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Billet de blog 24 juin 2015

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Une "Cerisaie" qui renie les pétales

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Ce 23 juin, dans le cadre des Nuits de Fourvière à Lyon, était présentée La Cerisaie d'Anton TCHEKHOV imaginée par Christian BENEDETTI. Un pari audacieux qui se risque vers l'abstraction...

Les amoureux de la littérature dramatique de l'écrivain russe le plus connu le savent bien: il se désespérait du traitement que le metteur en scène historique et pédagogue Constantin STANISLAVSKI concevait pour ses pièces. Au point que, le redoutant, il restait chez lui le temps de la première représentation d'une de ses nouvelles pièces. Préférant ne pas avoir à assister à quelque chose qui désavouerait trop son envie et son idée d'un théâtre éloigné du trop sérieux ou du théâtre déchirant. Car TCHEKHOV voulait aussi qu'on s'amuse, plus qu'on se désole.

Sans doute aurait-il salué le courage et le parti pris de BENEDETTI (qui dirige depuis 1997 le Studio-Théâtre d'Alfortville) qui n'en est pas à son premier TCHEKHOV mis en scène, loin s'en faut. Après La Mouette puis Oncle Vania, Trois soeurs, le chef de troupe propose "sa" version de La Cerisaie dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne fera pas date pour son parti pris du decorum, des futiles ornements distrayants ou trop esthétisants d'une scénographie maligne et qui se paierait le luxe d'une épate qui est, en effet, contraire à l'esprit des forêts rudimentaires dans lesquelles le bois des dialogues, des situations ramenées à leur pure densité est taillé, quasi raboté jusqu'au noeud dudit bois. En cela, cependant, cette appoche pourrait-elle "faire date" (si tenté qu'il soit nécessaire qu'elle le fît).

SUS AU FOLKLORE ET AUX TRADITIONS

Point de folklore exotique, donc. Un mobilier sommaire et brut, un paravent et un grand chandelier pour signifier la petite fête donnée un soir, suffisent. Car les acteurs et le texte priment. Orientation assez radicale que n'aurait pas reniée un VITEZ (dont BENEDETTI fut l'élève) et que rehausse la volonté que les échanges entre les personnages s'établissent selon une vélocité rythmique qui finit de déshabiller l'oeuvre de tout ce que les manies de valoriser la "petite musique tchékhovienne de la mélancolie" dérègle. Ainsi proférées, les paroles accentuent leurs valeurs musicales au détriment du "sens" qui, de toute façon, ne compte guère. En effet, à plusieurs reprises, les personnages constatent que ce qu'ils énoncent, tentent de décocher avec le langage n'atteint aucune cible. Les flèches sont déroutées à vive allure, aveugles, vers des oreilles abîmées de surdité. Gromelots (ceux de Firs, le vieux serviteur), gémissements si pathétiques qu'ils semblent citations, claudications ou bruit de canne sur le sol: la Mort rôde partout dans ce domaine. Comme si les âmes déjà desséchées ne simulaient plus que des simagrées humaines: là réside sans doute l'intérêt de cette cacophonie - faire ressentir la frousse dérisoire de ne pas durer, de se laisser happer par l'insignifiance-. Il n'y a même pas de place pour les "non dits", les allusions. Les personnages caquettent, braillent, rient. Enveloppes quasi déjà vidées de leur substance. Et, cependant, le spectateur tente, au milieu de ce brouhaha très organisé, d'espérer entendre une phrase, un précepte à quoi se raccrocher pour rassurer la cohésion, la Rencontre. Mais, au royaume des Morts, qui peut dire si eux-mêmes se comprennent et peuvent s'atteindre?

QU'EST-CE QUE LE CONTEMPORAIN ?

Tout formalisme (qui, ici, n'est pas trop voyant, même s'il y a tout lieu de croire que le spectacle, au fur et à mesure des représentations, amoindrira la légère boursuflure conférée immanquablement par celui-ci) ne vaut que si, une fois maîtrisé, on a le réflexe de lui introduire son antidote. Et c'est ce que réalise parfaitement BENEDETTI puisque, à plusieurs moments, alors que la vivacité, inextinguible, des mots roule, des suspens, des pauses (comme en musique) des syncopes interviennent. Indispensables respirations même furtives mais notoires qui avertissent simplement que la pièce n'est pas non plus un authentique vaudeville, au cas où un spectateur novice pensait avoir assisté à un pastiche de telle sorte.

BENEDETTI connaît la Russie. Pour avoir suivi des cycles d'études avec Anatoli VASSILIEV ou Oleg TABAKOV. Et son obsession est bien celle-ci, y compris avec des auteurs comme TCHEKHOV: "qu'est-ce que le contemporain ?". Car, en son Studio Théâtre d'Alfortville ou sur d'autres scènes, il ne se contente pas de ré-interroger des écrivains d'un autre siècle. Mais veille aussi aux dramaturgies d'un Mark RAVENHILL (Piscine, pas d'eau), Sarah KANE, Christian FIAT, et, surtout, le dramaturge britannique qui a orienté de façon radicale et différente toute la portée du Théâtre d'aujourd'hui dans toute l'Europe, Edward BOND (Mardi, Onze débardeurs, Sauvés, Les Enfants, Existence...).

Bien sûr, on mentirait effrontément si on prétendait que, présentée telle quelle et de façon aussi radicale, cette Cerisaie qui accélère son destin de déchéance annoncée, nous paraissait "couler de source". Notre idée superficielle et tronquée d'un théâtre qu'on a bien tort de lire de façon sentimentale s'en trouve, même pour un spectateur averti, quelque peu brusquée. Mais cette réserve tenace et malgré soi provient bel et bien de l'habitude qu'on a cru apprivoiser de voir bien d'autres versions des pièces tchekhoviennes nous tendre ce bout de gras si tentateur d'une lecture abusivement romantique. Bien qu'ils prétendent à plusieurs reprises leur attachement à cette vieille demeure cernée par un verger de cerisiers, tout comme leurs pseudos attachements aux uns et aux autres prétendument absolus, au moment de l'ultime départ, les préoccupations  des personnags s'avouent bien moins mélancoliques. 

Je pensais à une patriote de TCHEKHOV, écrivain elle-même, de manière fugace, à un moment du spectacle. Nathalie SARRAUTE (née Natacha TCHERNIAK, Russe, à Ivanovo) a écrit, à sa façon, des pages magnifiques à propos de TCHEKHOV dans L'Usage de la parole (1): "Ich sterbe" (= je meurs). Rappelant qu'il s'agissait sans doute des derniers mots prononcés par l'auteur de Platonov, elle dé-réalise ce dernier soupir insufflé en langue allemande en autopsiant, en détachant les sonorités "herbe" et "terre" intrinsèquement et vocalement audibles dans cette simple phrase, ce qui pourrait donner: "Ich S-terre-herbe" . L'attachement viscéral d'un écrivain à la nature, à la matière organique. Folle et indomptable mais nécessaire abstraction qui ne renie en rien, en même temps, la référence concrète voire naturaliste. Epris d'intellectualisme (le texte de La Cerisaie égratigne à plusieurs endroits cette manie de l'indolence quasi moribonde des "penseurs" qui en oublient de vivre vraiment ou de supporter, affronter des réalités même déplaisantes), les personnages, chez TCHEKHOV, sont en même temps flamboyants et misérables, lorsqu'ils vagissent dans ce fossé qui ne leur permet d'atteindre ni la rive des bons vivants réputés insouciants ni celle des poètes prétendument torturés. Chez TCHEKHOV, l'ambilavence est le vrai diapason qui rythme les pensées, émotions, réalités de tout être humain.

UNE RÉSERVE

On sort de la représentation de cette Cerisaie un peu étourdis. Malmenés, rudoyés: comme la plupart des personnages le sont (tous) par les uns ou les autres (sous les dehors policés et les compliments un peu trop manifestes, se dissimulent en fait de vraies inimitiés larvées: pas étonnant que SARRAUTE ait à ce point considéré TCHEKHOV). Convaincus et séduits. Bien que la sécheresse volontairement appuyée, afin que nous comprenions l'enjeu d'une approche sans concession, nous a fait renoncer à encore apercevoir une once d'humanité tremblante, vacillante (certains des personnages prétendent trembler, en paroles seulement) en ces âmes errantes, déjà au bord du précipice (ou feignant de l'être).

La seule réserve qu'on pourrait émettre quant à ce parti pris radical concerne la pirouette finale qui tend à annihiler (selon nous) sa cohérence : le dernier bruitage, tandis que Fiers, oublié par tous, s'endort, de par son irruption soudainement figurative démolit (sciemment?) tout le reste de l'échafaudage abstrait auquel tous les autres signes scéniques, jusqu'à ce point d'orgue, nous ont menés. Un peu comme si, alors qu'on avait mis du temps à admettre une hypothèse promise et réalisée, ce son ultime venait narguer, de façon un peu perverse, notre irréductible sentimentalisme. Que ce spectacle, précisément, avait justement contibué à saper pour dérouter notre paresse et notre confort. Et il nous est désagréable. Il nous dérange.

A dessein?

(1): Nathalie SARRAUTE,  "Ich sterbe", in L'Usage de la parole, Folio, Gallimard, n°1435, 1983.

LA CERISAIE, par le Studio-Théâtre d'Alfortville, dans le cadre du Festival NUITS DE FOURVIÈRE 2015 au Théâtre de la Renaissance, Oullins, 23-25 juin 2015; samedi 26 juin: La Mouette, Oncle Vania, Trois soeurs, Théâtre de la Renaissance, Oullins (les trois pièces sont repésentées successivement, avec des entractes longs conçus pour que les spectateurs puissent se restaurer, collation comprise dans le forfait de 45 euros: www.nuitsdefourviere.com).

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