, le premier, réhabilita BÜCHNER et son Woyzeck désormais devenu si classique pour certains spectateurs avertis et pour les gens de théâtre ?

LES PREMIÈRES PAGES: CAMUS, DOSTOEIVSKI et ses POSSÉDÉS

Nous sommes à Alger, en août 1958. Eva rencontre André REYBAZ dans les coulisses de la Télévision aussi balbutiante là-bas qu’en France. Lequel André REYBAZ sera plus tard nommé directeur du Théâtre du Nord à Lille et Tourcoing et préfigurera ce qui est devenu, depuis, le CDN Théâtre du Nord.

Quelques temps plus tard, il emmène Eva à Paris, l’épouse et ils croisent alors le jeune Claude NOUGARO, et surtout Albert CAMUS qui frappe à la porte du domicile avec une serviette de cuir fauve sous le bras dans laquelle se trouve le manuscrit de l’adaptation des Possédés de DOSTOIEVSKI. CAMUS l’avait créée au Théâtre Antoine, mais REYBAZ avait exprimé des réticences. L’auteur de L’Etranger est venu parce qu’il veut proposer à André de reprendre le rôle du Narrateur… s’ensuit une description de la soirée et de la nuit pendant lesquelles les REYBAZ relisent le texte, puis les échanges, à nouveau, avec CAMUS, le lendemain. 

Ensuite, c’est l’aventure dans le Nord, à Tourcoing, dès l’année 1960. On ne peut pas tout raconter et le faire serait trahir l’écriture qui fraie parfois du côté de COLETTE, demeure impressionniste, souvent dialoguée. Narration de saynètes vécues, avec cette stylistique parfois en apparence très orale mais au fond très travaillée (Eva DEBIONE est un auteur qui pèse chaque mot et rend éloquente toute confession, toute description, y compris au détour de sa correspondance privée).

On se perd parfois se dit-on, à certains virages du récit, dans des digressions un peu trop prosaïques, parce qu’on a envie d’en savoir davantage sur le seul sujet du Théâtre ou sur les seuls événements de l’épopée artistique, et pas forcément en apprenant qui mesure les doses de dentifrice qui baissent à vue d’œil. Or, c’est le style et le mode choisi par Eva DEBIONE : raconter une saga de Théâtre c’est aussi dire la vie qui peut frôler la survie des saltimbanques, sur le plan des finances, des moyens. Pour le travail artistique autant que pour la vie quotidienne.

REYBAZ est donc nommé à TOURCOING -la ville qui, précisément, cette année 2015, a décidé de ne plus faire partie de l’aventure-CDN avec le Théâtre de Lille-. (2)  Dès 1960.

9 ans de travail qui se concluront par l’envoi, par A.REYBAZ, à Edmond MICHELET, ministre d’Etat alors chargé des affaires culturelles auprès d’André MALRAUX d’une lettre de démission dont le journal Le Monde, daté du 15-12-1969, se fera l’écho, en la reproduisant in-extenso (on imaginerait volontiers qu’une telle lettre puisse être aujourd’hui de la sorte, composée, tant un scénario presque identique semble se répéter) :

" Nous sommes dans un pays où les choses de la vie intérieure, l'éducation, les arts, la culture, sont enfermés dans une sorte de Panthéon-ghetto, écrit-il, A la Fête des Morts, des officiels y viennent déclarer que " la culture domine tout. Elle est la condition sine qua non de la civilisation d'aujourd'hui ". (...)

" Pourtant assez souvent un tempérament audacieux pense qu'il est scandaleux qu'on consacre si peu pour faire vivre la culture en démocratie, pour faire vivre la démocratie de culture (...).

" Bien entendu, actuellement, nous sommes dans un " moment particulier ".

" Mais peut-être cette expression n'a-t-elle pas le même sens pour nous. Elle signifie pour moi que je sens de plus en plus le malaise, le désarroi, le vide intérieur de la population ; je me sens sur un terrain qui se dessèche.

" C'est au pays tout entier que je pense, c'est aux autres, et j'y pense avec angoisse.

" Entendez-moi : c'est maintenant, tout de suite, qu'il faut faire beaucoup, non pour nous, gens de la décentralisation, mais pour les Français ".

Et M. André Reybaz conclut en ces termes : " Certains se contentent d'un titre qui ne couvre que du vide, certains " Certains se contentent d'un titre qui ne couvre que du vide, certains acceptent de paraître sans rien pouvoir faire, pas moi ; quoique comédien, je ne veux pas faire semblant.

" Afin d'assurer l'exécution du programme engagé, j'assumerai mes fonctions de directeur du Centre dramatique du Nord jusqu'à fin juin 1970 ; je vous prie de préparer la nomination de mon remplaçant pour cette date. »

 Il faut lire ces Souvenirs d’une baladine : livre sans doute idéal pour l’été parce qu’il conjugue les qualités d’un récit éclairant à propos de quelques pionniers- aventuriers de la décentralisation théâtrale d’il y a 50 ans et les péripéties mi banales mi extraordinaires d’existences qui tiennent la dragée haute à la médiocrité sans pour autant mépriser le prosaïsme inévitable à toute vie, même en apparence glorieuse.

Loin des exégèses universitaires à propos d’artistes qui veillent plus ou moins jalousement à leur réputation, cet ouvrage demeure (et c’est tant mieux) le témoignage vivace à la fois réaliste et traversé d’utopies, de poètes qui auront contribué à bâtir des fondations solides pour un Théâtre public exigeant et non hasardeux.

 UNE ANECDOTE QUI N’EN EST PEUT-ÊTRE PAS UNE

Lorsque, à 24 ans, à la sortie de l’Ecole du CDN de Saint-Etienne et après un premier spectacle (GOUTTES DANS L’OCÉAN de R.W. FASSBINDER) permis, encouragé par la direction de ce même CDN, il me fut proposé d’être ensuite l’assistant d’un metteur en scène de Lyon, je me souviens avoir croisé André REYBAZ qui attendait, dans la rue, en face de la salle de répétitions louée à cette occasion, à Paris, rue Saint-Roch (1er arrondissement), parce qu’on lui avait proposé un peu étourdiment d’interpréter le rôle de Clothalde, dans La Vie est un songe de CALDERON, qui fut donc créée en 1988. Mais le metteur en scène avait changé d’avis et engagé un autre acteur, en oubliant  (!) d'avoir  prévenu REYBAZ qu’il avait modifié sa distribution.

Et je fus chargé (sans doute pour me permettre d’affûter des armes encore trop jeunes) d’annoncer cette effroyable, désagréable nouvelle au comédien. Le regard de cet homme, de cet acteur, au visage tanné par des traits qui luttaient pour paraître encore assez vaillants, l’œil luisant puis tout à coup assombri en comprenant qu’on ne le « voulait » plus, m’est toujours resté.

Chaque fois que mes pas me mènent vers la Concorde, les Tuileries et empruntent la rue Saint-Roch, ce fantôme d’un Woyzeck hébété, me revient en mémoire.

J’étais loin de me douter que, 30 années plus tard, j’apprendrai, grâce au livre d’Eva REYBAZ-DEBIONE, qu’elle m’a aimablement envoyé, comment vécut cet homme, quels combats il sut mener, quelle vie tout entière destinée à l’art dramatique, aux poètes, fut ainsi si pleine et si vite désarmée, vouée à un relatif oubli.

Fort heureusement, grâce à la pugnacité de sa femme qui a ainsi, pendant 4 ans, exhumé moult archives et moult souvenirs, l’âme et l’esprit d’un des derniers vrais baladins hors les institutions peuvent encore frémir. Par la seule force, le courage unique d’une écriture qui ne cède jamais aux facilités de la nostalgie mais devrait contribuer à attiser la flamme d’un regain d’utopie pour un Théâtre authentique.

Chaussé de simples semelles de vent.

(1): Emile COPFERMANN, Conversations avec Antoine Vitez, P.O.L. , juin 1999. (initialement: "De Chaillot à Chaillot", 1983).

(2) :  http://www.petitionpublique.fr/?pi=TDN

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Eva REYBAZ-DEBIONE, Souvenirs d'une baladine, éditions PETRA, collection "Méandre", juin 2015, 25 euros.

 

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