EDITH SCOB, LA BELLE VOIX AVEC UN BEAU VISAGE

Sa vie d'artiste l'a toujours menée vers des rôles, des aventures filmiques ou théâtrales, que beaucoup n'auraient pas eu tort de fort lui envier. Son secret résidait sans doute dans une détermination à choisir des personnalités et l'originalité, la fantaisie ou l'intellectualité qui ravit. Carax, Essayas, Minyana, Cantarella, Sobel, Michel Fau doivent être bien affectés, ce jour...

Edith SCOB était une comédienne que beaucoup connaissaient mais ne savaient pas toujours dire son nom. Et, inversement, ceux qui connaissaient ce patronyme de scène (elle est née Edith Vladimirovna Scobeltzine en 1937), avaient pour réflexe de citer aussitôt le long métrage du réalisateur Georges FRANJU, Les Yeux sans visage. Ce n'était pourtant pas le premier ni le dernier film joué sous sa direction: La Tête contre les murs, Thérèse Desqueyroux, Judex, Le dernier mélodrame: une fidélité réciproque les lia pendant vingt ans.

Et Les Yeux sans visage sont, pour tout cinéphile, une oeuvre si importante que Leos CARAX, pour son Holy Motors, cèdera à la tentation (non gratuite, puisque le film interroge aussi les valeurs de l'apparence) de demander à Edith SCOB de porter à nouveau le masque célèbre. 

MASQUES PRÉMONITOIRES

Sans doute que toute autre actrice n'aurait pas vu d'un très bon oeil d'être ainsi reconnue, de prime abord, par la "négation" de son visage. Mais SCOB (dont le portrait aux traits émaciés mais fort réguliers, ses yeux bleus et sa chevelure très claire lui conféraient une beauté véritable) devait justement ne jamais ressembler à quelqu'un de commun. La liste impressionnante des films et des pièces de théâtre, en compagnie de créateurs audacieux, hors les sentiers battus pour la plupart, suffit à convaincre que le mot "carrière" est un vain mot pour celui ou celle qui veut à tout prix l'obliger à en faire sa principale motivation. Tout au contraire, on peut émettre l'hypothèse que, précisément, ces Yeux sans visage ont été, à l'instar des marionnettistes ou des ventriloques dont on oublie volontiers que, derrière ces voix, se meuvent, tout en se dissimulant en apparence, les personnalités les plus inventives et rigoureuses, un sésame précieux pour envisager l'Art de l'Actrice dans son acception la plus noble.

C'est qu'Edith SCOB disposait, par ailleurs, d'un atout fort irrésistible : une voix unique et très personnelle, constituée de minérale rocaille et velours mêlés. Les franciliens qui empruntent la ligne 3A du tramway, à hauteur du Boulevard Sout dans le XII è arrondissement de Paris, peuvent d'ailleurs l'entendre détacher avec élégance les syllabes de la station "Alexandra David-Néel" annoncée dans les rames, par sa voix, grâce au compositeur Rodolphe BURGER. 

A la radio, sur France-Culture avec René FARABET ou du temps du Nouveau Répertoire Dramatique dirigé par Lucien ATTOUN, puis plus tard, sous la direction d'autres créateurs, cette voix se reconnaissait immédiatement et favorisait l'imaginaire. Ne cédant guère à une interprétation réaliste d'éventuelles émotions, elle savait extraire le suc et la gangue des mots sans y apposer le moindre commentaire ou jugement accessoires.

Et je repense à L'Heure d'été, le film au titre involontairement prémonitoire hypothéquant l'heure de son décès aujourd'hui, où Edith SCOB interprétait le rôle d'une aïeule qui reçoit, en la demeure familiale, à la campagne, ses enfants et petits enfants pour évoquer ce qui fâche le plus souvent dans les mafias familiales: l'héritage. Sauf que ce long métrage (2008) d'Olivier ASSAYAS prend soin d'écarter tous les clichés, toutes les situations éculés et déjà maintes fois essorés par des romans ou téléfilms sur "le sujet" pour dessiner subtilement une fresque où il est davantage question des dilatations trompeuses du Temps et, surtout, de la vanité de la "transmission". Malgré un casting flamboyant de vedettes du grand écran (Juliette BINOCHE, Jérémy RENIER, Charles BERLING, Dominique RAYMOND), Edith SCOB prend et domine naturellement toute la place que ce rôle semblait exiger mais sans coups d'éclat tonitruants, sans larmes, sans jérémiades ni prurits de nostalgies plus ou moins contrefaites. A l'opposé, dans L'Avenir de Mia HANSEN-LOVE, elle joue le rôle de la mère d'Isabelle HUPPERT. Fantasque et dépressive, suicidaire comme  seules les personnes autoritaires sont autorisées à témoigner d'une feinte énergie pour ne pas seulement se détruire mais saccager leur entourage. Parce qu'ancienne gloire des médias désormais oubliée et pourtant cultivée, ce personnage semblait à mille lieues du tempérament d'Edith SCOB qui ne frayait guère dans les dîners en ville ou les festivals prestigieux ni n'aurait fait la Une de la plus petite revue sensationnaliste. Alternant grâce au désir des réalisateurs qui faisaient appel à elle, rôles chez des cinéastes confidentiels ou débutants et rôles chez des artistes aguerris, elle fit de même pour ses rôles au théâtre.

Guy RETORÉ, Jean ANOUILH, Georges APERGHIS (qui fut son compagnon), Michael LONSDALE, Brigitte JAQUES, mais aussi Antoine VITEZ (pour un Héron d'AXIONOV et une Mouette de TCHEKHOV, mémorables, au temps du Théâtre national de Chaillot des années 80) ont eu le bon goût de la distribuer avant que Claude RÉGY (première version d'Intérieur de MAETERLINCK, en 1985), Robert CANTARELLA et l'auteur Philippe MINYANA puis Luc BONDY, Yannis KOKKOS (l'un des scénographes attirés de VITEZ), Bernard SOBEL ou Hans-Peter CLOOS, Jacques NICHET, ne lui permettent d'expérimenter des aventures passionnantes. Grâce à des dramaturges rigoureux au point qu'on avait l'impression que certains de ces rôles avaient été conçus exprès pour elle. 

"PAS DE QUOI S'ATTENDRIR..."

Ce qui fut pourtant le cas, bien sûr, et par exemple, pour cette pièce devenue depuis 30 ans un classique de la littérature dramatique contemporaine, Inventaires. Aux côtés de Judith MAGRE et Florence GIORGETTI, comédiennes complices dont les rôles ont été aussi écrits sur mesure, elle y interprétait une des trois femmes qui viennent de remporter le grand jeu télévisuel le Marathon de la Parole (MINYANA a su fort bien éviter le piège des monologues grâce à ce subterfuge dramaturgie efficace et autorisant une acerbe critique, avant l'heure, de toute télé-réalité). Munie de sa cuvette (chacune des femmes se distingue et se raconte, se masque, par le recours et le truchement d un objet très prosaïque du quotidien, un lampadaire pour MAGRE, une robe de 1954 pour GIORGETTI), Edith SCOB savait transcender les mots apparemment pauvres d'une existence anémiée de tout relief,  par sa façon d'articuler de façon mi péremptoire, mi embarrassée, des confessions de trois sous. L'on aurait juré que ces trois femmes se connaissaient depuis toujours. Car les trois actrices formaient un choeur cohérent et soudé.Trois portraits en trompe-l'oeil (on y revient, décidément!) de trois destins à propos desquels Judith MAGRE disait, fort justement que, de toute façon, "il n'y a pas de quoi s'attendrir quelle que soit la vie qu'on a".

Voyez, écoutez plutôt...

" Inventaires " de Philippe Minyana au Théâtre Princesse Grace © MonacoInfo

Cette partition quasi parfaite pour expliquer, par exemple, à un profane, ce que recouvre ce mot désormais galvaudé de "dramaturgie" est fort musicale et le choix des actrices ne fut certainement pas hasardeux, de la part de MINYANA, tant leurs voix les distinguent et les rassemblent, en harmonie inattendue. La mise en scène de Robert CANTARELLA a donné lieu à de multiples reprises, le spectacle étant souvent plébiscité par des auditoires ravis d'écouter ces trois tempéraments narrer le menu fretin de destinées forcément mais joyeusement ratées.

"Héritage, transmission, Inventaires": on peut douter que ces mots là aient eu une valeur capitale éloquente et surtout suffisante pour la femme et l'artiste Edith SCOB. J'ai pourtant souvenir tout le plaisir qu'elle avait témoigné, en 1988 lorsque, venue à Lyon pour répéter une pièce d'Arnold WESKER, Annie, Anna, Annabella, au Théâtre les Ateliers, elle nous donna l'occasion, le temps d'une soirée de relâche pour nous tous (j'avais intégré, deux ans après ma sortie de l'Ecole nationale d'Acteurs de Saint-Etienne, la distribution de La Vie est un songe, de CALDERON, qui se jouait dans ce même théâtre, avec d'autres jeunes acteurs issus, eux de l'Ecole du Théâtre national de Strasbourg) et chez l'une des jeunes comédiennes, l'occasion de mieux la connaître, de l'entendre raconter quelques-unes de ses aventures théâtrales précédentes (nous la bombardions de questions) et de rire beaucoup, tant son espièglerie était aussi manifeste que le sérieux par lequel elle s'emparait des textes les plus difficiles mais les plus poétiques. Elle avait surtout l'élégance de ne pas paraître l'aînée distillant conseils et sentences. Elle paraissait très contente de partager, à 50 ans, un long moment de pur partage, presque à égalité avec de jeunes collègues. Ce souvenir reste intact.

Reste que le théâtre est depuis aujourd'hui en deuil réel d'une éminente personnalité. D'une femme indépendante, irradiante poétesse des scènes et des écrans libres.

(photo ci-dessous: Edith SCOB dans le rôle d'Anne de Latrave, in Thérèse Desqueyroux, film de Georges Franju, crédit photo: © ALAMY, tous droits réservés). 

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