Gangrènes de la Rumeur: "Sexy" de Joyce Carol OATES

Dans un récit reprenant efficacement les nouveaux modes et codes d’écriture et de lecture nés avec les échanges électroniques, la romancière américaine autopsie de façon faussement neutre les arcanes de la propagation d’une rumeur.

C’est une initiative éditoriale de Gallimard qu’il faut saluer : le lancement, dans les années 2000, de la collection « Scripto » qui s’adresse, en priorité, à un lectorat plutôt jeune (les 13-20 ans) car privilégiant des romans ayant pour cadre et contexte des univers familiers de l’encore adolescence et où la mort, la pauvreté, l’amour, le sexe, tout ce qui s’apparente à des tabous peut recueillir d’échos en des consciences encore balbutiantes. Aux côtés d’auteurs aussi divers que Jean Anouilh, Michel Quint, Philippe Delerm, il est un auteur plus audacieuse que les autres, qui retient l’attention : Joyce Carol Oates, choisie dans cette collection, avec son « Sexy » (ainsi que « Zarbie les yeux verts ») .

Fort heureusement, le livre est désormais publié de façon beaucoup plus large, dans la collection « Folio » habituelle. Car il n’est pas besoin d’être né-e avant l’année 2000 pour être bousculé, chahuté, étonné ou captivé, embarrassé par un tel récit.

"LA CHOSE AVEC MONSIEUR TRACY"

Comme souvent chez OATES, c’est une famille de classe moyenne contemporaine qui prête son existence aux plaques de verre de son microscope littéraire. Le protagoniste s’appelle Darren. Il est le fils cadet de cette famille. Il a 16 ans, de fortes prédispositions pour la natation sportive, une scolarité médiocre mais, surtout, il est beau "à couper le souffle". Athlétique (et pour cause), blond, élancé, tous les regards, aussi bien féminins que masculins sont comme magnétisés par sa présence. Lui, en revanche, traîne, comme un faix pesant, ces atours et atouts réputés avantageux. D’un naturel renfrogné, ombrageux, il arpente les lieux de sa scolarité et de ses loisirs, en essayant d’être aussi invisible que possible. Sa grande réserve agit comme contrepoids proportionné à sa popularité. Il n’en paraîtrait qu’à peine plus antipathique, compte tenu de ce froid et de cette distance qu’il s’efforce de glacer entre lui et autrui.

Malgré tous ces efforts pour ne pas se faire remarquer, plus embarrassé par son corps qu’épanoui, le voici bien vite à l’origine, presque malgré lui, d’un fait divers tragique : le suicide de Mr. Tracy, son professeur d’anglais au lycée. Mr Tracy qui, un soir d’hiver particulièrement maussade car encombré de précipitations neigeuses substantielles, proposa à Darren de le raccompagner en voiture au domicile familial. Tout commence par cette péripétie qui se transforme vite en scandale puisque l’enseignant est, quelques jours après, la cible de courriers anonymes en lesquels on a glissé des clichés de revues pornographiques homosexuelles et révélés anonymement auprès de la direction du lycée.

Presque rien d’autre n’intervient dans le récit entre ce moment où Darren monte dans la voiture de son professeur et l’heure du suicide de celui-ci. Presque rien mais tant et tant de choses, d’échanges de courriels, de textos, de conversations lacunaires avec l’entourage, de monologues intérieurs de l’adolescent, d’articles publiés par la presse locale. Presque rien en 223 pages (dans l’édition Scripto) et 64 chapitres très brefs.

 La gageure réussie haut la main par Joyce Carol OATES tient dans son habileté à maintenir à la fois un suspense alors que l’issue fatale de ce qui n’est surtout pas un fait divers avéré est connue, à nous diviser intérieurement entre la croyance que quelque chose de confus s’est effectivement produit pendant le trajet en voiture et la conviction qu’au contraire, rien ne s’est passé hors un banal covoiturage occasionnel entre un élève et son professeur. Ce « quelque chose » se traduit, dans le mental de Darren en « la chose » : formulation vague et visant la neutralité, interdisant au langage de nommer éventuellement ce qui s’est réellement ou non passé. « La chose avec Mr Tracy » est comme la formule magique qui occulterait des pans entiers de subconscient.

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 Mais si « rien » ne s’est passé, pourquoi alors toutes ces certitudes un peu trop marquées, ces soupçons en venin délétère, ces fantasmes ayant franchi la barrière de l’innommable, pourquoi cette célérité à commenter, supputer, hypothéquer, cette obstination à ratiociner, pourquoi ces aveux rétractés puis finalement effacés d’un simple mouvement d’humeur et de souris glissant sur le tapis de l’ordinateur familial ? Pourquoi ces envois, par courrier postal, de photos de compétition de natation où Darren trône dans son slip de bain Speedo violet ?

De qui, ces voix, qui murmurent, à propos de Mr Tracy :

 -C’est un pédé. Il suffit de le regarder pour comprendre.

Un pédé n’a que ce qu’il mérite. Il ne demande que ça…

« Pervers »… « Pédophile »…

« Pédophile »…

Comme ces prêtres catholiques dont on entend parler. Ils s’en prennent aux jeunes garçons.

C’est Tracy l’ennemi. Il a un « préjugé ».

C’est lui l’ennemi, pas nous.

Une vie secrète, je peux vous le dire. Ils en ont tous une.

Bien sûr, il est prudent par ici. Il sait ce qui lui arriverait s’il se faisait prendre.

Il vous regarde quand même d’une drôle de façon.

(Jamais approché aucun garçon du lycée ? Pas une seule fois ?)

(Pas que l’on sache. En tout cas pas jusqu’à présent). (page 97)*

L’usage concerté car subtil de parenthèses, parfois, de tirets embrayant des conversations qui feignent l’échange alors qu’elles ne sont peut-être tout simplement que le résultat d’un morcellement de pensées contradictoires, sont des choix éloquents de ponctuation ou de typographie utiles, auxquels OATES recourt volontiers pour mieux rendre compte du brouillard qui noie, de manière persistante, la réalité éventuelle des faits.

Alors, peu à peu s’efface complètement l’objective narration au profit des commentaires alternatifs, à propos d’eux.

On finit bien vite par comprendre, malgré notre appétence universelle à nous abreuver de scandales et même de l’ombre la plus maigre soit-elle d’un quelconque fait divers pourvu qu’il soit suffisamment sordide, que l’on ne saura jamais… rien. Rien d’autre que ce que notre conscience mutique de lecteur s’autorisera à accréditer. Et qui risque fort de changer, de se modifier sans cesse, au fil des pages. L’enseignant a peut-être voulu draguer son élève. Ou pas du tout. Darren n’a peut-être que fantasmé les intentions réelles de son professeur. Ou pas le moins du monde.

MOTS DITS QUI TUENT

 Ce qu’on finit par davantage appréhender, toucher de près (si l’on ose écrire) même au scanner, c’est la réalité perturbée d’une péripétie au départ dénuée de tout intérêt crapuleux ou spectaculaire, comme une scène de crime est souillée un peu à la hâte par ceux qui se dépêchent d’enquêter sur elle, c’est le tragique inéluctable propre aux drames : un seul mot, un seul regard, un seul genou contre un genou dans un habitacle aussi étroit que l’est celui d’une voiture et voilà la grande machinerie de la perversité présupposée lancée. Un seul mot, une seule phrase d’un seul courriel d’abord écrit pour disculper puis finalement effacés suffisent pour enrayer encore plus loin ladite manigance du Destin. Ces mots, ces phrases, dits ou tus, retranscrits fidèlement ou déformés, ces tropismes de regards censément concupiscents ou troublés d’un adulte vers un adolescent, d’un adolescent vers un éducateur, se trouvent ainsi coagulés pour empêcher que le moindre sérum de vérité, un tant soit peu objective, remplisse son rôle et agisse comme contrepoison au virus de la Rumeur.

Lequel virus transforme alternativement un innocent en coupable et l’inverse tout aussi bien.

Les interrogatoires policiers succèdent aux souvenirs d’enfance mal éteints et rallumés pour la circonstance. Espaces et Temps entrent en collision, en connivence pour s’annihiler les uns les autres. Espaces et Temps de la Toile ou de la réalité dématérialisée par les ordinateurs, les emails, les sms. Des croisements, accouplements monstrueux se produisent entre eux. La Vérité, elle, qui n’est pas certaine de survivre, n’y retrouvera pas ses « petits ». Les conseils et injonctions contradictoires se bousculent, surtout dans la conscience de Darenn qui souffre déjà de se chercher une voie identitaire malmenée par des responsabilités advenues trop tôt en solitaire :

Dis la vérité. Dis ce que tu sais.

Suis la voix de ta conscience. Ne mens jamais !

Défends tes droits.

Et ne sois jamais un mouchard. (page 144)*

 Le roman de Joyce Carol OATES réussit à devenir presque performatif. Lu en 2 ou 3 jours, selon disponibilités, on se surprend à penser qu’une fois reposé, les mots vont se livrer à des bagarres intestines pour changer leur ordonnancement sur les pages, les pages accepter éventuellement de s’inverser, de se livrer à des rondes, à des bals qui transformeront leur portée, leur importance. Que tout le roman finisse par ranger, classer ce dossier afin qu’on y voie plus clair. Plus clair que dans nos doutes à jamais instillés, que dans nos crédulités secouées.

 Mais un livre, aussi sulfureux serait-il, restera toujours sagement replié plus ou moins négligemment sur sa tranche, avachi au coin d’un sofa, ses première et quatrième de couvertures exhibées impudiquement à l’angle d’un bureau, d’une table de chevet, entre les mains d’une lectrice dans un bus, d’un lecteur assis en tailleur sur le sol d’une bibliothèque.

 Au contraire des hommes, un livre ne devrait jamais mentir.

Sauf, parfois, par omission.

Mensonge romantique et vérité romanesque s’annihilent ironiquement ainsi de plein droit l’un l’autre.

Mais un livre n’est pas non plus sommé d’écrire la vérité. La connaît-il lui-même, d’ailleurs ?

« Sexy » moins que tout autre.

C’est bien, justement, ce qui le rend assez indispensable.

*: la pagination des extraits retranscrits ici est celle de l'édition en collection "Scripto".

Sexy de Joyce Carol OATES, traduit de l'anglais (États-Unis) par Diane Ménard, ©, Paris, Gallimard, coll. Scripto, 2005 puis coll. Folio, 2009.   

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