Une Claque pour Molière

Depuis 32 ans, la Cérémonie des Molières, vaguement calquée sur celles des Césars et autres Oscars, se propose de célébrer l'Art dramatique et le Spectacle vivant. À la télévision. Laquelle ne semble vraiment pas être leur vraie bonne copine, animée des meilleures intentions. Discours biaisés, mise en scène assez tarte, texte souvent indigent... Jusqu'à quand durera cette sinistre farce?

On en conviendra : s’il n’est jamais agréable de constater qu’un ami se compromet dans l’étalage de ses chagrins jusqu’à l’impudeur, c’est précisément parce qu’il nous presse, quasi comme en un chantage affectif, de lui trouver des solutions afin que sa peine s’apaise, tandis qu’il nous renvoie à notre impuissance à agir pour ce faire, tant ses suppliques un brin soupçonnées de feintes, nous répugneraient presque.

C’est pourtant à ce sentiment d’inconfort et de gêne fort pénible que cette vaine 32è soirée des Molières, uniquement télévisuelle, nous a condamnés.

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Habitués que nous étions, depuis une décennie au moins à ne pas même daigner jeter un cil narquois, sur une cérémonie désormais pantouflarde, compassée et où l’entresoi le dispute à l’incrédulité des choix, l’obligation faite à soi même de scruter cette fois son éventuel bien fondé, fut bien mal récompensée : Ennui et Vanité ont raflé tous deux, haut la main, la mise ainsi que ses trophées. On nous promettait pourtant un Grand soir avec survol et surplomb, prise de hauteur... ce furent hélas plutôt les Auteurs qui restèrent captifs d'un enlèvement délétère.

 

Molière, dédoublé en statuette, survole Paris grâce à France 2 avec un retard d'un mois sur le calendrier : gare à la chute (d'audience) ! Molière, dédoublé en statuette, survole Paris grâce à France 2 avec un retard d'un mois sur le calendrier : gare à la chute (d'audience) !
LES PRÉTENDANTS

 Et, s’il n’y a plus à véritablement parler de gang chargé d’organiser avec force hiérarchie, la « claque » dans les théâtres aujourd’hui, reconnaissons que subsistent encore des habitudes peu reluisantes qui consistent à parfois entraîner, à la fin de certains spectacles, des bisseurs très survoltés qui imposent au public de se réjouir de façon un peu trop criante, des qualités prétendues d’une pièce ou d’un morceau de bravoure scénique peu ou prou convaincant. Le spectateur, lui, voit bien et fort régulièrement que les comédiens, au moment des saluts, en rajoutent à leur tour, en revenant un peu trop rapidement cueillir éloges et applaudissements. Cette façon de hâter le succès en usant de pareils procédés ne garantit pourtant pas l’avenir de la moindre performance : elle peut même au contraire lui porter grand tort.

C’est l’autre sentiment qui nous fut infligé, ce 23 juin au soir, sur l’antenne de France 2 qui retransmettait la Cérémonie conçue, cette année- pandémie oblige – en absolu différé et pré-enregistrée à quatre reprises pour former une sorte de montage suffisamment tape à l’œil pour surseoir aux obligations esthétiques de cette Fête définitivement virtuelle.

Et s’il faut deux mains pour applaudir sincèrement, il n’en faut généralement qu’une pour administrer à un Matamore trop insistant, une claque, afin de modérer ses élucubrations et vantardises.

Si, selon l’adage bien connu, il y a communément et justement des claques qui se perdent, celle prévue pour honorer Molière qui n’en a jamais demandée, s’est, en effet, bel et bien cette fois égarée, dans le vieux monde qui subsistait encore il y a quatre mois.

 Reconnaissons que notre absence d’assiduité lors des années précédentes, était aussi et surtout  due au désavantage que le service public de l’odieux visuel avait adopté le principe de punir la cérémonie en la rejetant en seconde partie de soirée et que, de toute façon, distribution de hochets plus ou moins méritants et discours trop sérieux pour être vraiment honnêtes, entre trois sketchs ou performances scéniques plus ou moins réussis, n’étaient pas, selon nous, tellement propices à ragaillardir une entente probante entre vrais spectateurs d’art dramatique (lesquels n’ont besoin d’aucune cérémonie pour encourager ce "vice") et francs déserteurs des salles la plupart du temps obscurcies de velours si peu souvent cramoisi de sincère indignation.

Il nous vint à l’esprit (forcément retors) que la soudaine compassion du service public télévisuel à l’endroit des pauvres intermittents au point de finalement attribuer à ces Molières, la case soi disant convoitée de la première partie de soirée provenait, entre autres, de la volonté, chez ses Dirigeants, de faire mine d’être plus assoiffés de culture que leurs autres programmes le reste de l’année s’empêchent de le prouver. Et que l’imminente échéance de la reconduction (ou non) du mandat de l’actuelle PDG du groupe France-Télévisions, Mme Delphine Ernotte pour ne pas la nommer trop fort, n’était sans doute pas tout à fait étrangère à cette subite générosité. Sauf que la candeur quasi convaincante du patron de ces Molières, immarcescible et indétrônable Jean-Marc Dumontet, faillit nous faire douter : il reste persuadé que c’est sur sa seule et amicale insistance que, désormais, le raout a lieu sitôt le dîner avalé et non plus à l’heure où, déjà, l’eau bout dans la tisanière pour préparer le téléspectateur - pourtant déjà assommé la plupart du temps par des programmes lénifiants -, à l’endormissement devant l’écran blanc de son oreiller préféré.

 JUSTE LA FIN DU MONDE (DU THÉÂTRE) ?

 N’ayant pas aperçu un seul minois d’acteur ou de comédienne ébaubis à la réception du trophée empruntant, pour la circonstance, les traits du fameux Poquelin national depuis au moins quinze ans, grande était notre curiosité, indescriptible notre impatience de savourer, enfin, ces Molières 2.0 qui, comme chacun sait, et pour cause d’épidémie durable, ne pouvaient que se concevoir de façon soi disant inédite et originale.

De l’originalité, il n’y eut pas trop, de l’inédit si peu. Mais des absurdités concourant à désarmer même le mieux disposé à ne pas émettre trop de critiques vachardes faciles, bien plus qu’on ne saurait le soupçonner. Questions sottes adressées aux lauréats à l’appui (« où allez-vous mettre votre statuette » et autres balivernes fondamentales) et soliloques un peu ridicules des nommés dont les discours préfabriqués ont largement contribué à empoussiérer une soirée qui promettait déjà d’être gratinée en couches de saletés successives à force d’avoir été entretenues sous d’épais tapis de conventions.

 La désertion quasi organisée des habituels comiques de service pour occuper le rôle peu enviable car risqué de Madame ou Monsieur Loyal a conduit la direction des Molières à proposer à la présentatrice de journal télévisé Marie-Sophie Lacarrau de tenter l’aventure. C’est donc dans une robe audacieuse couleur framboise écrasée que celle-ci a officié en se glissant, au tout début de la soirée, parmi les rangs désertés de la salle du Châtelet pour réveiller Elsa Zylberstein et Alex Lutz engoncés dans leurs fauteuils. Passons sur le mauvais exemple ainsi donné quant au respect des fameux « gestes barrière » puisque l’animatrice n’hésita pas à se pencher sur les étourdis endormis et à les secouer manu militari, tant cela reste accessoire comparativement à l’incroyable discours qui démarra en osant friser furieusement un ridicule qu’on pensait désormais interdit d’audience, en pareille circonstance : « Nous allons vivre un moment rare, encore plus rare qu’une éclipse de soleil ou qu’une Victoire française à l’Eurovision » (sic) s’enthousiasmait de manière évidemment un peu trop enjouée Mme Lacarrau pour nous montrer l’incroyable, l’inouï, l’extraordinaire : un Théâtre… vide, Mesdames et Messieurs ! On suggérera à la présentatrice au cas où sa carrière de journaliste télévisuelle rencontrerait quelque interruption, de se former à la vente ambulante : elle a montré des prédispositions plus qu’honorables et prometteuses, dans l’exercice de cette fonction : vanter le Vide au point de nous le faire penser plus indispensable qu’une salle pleine à craquer de spectateurs n'est pas donné à tout le monde. À moins que, poussée par un désir pressant de loyauté absolue, elle n’énonça sa promesse visionnaire qu’en parlant du Vide véritable que la soirée allait nous réserver.

 Pour un peu, en s’agaçant progressivement du rythme poussif auquel se cadençait le pince-fesses, on crut un moment qu’il s’agissait d’un pastiche ou, plus sérieusement, d’une diffusion à titre de curiosité ethnologique et archéologique de ce qui se faisait de pire en matière de mauvaise idée de programme télévisuel au siècle dernier.

Qui, aujourd’hui, se reconnaît vraiment dans cette ultra complaisante poussée d’hypocrisie au pays des Artistes ? qui a véritablement vu et aura envie de voir Marie des Poules, gouvernante chez George Sand de Gérard Savoisien ? On s'excuse à l'avance de ne pas connaître ce dramaturge mais est-on bien certain qu'il gagnera à être connu si le spectacle ne tourne pas en Régions? Les Molières ne s'adresseraient-ils, en définitive, qu'aux seuls Parisiens?

 De théâtre il fut vaguement question, donc, au fur et à mesure de la distribution jamais impertinente des prix. Mais on n’en vit pas l’ombre d’un geste, ni n’avons entendu l’écho de la moindre tirade. A croire que tous les artistes étaient encore ankylosés de trois mois de confinement. Comme la télévision ne sait parler bien que d’elle-même, il fut en effet préféré la rediffusion de moments soi disant choisis des précédentes émissions annuelles de ces Molières plutôt que quelques extraits au moins des pièces lauréates. Ou même - mais nous poussons fort l'audace nous en avons conscience - des extraits des pièces qui n'ont hélas rien remporté? 

De l’absence de Théâtre, du Vide de Théâtre : voilà tout ce qu’on exhiba ce soir du 23 juin. Jusqu’au dégoût et à l’écoeurement. Car ce ne sont pas non plus les déclarations de certains Artistes et non des moindres qui parvinrent à camoufler cette absence totale d’inspiration. Que répondre à une Isabelle Carré qui, bien que faussement lucide sur sa capacité à « en faire trop » « parce que j’ai trop besoin de jouer », insista lourdement pour repasser l’un des plats trop réchauffés qui prétend que le Théâtre est indispensable partout, parce qu’il draine avec lui de copieux bénéfices en matière touristique ? Que, si ce n’était pas le Théâtre, n’importe quel autre secteur du divertissement ferait tout aussi bien en matière d’assurance économique ? Et que répondre à Charles Berling qui, tel un médecin urgentiste, priait dans des coulisses aphones en criant qu’il fallait à tout prix que rouvrent les salles ? Qu’elles étaient bel et bien rouvertes depuis le 2 juin et que les spectateurs n’attendaient bel et bien qu’une seule chose : que les Directeurs de salles proposent des programmes dignes de ce nom ? Or, pour 95% des scènes publiques nationales, excepté quelques initiatives fort rares, tous n’envisagent leurs prochaines prestations qu’à la rentrée… À quoi ont donc occupé leur temps ces Directeurs survoltés plus prompts à réclamer visibilité et moyens supplémentaires qu’à inventer de nouvelles formes de spectacles ? Puisque, et c'était hélas prévisible, ces 3 mois d'abstinence forcée ne les ont conduits qu'à imaginer des saisons en tous points semblables aux précédentes, si l'on en juge par les listes habituelles des spectacles programmés l'an prochain avec, souvent, ce même réflexe qui consiste à s'échanger des prestations (ton Jean-Luc Lagarde contre mon Racine, ta Danse de Saint-Guy contre ton Ballet à brosse) ou à programmer du trans-disciplinaire en veux-tu en voilà...

En l’absence de tout contradicteur – ce n’est pas le genre de la Maison – la Cérémonie des Molières aura ainsi surtout contribué à apporter de l’eau au moulin des détracteurs de la Culture subventionnée. Du début jusqu’à la fin en se montrant ainsi aussi approximative.

Si l’on ne peut que sincèrement féliciter les heureux lauréats comme Simon ABKARIAN ou Pierre RICHARD, Béatrice AGENIN, Alexis MICHALIK et tous les autres récompensés, il ne fut pas question d’auteurs ni d’autres embarrassants détails quant à la manière dont se conçoit puis s’élabore un spectacle. Il nous vint le réflexe de riposter à voix haute et presque malgré soi à un Niels ARESTRUP prévenant, à l’avance, qu’il essaierait de  " ne pas être trop long ni trop chiant " qu’on aurait justement préféré le contraire, lui qui n’a d’habitude pas tellement le réflexe de garder sa langue en poche et que, de toute façon, toute personne se plaignant éventuellement de la densité du discours pouvait toujours zapper sur une autre chaîne (ce que le Théâtre, lui, ne permet heureusement pas).

 ( FUTURS) VAGUES SOUVENIRS DE L’ANNÉE DE LA PESTE ?

 Précisons enfin et surtout que l’instigateur entêté et obtus de cette Cérémonie qui pourrait elle-même concourir dans un best of des veillées funéraires historiques, n’est autre que Jean-Marc Dumontet, producteur et directeur d’au moins six salles de spectacles (privées) à Paris. Et, surtout, un fervent admirateur de Emmanuel Macron qui approcha l’heureux industriel du comique troupier en lui proposant rien de moins que le prestigieux poste de conseiller en communication, en 2015.

De là à penser que le Président de la République lui-même agite les fils des marionnettes de ce castelet très fortuné qu’est le Théâtre de la Capitale, il n’y a qu’une Cour que je ne saurais traverser pour m’enfuir au Jardin. Sauf que, à additionner finalement ce qui ne paraît pas tant d’indifférentes coïncidences, notre mémoire finit aussi par nous rappeler que « La Mouche », spectacle multi-primé le 23 au soir, était justement la pièce que E. Macron était allé voir au Théâtre des Bouffes du Nord, le 18 janvier dernier, à l’issue de laquelle il fut exfiltré de force afin d’éviter de se faire malmener par des militants hostiles à la politique de Jupiter et pas même vêtus de cothurnes jaunes pour se distinguer. On ne veut bien sûr aucun mal à ces comédiens talentueux que sont Valérie Lesort, Christine Murillo et Christian Hecq, (et l’ensemble des artistes invités presque malgré eux à participer à la cérémonie ne sont vraiment pas ici mis en cause)  mais les voilà désormais totalement adoubés à leur art défendant et de façon officielle Bouffons du Roi. Et, accessoirement, du Prince Dumontet qui lorgne peut-être du côté du trône présidentiel, d’ici deux quinquennats ?

 Or, c’est bel et bien un autre Roi que les Français téléphiles ont préféré voir, écouter et adopter, lors de leur veillée du mardi 23 juin  : Le Seigneur des Anneaux, sur TF1 n’a pas eu besoin de convoiter une statuette puisqu’il a emporté haut la main le palmarès de la meilleure émission d’une soirée d’été 2020 avec 3, 54 millions de fidèles et 21, 4% de part de marché, tandis que le naufrage prévisible de la galère à Scapin sous les ors du Théâtre du Châtelet n’a intéressé que 1, 02 million (5% minables part de marché), de pugnaces fans de Molière.

 Une fois ré-élue, il y a fort à parier que Mme Ernotte ne sera pas prête de sitôt à hisser ce piètre 3 mâts en première partie de soirée, même sur la chaîne la plus confidentielle de son groupe audiovisuel. À force d’avoir, pendant au moins deux décennies, visé trop bas le goût du public, voilà le résultat d’une « dé-fête » brillante pour l’art dramatique qui ne sort évidemment pas grandi dans l’estime des réfractaires et, naturellement, des ennemis de la subvention publique aux Intermittents qui seront encore , s’il était besoin, encore moins populaires qu’auparavant.

On tentera donc d’oublier à jamais ce mauvais rêve aux paillettes desséchées qui nous fut infligé : il sera remisé au rang des vagues souvenirs cauchemardesques dus à une foireuse saison où la Peste aurait presque fini de l’emporter.

 Allez, Molière, encore quelques efforts pour mériter ta vraie Claque. Je veux écrire : celle qui exagère à peine tes mérites. Car ce soir là ne t’a vraiment pas sorti grandi. France 2 t'avait promis par sa publicité, un envol enviable. Ce fut plutôt pour pasticher l'auteur dramatique Karl VALENTIN, un "Vol en piqué dans la salle".

Evite donc, une prochaine fois, de confier à d’autres le soin de laisser éclater ou conter tes mérites. Toi seul, d’ailleurs, saurais avec malignité et style, talents, dépeindre mieux que cet article, ce que serait une parodie de pareille cérémonie : Les Tartuffes ou les Imposteurs : pas mal, comme titre, non ?

N.B: Merci à Jean-Luc Lagarce, involontaire prêteur et inspirateur des sous-titres de cet article.

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