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Billet de blog 26 oct. 2022

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Quand le Théâtre national de Nice offre un rôle à un acteur politique controversé

Nommée à la tête du Théâtre national de Nice en 2019, Muriel Mayette-Holtz fait tout pour plaire au parti du Maire, Christian Estrosi. Entre acquiescement pour la démolition du bâtiment historique et programmation de la venue de Nicolas Sarkozy, ces choix contestables n’émeuvent visiblement ni le Ministère de la Culture ni l’ACDN.

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UN CAS UNIQUE ?

Certes, le cas était a priori unique, sauf erreur ou omission, mais si cette très mauvaise idée était parvenue jusqu’à son terme, elle n’aurait pas manqué de jeter l’opprobre, éventuellement, sur tout le réseau des Centres Dramatiques Nationaux de l’Hexagone.

Muriel Mayette-Holtz, directrice du Théâtre national de Nice depuis 2019, avait en effet prévu et programmé, pour le 31 octobre prochain, la venue d’un artiste peu ordinaire, en la personne de… Nicolas Sarkozy, ex Chef de l’état français. Dans le cadre d’un cycle intitulé « Un peu, beaucoup, passionnément » (on notera l’originalité à haute valeur poétique et surtout intellectuelle du titre générique) conçu pour faire parler des personnalités politiques sur le rapport qu’ils entretiennent (ou non) avec l’art et la culture. Et ce, par l’entremise du rédacteur en chef du journal de presse local Nice-Matin, Denis Carreaux, dans le rôle du passeur de plats, éventuellement médiateur entre la « vedette » d’un soir et le public.

D’abord incrédules, les partis politiques d’opposition à la municipalité actuelle de Nice pensaient que les affiches annonçant la soirée inaugurale ce 31 octobre étaient l’œuvre du media parodique bien connu, Le Gorafi. Mais quand fut confirmée l’authenticité du projet, ils ne l’entendirent pas de cette oreille et n’ont pas manqué de s’en émouvoir auprès du quotidien Le Monde (1).

 On apprend, ce jour, qu’étant donné l’actualité judiciaire de M. Sarkozy, ses condamnations récentes et les révélations, il y a peu, du trouble rôle qu’il se permit de s’octroyer dans le choix du Qatar comme hôte du prochain mundial du football, la pression exercée sur Muriel Mayette-Holtz pour renoncer à son « idée » a heureusement obtenu gain de cause.

La soirée est donc annulée. Et le cycle entier d’autres conférences à venir également mis à l’index.

l'affiche du TNN (Théâtre National de Nice) annonçant la soirée du 31 octobre et finalement annulée, tous droits réservés

 HANDICAPS

Comment a-t-on pu en arriver là ? Qu’est-ce que ce mini scandale révèle donc d’un mélange des genres qui ne devrait pas même s’envisager, surtout à l’aune d’une simple « idée » jaillie de l’esprit d’une Responsable de Centre Dramatique National, dont la mission n’est certainement pas de mettre sous projecteurs le personnel politique, ancien, présent et même futur. Et ce, de quelque parti que ce soit.

Les Centres Dramatiques Nationaux ont été créés au lendemain de la seconde guerre, grâce à Jeanne Laurent et André Malraux, pour favoriser, sur tout le territoire français, la création et la diffusion de spectacles essentiellement théâtraux.

Hélas, on assiste, depuis environ vingt ans, à un essoufflement caractérisé de certains de ces lieux. Le manque de moyens (parfois), d’envergure (souvent), la valse des nominations des directions qui ne peuvent désormais imprimer leur marque, leurs talents et leurs esthétiques que pendant une période restreinte à 12 années maximum, a à peu à peu rendu illisibles l’originalité du réseau et sa spécficité.

 Celui de Nice, en particulier, cumule, depuis quelques années, les handicaps : après avoir été dirigé pendant 11 ans par Daniel Benoin (qui occupa les fonctions de Directeur du CDN de Saint-Etienne durant 28 années), il fut placé sous la responsabilité artistique d’ Irina Brook (fille de Peter Brook) qui préféra ne pas terminer son second mandat, jetant l’éponge d’une situation qui, si elle ne s’en confia pas publiquement, laissait penser qu’elle ne se sentait pas de taille à continuer de rivaliser avec le même Benoin parti seulement à quelques encablures de Nice, pour veiller à la destinée du flambant neuf et richement doté théâtre d’Antibes (qui n’est pas un CDN) mais en lequel la programmation systématique de têtes d’affiches, de spectacles aux dimensions et réputations enviables, -sans compter le savoir-faire indéniable de son Chef-, ne pouvait qu’amener les publics à déserter le théâtre niçois à son trop facile profit.

 Bien embarrassé par le départ et le renoncement d’Irina Brook, le Ministère, alors, se résolut à faire appel à une personnalité pouvant éventuellement faire état de sa capacité à savoir lutter à armes presque égales avec le "supermarché" du Théâtre d’Antibes, pour sauver le commerce de qualité et de proximité que devait demeurer le TNN.

 Il faut savoir qu’une nomination à la tête d’un CDN ne se décide pas unilatéralement par les instances du Ministère de la Culture : il faut également que les noms proposés puissent être agréés par l’élu de la Ville dont dépend le Théâtre public. C’est ainsi que Muriel Mayette-Holtz, en accord conjoint de Christian Estrosi maire RPR de Nice et Franck Riester alors Ministre de la Culture, lors du premier mandat présidentiel d’Emmanuel Macron, fut l'heureuse élue parmi une liste de divers postulants.

 La nomination de Mme Mayette-Holtz a sans doute tout à fait convenu à M. Estrosi, lequel n’aurait eu visiblement aucune difficulté à lui faire accepter, il y a plus d’un an et demi, la démolition pure et simple du bâtiment abritant le Théâtre national, pourtant situé au cœur de la cité mais dont l’architecture déplaisait tant à l’édile qu’il jugea bon de faire admettre la nécessité de sa destruction dans l’objectif de faire naître et évoluer un espace soi disant écologique, véritable Coulée verte censée marquer l'empreinte du règne du Maire sur la ville. (2).

Bien que les partis de l’opposition et même quelques collègues de M.Estrosi, dont Eric Ciotti se sont offusqués de pareille décision, bien que la fille de l’architecte du théâtre, Martine Bayard, aidée par quelques associations,  essaya, en justice, de faire barrage à cette reddition, l’édile a obtenu satisfaction, bénéficiant même de l’aval et de l'accord de la Ministre Roselyne Bachelot.

En lieu et place donc, désormais, du bâtiment historique (et pourtant si peu ancien) du TNN, trois nouveaux lieux, éclatés dans un périmètre relativement étendu de la ville, servent d’écrins pour les représentations ou de bureaux pour l’administration.

Cas unique, en France ! tant il est vrai qu’on a connu des CDN qui ont souffert de disposer, de la sorte, de locaux éparpillés sur un territoire, compliquant ainsi les relations entre l’administration et l’artistique et n’aidant guère les publics à fréquenter assidument un même lieu pour profiter des programmations.

A Nice, on préfère aller contre le confort et le progrès, puisque c’est un caprice du Maire qui le décide, avec la bénédiction de Madame la Directrice.

Laquelle, ne l’oublions surtout pas - et pourtant, les rares journaux s’étant faits l’écho de cette drôle d’idée d’inviter Sarkozy à une soirée de conférence sur l’art et la culture semblent frappés d’amnésie - doit une grande partie de ses récentes nominations en des lieux aussi prestigieux que sont la Comédie-Française, puis la Villa-Médicis à Rome, grâce aux Présidences de la République majoritairement couleur RPR.

En 2006, en effet, Muriel Mayette-Holtz dut sa nomination en tant qu'Administrateur de la Comédie Française suite à une maladresse commise (litote) par son prédecesseur, Marcel Bozonnet, qui jugea tout à coup inconvenant de mettre à l'affiche de sa saison une pièce du dramaturge autrichien Peter Handke, suite à sa lecture, dans le Nouvel Obs, de la présence de celui-ci aux obsèques du président yougoslave Milosvicz, annonça son déprogrammation, ce qui provoqua l’ire de la Présidence de Jacques Chirac qui préféra alors, par l'entremise de son Ministre de la Culture d'alors, Renaud Donnadieu de Vabre, ne pas renouveler le mandat de Bozonnet arrivant à son terme.

QUID DE L'ASSOCIATION DES CENTRES DRAMATIQUES NATIONAUX ET DU MINISTÈRE DE LA CULTURE ?

Ne pourrait-on pas voir, en l’initiative de celle-ci d’inviter M. Sarkozy, une sorte de réflexe de « renvoi d’ascenseur » ou de complaisance tant à l'égard des Républicains que de M. Estrosi qui n'a pas dû trouver à redire à pareille « idée ?

Car enfin, depuis quand, les Théâtres publics, et les CDNS en particulier, doivent-ils, peuvent-ils, être inféodés à ce point à des manœuvres politiciennes aussi grossières ?

Depuis quand ces institutions ont-elles le droit ou la mission de favoriser la voix de personnalités politiques si peu en phase avec l'artisanat théâtral?  - surtout quand celles-ci sont frappées d’indignité pour des délits ou affaires que la justice s’emploie à démêler ? Il est évident qu'une certaine neutralité s'impose, de la part des responsables artistiques qui ne doivent leur nomination (du moins l'espère-t-on) qu'à leurs compétences artistiques et néanmoins parfois managériales?

 Pourquoi l’Association des Centres Dramatiques Nationaux ne s’est-elle pas, jamais, émue d’une telle dérive et ne l’a-t-elle pas relayée auprès de sa tutelle principale, c’est à dire le Ministère de la Culture` ?

Si, comme son site l’indique, « L’Association des Centres dramatiques nationaux a pour but de susciter entre ses membres un ensemble de réflexions, d’actions et de travaux, propres à promouvoir et à dynamiser le secteur des Centres Dramatiques. L’ACDN s’attache à créer du lien à la fois entre les membres du réseau et entre les acteurs du champ artistique. En opérant à plusieurs échelles, l’association renforce le dialogue au sein de l’écosystème culturel pour défendre les intérêts collectifs. Ce rôle pivot lui permet de favoriser les meilleures conditions de réalisation des missions confiées aux centres dramatiques, garants de l’accès des publics au théâtre dans sa diversité sur l’ensemble du territoire » on a tout lieu de craindre que pareille désinvolture puisse à nouveau se produire.

Ne revenait-il pas à l’Association de discuter, dans un premier temps, avec Mme Mayette-Holtz, de l’inadéquation de sa proposition avec le cahier des charges global d’un CDN ? N'était-elle pas dans son rôle de lui rappeler que "l'accès au théâtre dans sa diversité par des publics" se trouverait ainsi contrariée et biaisée par la conception de ce cycle ? Fallait-il laisser les seuls partis d’opposition politiques locaux, s’indigner et faire barrage contre ce qui s’apparentait presque à de l’ingérence ? Comment peut-on supposer que les publics niçois ne perçoivent pas soudainement le TNN comme un instrument de propagande plus ou moins avoué ? Et, au-delà de ce seul cas, peut-être, alors, l’ensemble des Centres Dramatiques Nationaux de tout le territoire ?

Il y a fort à parier que, désormais, et pour un bon moment, certains passionnés d’art dramatique en pays niçois, fréquentent un peu, beaucoup, passionnément, « leur » théâtre… ou alors… plus du tout ?

Note:

(1) voir « La surprenante venue de Nicolas Sarkozy sur la scène du Théâtre national de Nice », journal « Le Monde », édition du 18/10/2022 et « Le Théâtre national de Nice annule la venue de Nicolas Sarkozy journal « Le Monde », édition du 26/10/2022.

(2) : pour de plus amples détails relatifs aux enjeux de la démolition du Théâtre National de Nice et aux ripostes tentées pour la surseoir, consulter ce document

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