"Carol" de P. HIGHSMITH & T. HAYNES: Eloge de la Dérobade

À partir d'un des tout premiers romans de Patricia HIGHSMITH refusé au départ par les éditeurs, le réalisateur Todd HAYNES conçoit un film magnétique, rendant parfaitement compte de ces dimensions ineffables propres aux émotions humaines: le trouble, la dérobade puis le sentiment d'avoir triomphé d'interdits injustifiables.

L'EAU ET LES ESCARGOTS CHEZ PATRICIA HIGHSMITH

L'élément naturel qui pourrait le mieux correspondre à l'auteur d'origine américaine Patricia HIGHSMITH, confusément rangée au rayon trop étriqué d'écrivain de romans noirs ou de polars, alors que son oeuvre dépasse largement les codes inhérents à ces deux genres, est sans aucun doute l'eau. Labile par excellence, il est synonyme de mouvement, de refuge où vagissent les limons les plus âcres. "Eaux profondes" fut le titre choisi pour l'édition française d'un de ses romans les plus cyniques, Deep water (et que Michel DEVILLE adapta au cinéma avec Isabelle HUPPERT, Jean-Louis TRINTIGNANT et Robin RENUCCI dans les rôles principaux). Et Les Eaux dérobées, le titre (français) du deuxième roman qu'elle tenta de publier après L'Inconnu du Nord-Express (1950) (lequel obtint un succès immédiat grâce, entre autres, à la version cinématographique de Alfred HITCHCOCK), mais qui fut retoqué, en 1952 par son éditeur Harper & Brothers, en raison de sa description d'une histoire d'amour tissée entre deux femmes. On peut s'étonner de ce titre français alors que le titre américain The Price of salt (Le Prix du sel) donnerait plutôt à comprendre que cette liaison considérée comme sulfureuse a le goût amer et vif de la passion. Quand, enfin le roman parut au Royaume-Uni, plusieurs passages furent cependant censurés. Et ne fut disponible en France que trente ans plus tard, en 1985, traduit par l'excellence littéraire de Emmanuelle DE LESSEPS. L'allusion à la dérobade dans ce premier titre français suggérait-elle que son auteur avait été contrainte d'emprunter un pseudonyme pour qu'enfin son livre soit autorisé? Toujours est-il qu'il fallut encore attendre 1990 pour que le nom de Patricia HIGHSMITH, et non celui de Claire MORGAN, inventé de toutes pièces, apparaisse en plein jour sur les étals des libraires. Ainsi que le vrai titre du roman: Carol.

On mesure à quel point, en pareilles circonstances, l'évolution des mentalités obéit à l'usage de freins puissants pour que la simple narration d'une relation amoureuse saphique puisse trouver droit de cité dans une oeuvre de fiction ! À moins que le fait que le roman décrive une fin heureuse et non une issue douloureuse ou négative (comme ce fut le cas pour d'autres récits considérés comme lesbiens, à cette époque) était ce qui dérangeait le plus les décideurs littéraires éventuellement gardiens d'un ordre moral conformiste? Toujours est-il que la publication, en France, de Carol, au début des années 90 du XXè siècle, attira plus d'un million de lecteurs et inspira un abondant courrier adressé à son auteur, laquelle avait curieusement farouchement nié, jusqu'en 1989, l'avoir écrit: dérobade supplémentaire à mettre sur le compte d'un souci de discrétion quant à sa vie privée? Car Patricia HIGHSMITH, à part la compagnie des chats et une fascination pour les escargots (lesquels aiment particulièrement, on le sait, les ambiances humides, les eaux diluviennes et sont hermaphrodites) veillait jalousement sur sa tranquillité misanthrope pour ne se consacrer pleinement qu'à sa création littéraire relativement abondante si l'on compte, en sus des romans, le nombre conséquent de nouvelles qu'elle imagina et réunit dans plusieurs volumes. 

UNE STUPEUR SENSUELLE

Carol imagine la rencontre entre Thérèse, jeune femme qui voudrait faire profession de décoratrice de théâtre mais qui, sans emploi, se résout à accepter une place de vendeuse dans un grand magasin de jouets à l'occasion des fêtes de fin d'année et Carol, jeune bourgeoise se rendant précisément dans celui-ci et oubliant - opportunément? - ses gants sur le comptoir après que Thérèse l'a servie et pris son numéro de téléphone pour lui garantir une livraison à domicile des jeux de sa cliente. Les regards entre les deux femmes ont provoqué en chacune d'elles une tension palpable et constitue, dès lors, le point de départ d'une idylle qui n'ira pas de soi: elles ne sont pas libres et, si Carol est mariée, Thérèse fréquente distraitement un jeune homme pour lequel elle n'éprouve que des sentiments friables.

Le réalisateur Todd HAYNES eut la bonne idée, en 2015, de transposer Carol au cinéma et le résultat est on ne peut plus probant. Rares sont les adaptations à partir d'oeuvres littéraires qui réussissent en effet à retranscrire les qualités de leur source. Et l'écriture de Patricia HIGHSMITH, qui sait plus que nulle autre entraîner le lecteur aux confins, puis au coeur de malaises et de sentiments tremblés, sans doute mérite-t-elle une attention particulière qui ne fut pas toujours au rendez-vous, par exemple, ni chez Claude CHABROL ("Le Cri du hibou") ni chez Claude MILLER ("Ce mal étrange" devenu "Dites-lui que je l'aime" avec DEPARDIEU et MIOU-MIOU) ou même chez René CLÉMENT (pour "Plein Soleil"). Si le long-métrage de Michel DEVILLE, Eaux profondes, parvient, lui, néanmoins, à moins diluer l'étrangeté inhérente à l'oeuvre originale sous le poids de l'anecdote, il est cependant éprouvant à voir, compte-tenu du choix très contestable d'une musique omniprésente, répétitive, obsessionnelle, tonitruante et bavarde qui surligne inutilement le piège en marais trouble, en lequel un couple choisit de s'enfermer comme ultime repaire d'une complicité désormais trop effilochée pour être supportable. 

Rien de tel pour le film de Todd HAYNES: la musique de Carol est, au contraire d'une discrétion jamais redondante, qui accompagne plus qu'elle ne singe l'élégance raffinée et magnétique de l'actrice principale, Cate BLANCHETT, en butte à des brutalités de comportement et surtout de réactions d'un mari qui ne se résout pas au divorce ni à voir sa femme lui échapper pour vivre en toute indépendance un amour nouveau et hors d'atteinte pour lui et ceux qui se refusent à l'admettre, le "reconnaître". Et c'est là où, justement, le film parvient à saisir toutes les nuances des diverses formes de dérobades qui empêchent ou, au contraire, favorisent l'épanouissement des êtres bousculés dans leurs convictions et leurs désirs. La lucidité en fuite concerne, bien sûr, en premier lieu, les deux femmes qui ont attendu longtemps avant de mettre en accord leurs attirances naturelles et leurs vies personnelles. Et il faudra un voyage à deux en toute clandestinité dans un paysage enneigé qui s'ingénie à tout recouvrir, l'espace d'un week end dérobé à la vigilance d'un époux jaloux et alcoolique menaçant sa femme d'obtenir la garde exclusive de leur petite fille en vertu de penchants qu'il juge immoraux pour se convaincre, s'il était besoin, que le véritable attachement sincère ne peut s'établir que dans l'alcôve du secret. Ou, au contraire, dans un sursaut de rébellion dévastateur. De dérobade, bien sûr, est aussi l'attitude du mari de Carol tentant de noyer la vérité dans les vapeurs éthyliques, tout comme les excuses de Thérèse tentant de justifier sa froideur à l'égard du jeune homme qui la courtise.

CES GENS QUI FRAPPENT À LA PORTE...

Mais la sensualité - pas forcément communément taxée de féminine tant le profil des deux femmes, dans leur détermination à se rejoindre vaille que vaille et à faire sauter tous les obstacles qui se dressent entre elles échappe aux clichés - est bel et bien le maître mot stylistique d'un film qui semble caresser la moire de l'image, se focaliser sur le bijou doré de la peau d'une main, la texture d'un linge, le coin d'une paupière un peu trop fardée, la langueur des gestes, la crudité de la lumière d'hiver voilée par une pluie floconneuse... C'est comme si l'écrivain et le cinéaste, ensemble, s'accordaient pour démontrer que la stupeur d'une vérité équivaut à la révélation d'une sensualité insoupçonnée mais longtemps espérée. Cette sensualité-là, - suffisamment rare dans d'autres oeuvres de Patricia HIGHSMITH - se retrouve précisément dans l'écriture:

"Son parfum à nouveau parvint à Thérèse, clair- obscur, légèrement sucré, évocateur d’une soie vert sombre, un parfum qui lui appartenait en propre comme à une fleur.Thérèse se pencha vers le parfum, les yeux baissés sur son verre. Elle aurait voulu bousculer la table et se jeter dans les bras de cette femme, enfouir son visage dans son écharpe vert et or . Leurs mains s’effleurèrent sur la nappe et, au point de contact , la peau de Thérèse resta brûlante .....Thérèse ne comprenait pas très bien... "

Bien des romans de Patricia HIGHSMITH semblent rôder à plus ou moins grande enjambées autour de la notion de vie secrète, personnelle, privée qu'un rien peut déranger. Ces gens qui frappent à la porte, Ce mal étrange, Small g (une idylle d'été), Eaux profondes, mais aussi L'Inconnu du Nord-Express ont en commun de décrire "le plaisir mêlé d'effroi" (pour paraphraser Graham GREENE qui appréciait la personnalité de l'auteur et ses livres) et l'excitation coupable ressentis par des personnages en proie à l'irruption à demi consentie, à demi forcée d'un être qu'ils redoutaient d'affronter: eux-mêmes, alors qu'ils pensaient avoir blindé leurs identités derrière de glaciales attitudes et des fantasmes boutonnés jusqu'au col de leurs carapaces.

Le long métrage de Todd HAYNES (qu'il vaut mieux voir en salles de cinéma pour profiter pleinement de la science des cadrages et du grain de l'image) autant que les romans de Patricia HIGHSMITH infusent longuement dans votre esprit. Tel un breuvage mêlant des saveurs précises qu'on croirait reconnaître mais qui, unies ensemble, constitue un goût délicat, chaud et froid poivré à la fois, unique en leurs genres. Et, s'il flirte parfois avec le genre mélo-dramatique, il retient juste à temps la surabondance d'émotions débordantes pour ne pas sombrer dans la débauche d'effets larmoyants en recouvrant le tout d'un vernis lissant faussement ses aspérités qui nimbe alors l'image d'une somptuosité distancée car ironique.

La chaîne télévisuelle franco allemande Arte a la bonne idée de mettre le film au programme de ces soirées de fin novembre: il serait bien dommage de ne pouvoir ni vouloir (re) découvrir cette potion qui fait bien mieux que se vouloir magique pour libérer les carcans les plus revêches : parfaitement  festive, elle égaye pourtant les misanthropies les plus contagieuses. 

CAROL, scénario: Phyllis NAGY, d'après le roman éponyme de Patricia HIGHSMITH; réalisation: Todd HAYNES, film américain-britannique, 2015.

Avec: Cate BLANCHETT, Rooney MARA, Kyle CHANDLER... 

118 minutes.

 

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