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Billet de blog 26 nov. 2022

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Christian Bobin / Hans-Magnus Enzensberger : deux tombeaux

Rien, en apparence, ne semble justifier d'apparier l'oeuvre littéraire de l'Allemand Enzensberger et celle du Français Christian Bobin. Rien, excepté que tous deux viennent de disparaître, ces 23 et 24 novembre. Et qu'on envie, à l'avance, ceux qui vont découvrir leurs oeuvres respectives, s'ils les méconnaissent encore. Ce billet espère y contribuer.

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CONTREPOISONS

En ces récents jours où le vrai froid a enfin installé ses pièges de givre et guette avec avidité le passage imminent de l’hiver pour mieux le capturer et nous le livrer, la Mort devait avoir besoin d’avoir près d’elle des sources lumineuses de poésie, puisqu’elle vient de rappeler, en l'espace de 24 heures à peine, deux des plus éclairants écrivains européens: Christian Bobin, natif du Creusot en Saône-et-Loire française et Hans-Magnus Enzensberger, le Bavarois de Kaufbeuren.

Si le premier décède relativement jeune (71 ans) d’une vie plutôt sédentaire, consacrée presque uniquement à l’écriture poétique, le second aura passé 93 ans de sa vie à séjourner aussi bien en Allemagne qu’en France, à Cuba, aux Etats-Unis, au Mexique, à explorer bien des domaines littéraires (roman, poésie, nouvelles, théâtre, philosophie, livres pour l’enfance et la jeunesse).

Rien, donc, en commun, entre les deux hommes, ne semblait les prédisposer ni à se fréquenter ni à écrire quoi que ce soit à quatre mains. Si ce n’est, sans doute, ce regard heureusement distancé sur les choses et les êtres vivants et, surtout, un attachement fécond à la langue et à tout ce que celle-ci est capable de charrier et d’animer pour peu qu’on en prenne soin et qu’on la considère elle-même comme une matière vivante propice à décourager les ombres embarrassantes de l’illusion.

Si l’auteur de La Part manquante a cherché inlassablement à démontrer que la figure angélique ne pouvait se concevoir sans lui rendre sa dimension humaine, l’écrivain allemand, quant à lui, s’est plutôt efforcé de suggérer que l’Homme est surtout compétent dans son inlassable recherche du conflit avec ses semblables. Ce n’est pas son essai Médiocrité et Folie (1988) qui nous contredirait ?

Or, un contemplatif et un cynique ont, peut-être, tout de même en commun de vouloir retenir et consigner des éclats de lucidité pour mieux dévoiler comment s’agglomèrent des secrets et, surtout, une inclination personnelle à valeur d’exemplarité, pour le refus des convenances et le poison de la pensée préfabriquée.

ENZENSBERGER, L'INSOUMIS

 Tantôt sérieuse, tantôt très humoristique, la littérature d’Enzensberger excelle dans les grands écarts. On croirait qu’entre Le Naufrage du Titanic, une comédie théâtrale de 1978 et son essai sur les Perspectives de guerre civile (1993), l’écriture a subi une métamorphose radicale, quand elle n’a fait que faire coïncider, chaque fois, son propos à une forme. C’est cette habileté, précisément, à passer du récit romanesque au livret d’opéra qui a valu à l’écrivain bien des récompenses, aussi diverses, en son pays, que celle de la Paix-Erich Maria Remarque, mais aussi le prix Heinrich Böll, le prix Heinrich Heine, la Médaille d’Or du Circulo de Bellas Artes, ou, en France, le Prix Jean-Monnet des littératures européennes de Cognac, etc.

Son adaptation du célèbre Misanthrope (devenu « L’Ennemi de tous ») est non seulement cocasse, puisqu’il réussit à l’actualiser et que des références à Bernard Pivot ou Patrice Chéreau (dans les scènes dites "du Sonnet" ou "des Portraits") sont pertinemment hilarantes, mais aussi une gageure qu’il accomplit brillamment : il s’est en effet donné pour contrainte de respecter, au vers de Molière près, le déroulement de la pièce et s'obliger à rimer. Seule la scansion s’en trouve bousculée, dans la traduction française de cette pièce initialement écrite en langue allemande elle-même reprenant la comédie d’origine, ce qui a représenté bel et bien trois filtres linguisiques successifs : l’alexandrin s’efface au profit du huitain mais sans opérer, jamais, la moindre perte de subtilité stylistique et, souvent même, réactivant, comme un cache qui se laisse voir volontiers, celle de Molière.

 Tôt enrôlé, malgré une famille foncièrement antifasciste dans les jeunesses hitlériennes, Enzensberger eut la préscience que tout ce qu’on lui dictait était contraire à la bienfaisance de l’humanité, aussi s’employa-t-il à feindre l’obéissance pour mieux miner, de l’intérieur, tout flagrant délit d’allégeance au terrorisme. Il fut donc renvoyé non sans faire semblant, une dernière fois, selon son propre aveu, d’en éprouver quelque vergogne, afin de mieux dissimuler son contentement d’être ainsi répudié par un tel ordre autoritaire et criminel. De là, sans doute, lui vint pour sa vocation d’écrivain, la certitude que tout homme usant de la terreur s’apparente, comme le titre de son célèbre ouvrage l’indique, à un Perdant radical. (1)

Ce n’est, bien sûr, pas par hasard s’il prendra, en 2015, ardemment la défense de son homologue Günter Grass, qui, à sa mort en 2015, fut la cible de bien des polémiques à propos de son œuvre jugée ambiguë, en écrivant que l’ancien Prix Nobel de Littérature 1999 était  « un empêcheur de tourner en rond, un requin au milieu des sardines, un solitaire et un sauvage dans notre littérature domestiquée, et Le Tambour est un pavé comme le Berlin Alexanderplatz de Döblin, comme le Baal de Brecht, un pavé sur lequel les critiques et les philologues vont avoir à ronger pendant au moins dix ans, jusqu’à ce qu’il soit à point pour la canonisation ou l’oubli. ». Enzensberger ne pouvait que reconnaître en Günther Grass un allié, puisque tous deux se sont appliqués à dépeindre le « fascisme ordinaire », même si, dans le cas de l’auteur du Tambour, l’engagement chez les Waffen-SS, à l’âge de 17 ans, s’était déroulé, selon les aveux tardifs de l’intéressé en 2006, en toute méconnaissance de cause, et qui pouvait apparaître comme un positionnement exactement contraire à celui d’Hans Magnus Enzensberger.

 C’est sans doute cette foi imputrescible envers les âges d’enfance et d’adolescence qui permit à l’écrivain allemand de consacrer une part de son œuvre à un lectorat plutôt très jeune mais de façon non accidentelle. Son Démon des maths : le livre de chevet de tous ceux qui ont peur des mathématiques, en 1998, et paru chez Seuil/Métaillé conte, par le biais d’une fable, le lent apprivoisement des nombres par le petit garçon Pierre également héros d’un autre ouvrage publié l’année suivante, en 1999, Les sept voyages de Pierre, en lequel il est recommandé de savoir apprendre à dompter les images plutôt qu’à se laisser prendre par elles.

LA PURETÉ SELON BOBIN

L’enfance et l’image sont également deux notions fondamentales dans l’œuvre de Christian Bobin. Pourvu qu’on les nettoie, elles aussi, du vernis altérant la qualité de vision qu’on puisse en avoir. S’il débarrasse l’icône de Saint-François d’Assise, dans son livre Le Très-Bas, de tout ce qui l’encombre de préjugés ou de connaissances lacunaires quant au sens de sa mission et de sa vie, l’écrivain français n’aura eu de cesse, également, de ne pas accorder trop d’attention à une frange critique prompte à dévaloriser son écriture, la réduisant, par manque d’intelligence et surtout de sensibilité, à une addition de réputés « bons sentiments ». Or, la littérature de Bobin ne s’appréhende pas avec la vélocité des phraseurs que plus grand chose n’étonne et qui préfèrent apposer leur dédain inculte à ce qu’ils pensent déconsidérer pour sembler plus profonds quand ils sont simplement surplombants. Mais l’auteur d’Une petite robe de fête a toujours eu suffisamment de lecteurs et lectrices avisés pour ne pas être influencés par les caprices d’une mode qui redoute trop de se laisser cueillir par des pensées jugées passéistes parce qu’ils n’en perçoivent que l’alacrité de l’écume et non la sagesse tranquille.

 Rappelant que la peur est, le plus souvent, une émotion d’adultes, Bobin s’adresse à toutes nos enfances, en particulier dans L’Inespérée (1994) :

« Etre seul dans un chagrin ou dans le vert d’une forêt, c’est effrayant. Il faut le savoir mais cela ne concerne pas l’esprit, le dedans, cela donne une information sur le monde - comme de savoir que le vent du nord est glacé, que la neige reste toujours en altitude sur les montagnes. Alors tu l’apprends et puis tu l’oublies, comme dans l’enfance on oublie aussitôt ce qu’on sait pour aller jouer un peu plus loin, pour continuer de perdre son temps, de jouir du grand bonheur de perdre son temps. C’est une chose que les parents ont du mal à comprendre, cette jouissance-là. Ne reste pas désoeuvré, fais quelque chose, prends un livre. Même le jeu ils voudraient que ce soit éducatif - pas que pour jouer, pas que pour rien. C’est que les parents sont des adultes et que les adultes sont des gens qui ont peur, qui se soumettent à leur peur, qui la connaissent d’une connaissance servile, sombre. » (2)

 J’ignore si Enzensberger a jamais lu Christian Bobin mais je gage qu’il se serait trouvé en phase absolue avec ces lignes, lui qui savait aussi prendre l’écriture pour un pur jeu.

Et si l’auteur allemand n’a surtout jamais défendu la moindre once de pureté en quoi que ce soit, ceux qui ont inconsidérément raillé la défense de pareille notion chez Bobin ont été coupables de bien des contresens. Car nul soupçon de valeur morale lui est attachée. La pureté, dans l’œuvre de Bobin, est l’appel systématique à scruter l’atome de vie déniaisé, justement, de tous les lieux communs car trop désinvoltes dont on l’encombre.

 Quant à parier que Bobin a éventuellement lu Enzensberger, rien n’est moins sûr non plus.

 Eux deux, cependant, maintenant éloignés des frasques terrifiantes terrestres, peuvent éventuellement se rencontrer à la confluence de leurs deux poétiques encourageant d'un même mouvement l'observation attentive et distraite des nuages, la levée des yeux vers le ciel indispensable pour s'ébrouer de tous les embruns sombres qui gâtent notre vue. Et pour ré-enclencher, comme l'enjoignent simplement ces deux très courts poèmes lus par le comédien Jacques Bonnaffé, notre courage à oser percevoir, à notre tour, malgré le bleu des frousses, derrière les "rébus volants" et l'opacité nébuleuse des voiles, quelques tremblements vacillants azurés de lucidité...

Le ciel bleu est bleu..., Hans Magnus Enzensberger © Poème
Orage d'hiver, Hans Magnus Enzensberger © Poème

Notes:

(1): Hans-Magnus Enzensberger, Le Perdant radical: essai sur les hommes de la terreur, traduit de l'allemand par Daniel Mirsky, collection Folio Le Forum, © éditions Gallimard, 2016.

(2) Christian Bobin, L'Inespérée, © éditions Gallimard, 1994.

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