CONTEXTE
Le romancier et dramaturge autrichien Thomas BERNHARD en ricanerait certainement, lui qui a si souvent fustigé les tendances d’une partie du peuple autrichien à rester sans trop l’avouer, fascinée par le nazisme. Puisque le contexte actuel de diverses formes de retours plus ou moins décomplexés vers l’antisémitisme, en Allemagne, dont s'est émue la chancelière Angela MERKEL, se prête à toutes les confusions. Au nom aussi d’une abusive liberté d’expression artistique.
On se doit de saluer la décision, de Daniel BARENBOÏM, de Renaud CAPUÇON et de certains de leurs collègues, d'avoir rendu leurs prix musicaux (baptisés ECHO, correspondant à nos Victoires de la Musique françaises) révoltés, à juste titre, que l’un de ces prix ait échu, récemment, à deux rappeurs allemands nommés Kollegah et Farid Bang, pour leur dernier album, en lequel on peut entendre des propos ineptes à propos de l’Holocauste qu'ils rappellent de leurs voeux, et une vantardise à propos de leurs « corps plus musclés que ceux des prisonniers d’Auschwitz (sic) ».
Le tollé a fini par tant enfler que ce Prix est désormais supprimé.
AMNESIE PRES DU LAC DE CONSTANCE
Ailleurs, Outre-Rhin, on peut aussi faire presque pire: mal interpréter les œuvres. Comme ce théâtre municipal de Constance qui, sans y croire malice, soi disant, met à l’affiche, depuis quelques semaines, une pièce très satirique de l’écrivain hongrois George TABORI, Mein Kampf (Farce). Or, le metteur en scène croit être plus malin que l'auteur et propose de faire endosser un brassard avec croix gammée aux spectateurs qui désirent acquérir un billet sans bourse délier. Et, à d’autres, d'arborer, pendant la durée du spectacle... une étoile jaune de David.
Bien entendu, le théâtre s’est défendu de prôner le retour vers de tels symboles, clamant, à ses détracteurs, sa volonté de démontrer qu’il n’est pas compliqué de corrompre qui que ce soit (l’exhibition de la croix gammée et de l’étoile jaune est totalement interdite, en Allemagne). Surtout le public ?
Mais la justice allemande n’a pas estimé que cette bête provocation devait entrainer une interdiction des représentations. Au nom de la liberté artistique, donc.
En superposant ces deux « affaires », on pourrait en conclure qu’il vaut mieux, en Allemagne, être un artiste vivant et condescendant à se faire lyncher et désavouer - tout en profitant d’honneurs (même regrettés tardivement) et d’un coup de projecteur médiatique international inespéré -, qu’être un Dramaturge hongrois, mort et enterré.
Car je songe, compte tenu de l’indélicatesse, de l’inconscience imbécile des responsables du théâtre de Constance, que l’opprobre peut être jetée sur un auteur littéraire, pour qui ne saurait pas qui il est, d’où il vient, ni le sens réel de ce qu’il a écrit. Puisque qui pourra dire, garantir, dans quelques décennies, que des articles publiés aujourd'hui sur le Net, ne créeront pas, plus tard, la confusion totale, en arguant que ce TABORI était décidément ou éventuellement antisémite? On ne peut laisser de telles confusions s'étendre, pas seulement pour aujourd'hui mais pour le futur.
UNE PIECE THÉOLOGIQUE, CYNIQUE ET POÉTIQUE: "ET ILS VÉCURENT ÉTERNELLEMENT HEUREUX"
Mein Kampf (farce) a été écrit par George TABORI, en 1987, alors qu’il venait d’être nommé Directeur du Schauspielhaus de Vienne. Sans doute voulait-il, d’ailleurs, en arrivant en Autriche, saluer Thomas BERNHARD qui eut, à plusieurs reprises, maille à partir avec les autorités de son pays, à cause de divers brûlots ou de pièces incendiaires, à l’égard des hommes politiques ou de diverses célébrités. Dans l’œuvre de TABORI, on voit un Hitler jeune, fréquentant Schlomo Herzl, un vieillard juif qui sera son… mentor. Un Hitler égocentrique, déjà antisémite, dissimulant mal, puisque c'est une farce, des manières grossières de paysan, peintre aigri d’avoir tout raté. Très subtilement, l’auteur fait se confronter, en jeux de miroirs déformants, le jeune homme et l’homme âgé, celui-ci offrant à son faux protégé le titre de l’œuvre qu’il est en train d’écrire : « Mein Kampf » (Mon combat, pour les non germanistes) dont il n’a écrit que la… dernière phrase ( !) « Et ils vécurent éternellement heureux »… ( !!)
La pièce – à la fois théologique, cynique et poétique - fit scandale, comme bien d’autres signées TABORI. Lequel TABORI fut condamné à l'exil à de très nombreuses reprises. Parti de Hongrie pour échapper précisément au nazisme, il trouve refuge en Angleterre et adopta la nationalité britannique. Puis il part, enrôlé dans l’armée, pendant la Seconde guerre mondiale, à Jérusalem, avant de séjourner à Hollywood (où il travaille avec Elia KAZAN ou Alfred HITCHCOK) puis de revenir en Europe. C’est aux Etats-Unis qu’il fit d'ailleurs la connaissance de Bertolt BRECHT. A qui il repensa pour écrire My Mother’s Courage, en 1995, composée en souvenir de sa propre mère qui échappa de peu à la déportation.
"AU COEUR DE CHAQUE PLAISANTERIE, SE CACHE UN PETIT HOLOCAUSTE"
Si Mein Kampf (farce), en tant que pièce satirique, se joue volontairement des registres de lecture, impossible, bien évidemment de se tromper sur les intentions de son auteur. A moins de ne savoir plus lire qu’à l’inculte premier degré. J’ai souvenir d’avoir vu une version française de la pièce créée au Théâtre national de la Colline, à Paris, en 1993, par le Directeur d’alors et metteur en scène Jorge LAVELLI. Qui, de plus avisé qu’un Argentin ayant beaucoup créé les pièces de COPI qui fustigeaient la dictature de PERON pour s’emparer de Mein Kampf (farce) ? Dominique PINON, comédien désormais assez bien connu du public français tant au théâtre qu’au cinéma, interprétait avec force le rôle principal. Souvenir de sa moue renfrognée, lorsqu’il est chez le coiffeur et se mire avec complaisance dans une glace, quand il balade sa valise à roulettes ou ses toiles très médiocres ou quand il se fait, à l’instar du Christ, laver les pieds par son nouveau protecteur…
« On a besoin de rire de notre destinée tragique, de notre immaturité, de notre sens cannibaliste du monde...» confiait alors George TABORI.
Comment donc, un théâtre, allemand, de surcroît, peut-il ne retenir que l’immaturité, se laisser aller à de pareilles galéjades, au risque de brouiller (et non d’éclairer comme il le pense) la portée réelle d’une écriture dramatique ?
On renverra ces « artistes » décidément bien peu inspirés à leur conscience en les invitant à méditer l’une des répliques d’un des personnages de la pièce : « Au coeur de chaque plaisanterie se cache un petit holocauste ».
Car la farce n’est pas plaisanterie et la plaisanterie n’est pas farce.
Et celles des billets gratuits pour gagner une place à leur spectacle ou l’appel à volontaires pour porter des étoiles jaunes, ne semblent appartenir qu’à la seule et indigne très mauvaise plaisanterie…