La place des larmes: Claude Régy est mort

Raconte-t-on vraiment dans un article toutes les émotions folles et les larmes fortes que cause le décès d'un artiste qui compta plus que quiconque ? On peut le tenter, à défaut d'y parvenir comme on l'espérerait peut-être.

Voilà que celui qui nous avait appris à vivre avec l'idée de la mort presque chaque jour, non comme une idée fixe et obsédante, mais parce que, selon lui, on n'avait rien compris de la vie, si l'on ne l'accompagnait pas raisonnablement de la pensée de la perspective finale, s'en est allé. Lentement, patiemment, en compagnie des auteurs qu'il avait contribué à faire connaître et découverts et de chercheurs scientifiques, il avait été émerveillé d'apprendre que tout ce qui est organique contient intrinsèquement son contraire. Qu'on ne pouvait songer à rien de bien sérieux si on ne cessait pas de réfléchir en prenant en compte tous les éléments qui forment une question, une problématique. Il ne théorisait pas de cette manière lorsque il vous guidait sur une scène, mais ces principes rôdaient activement dans sa quête acharnée d'une voix, d'un son, d'un déplacement, de l'émission d'un texte, du froissement d'un habit contre un autre, d'un regard...

L'histoire, pour les précisions purement biographiques retiendra que ce metteur en scène de théâtre est né le 1er mai 1923 et qu'il est mort donc ce 25 décembre 2019. 

96 ans d'une vie aux trois quarts consacrée exclusivement au théâtre. Mais très loin des circuits habituels, connus, balisés par ses pairs qui lui vouèrent tantôt une admiration éperdue tantôt de farouches batailles, considérant que son apprentissage pouvait être comme dangereux pour tout jeune artiste qui suivrait ses sillages. Il n'enseigna alors que quelques années seulement au Conservatoire national supérieur dramatique de Paris. Mais fut souvent invité, ensuite, ailleurs, par d'autres établissements plus ouverts à la pratique d'un art qui ne peut évidemment jamais se cloisonner dans des diktats académiques. Et tant de jeunes metteurs en scène, actrices, acteurs, qui l'aimèrent, le lui écrivirent, le lui dirent. Sauf erreur ou distraction, il n'est pas certain qu'un(e) autre que lui, ait suscité autant d'élans quasi inconditionnels.

En presque tous domaines, RÉGY effectua un parcours à l'inverse des autres. S'il dirigea, dans ses premières années des comédiens aussi prestigieux (mais pas forcément tous considérés alors comme tels à l'époque) que Gérard DEPARDIEU, Delphine SEYRIG, Sami FREY, Jeanne MOREAU, Jean ROCHEFORT, Michel BOUQUET, Michael LONSDALE, Bulle OGIER puis plus tard Isabelle HUPPERT, peu à peu il préféra engager des actrices et acteurs rencontrés justement dans le cadre de ses cours et des stages d'interprétation des écoles d'art dramatique. On peut dire qu'il constitua une sorte de famille en compagnie de laquelle il inaugura plus d'une fois l'avènement d'un nouvel écrivain de théâtre la plupart du temps étranger et contemporain (à quelques infimes exceptions près): Botho STRAUSS, Peter HANDKE, Gregory MOTTON, Sarah KANE, Jon FOSSE, Arne LYGRE, David HARROWER. Dans cette famille on retrouve les noms d'Axel BOGOUSSLAVSKI, Valérie DRÉVILLE, Yann BOUDAUD, Jean-Quentin CHATELAIN, Catherine SELLERS. 

Claude RÉGY, peu à peu, ne montait plus de spectacles selon la formule trop consacrée et qu'il abhorrait plus que toute autre. Il créait des expériences auxquelles il invitait chacun ou chacune à participer le plus librement possible. Pour des spectateurs avertis ou non. Avertis de ses maniaqueries pour le silence, pour le ralentissement extrêmes des acteurs. Pour les pénombres épaisses et les atmosphères étranges jamais conçues artificiellement à grands renforts de sculptures de lumières ou d'effets techniques élaborés de façon sentencieuse et, encore moins, spectaculaire. L'horreur pour le spectaculaire était son principal cheval de combat qui lui permettait, au contraire, de garder nette la piste que, telle une page blanche, il voulait conserver intacte de tout geste convenu, de tout écho de voix déclamant mécaniquement un texte. 

Sachant le théâtre par essence éphémère, il créait, paradoxalement, mais sans la moindre préméditation manipulatrice, des voyages pour spectateurs qui retiendraient longuement, voire à tout jamais, ce qu'ils crurent voir et entendre comme ils le faisaient habituellement dans une salle de théâtre. J'ai souvenir de gens, à Marseille qui, à la faveur d'un débat avec lui et ayant assisté à l'une des représentations, deux jours avant, de Chutes de Gregory MOTTON essayaient de raconter leur sidération. Ils n'avaient pu ni dîner ni dormir une fois rentrés chez eux, comme hantés par ce qu'ils découvrirent. Furent tentés de sortir pendant la représentation mais demeurèrent assis. Puis revinrent. Puis assistèrent donc à cette rencontre entre le metteur en scène et le public. Non pas tant pour "comprendre" que pour héler ainsi REGY en témoignant de leur déroute. Gageons que, s'ils lisent hasardeusement ces lignes, ils se reconnaîtront? mais sans doute que d'autres spectateurs pourraient avoir connu ces mêmes impressions en apparence (seulement) contradictoires.

Pour résumer sa démarche, au cours des trente dernières années de sa pratique artistique, RÉGY visait la gageure que le spectateur écrive son propre spectacle (il regrettait qu'aucun autre mot ne puisse se substituer à celui-ci, qu'il jugeait impropre pour ce qu'il réalisait) au même titre que l'écrivain créa initialement le texte qui serait donné à entendre et à éprouver. A condition, bien sûr, que les acteurs chargés eux-mêmes de transmettre ce texte, fassent ce même travail d'alchimistes consistant à suivre, à la lettre, le tracé des mots sur la page.

Car pour Claude RÉGY, le texte était organique. Certainement pas un matériau à malmener ou à approcher approximativement. Il pouvait sursauter si une seule syllabe, un seul mot manquaient ou étaient remplacés par d'autres. Pendant les répétitions, il pouvait tout à coup psalmodier plusieurs fois de suite un seul syntagme, le faire résonner contre la paroi des murs, demander à l'acteur de parler "aux dieux" ou qu'une phrase soit l'équivalence d'un meurtre ou, au contraire, d'une étreinte contrainte ou sollicitée... Il dé-réalisait le naturalisme des mots autant que des lieux. Il demandait qu'on franchisse la lisière des frontières. Qu'on creuse l'abcès d'un monologue par des coups de sonde dans ses dents en apparence creuses. Il apportait à l'acteur tant d'images, pendant que celui-ci essayait de retrouver le geste inaugural d'écrire qu'ainsi lesté de sensations, d'impressions, de lueurs fugaces et de timbres défaits, l'interprète ne pouvait plus parler comme tout le monde. Ce qui faisait qu'un mot, une phrase, un groupe de répliques donnaient à percevoir des syllabes qu'on pensait familières, totalement neuves, entièrement réinventées.

Tout cela peut sembler abstrait. Cela ne l'était pourtant pas, en définitive. Et même tout au contraire. Mais moins qu'un autre encore, un spectacle de Claude RÉGY ne pouvait et ne pourra jamais se décrire. Il faudrait pour cela ouvrir la boîte crânienne et l'enveloppe corporelle du narrateur pour tenter d'autopsier ce à quoi cela pouvait s'apparenter. Comme cela ne s'appariait justement à rien de connu...

Contrairement à ses coreligionnaires, RÉGY n'estimait pas qu'une fois le temps des répétitions passé, l'expérience à vivre était ainsi mise en boîte plus ou moins définitivement. Il se plaisait au contraire à rappeler que les Allemands, eux, appellent "répétitions", "Probe" (qui veut dire "Essais"). C'est ainsi que le metteur en scène, sans exception aucune, assistait, chaque soir, blotti dans l'ombre choisie d'un renfort d'escalier derrière un praticable, dans le renfrognement d'un fauteuil délaissé au fond de la salle, à chacune des "représentations". Et continuait même, à distance et bien sûr silencieusement, à diriger les acteurs. D'un geste lent et sûr, il pouvait aussi raccompagner un spectateur qui décidait de quitter la partie, pour refermer le plus discrètement possible la porte de salle derrière le dissident. RÉGY créait ainsi sans cesse un lien entre public et artistes en ayant la délicatesse d'entendre chaque fois la qualité de silence plus ou moins tenue ou chahutée par des publics qui finissaient par délaisser toux et grondements, soupirs ou jeux machinaux avec la boucle d'un sac.

On imagine, si on ne connaissait pas l'homme, qu'une telle personnalité s'avérait bien trop sérieuse. Bien qu'il impressionnât par sa culture, son acuité, ses connaissances souvent très étendues en divers domaines, il était au contraire un homme que l'humour ne rebutait jamais. Et savait créer l'aise qui convient aux entretiens par l'invention d'un bon mot qui n'était bien sûr pas gratuit. D'une malice inattendue, souvent même au moment où l'on s'engageait dans des conversations parfois très doctes, sa voix chaude et de velours permettait au contraire qu'on retienne autant ce qu'il vous apprenait que l'anecdote ou l'astuce langagière qu'il avait ainsi lancées. 

Formé lui-même, dans ses jeunes années par Tania BALACHOVA, il honora celle-ci en rappelant que cette Professeur fort estimée par tant d'acteurs qui lui durent des carrières conséquentes, savait enseigner pour une raison très simple: elle ne manquait jamais de mettre beaucoup d'amour dans sa vocation de transmission.

On peut dès lors énoncer que RÉGY faisait de même. 

Claude Régy - Par les abîmes © Patrick Le Saumon

L'émotion est immense, pour moi, même si je savais qu'un tel instant adviendrait, en cette journée du 26 décembre et elle demeurera intacte dans les mois, les années à venir. De 1986, date à laquelle je commençai à le rencontrer (suite à une longue lettre que je lui avais adressée pour lui confier les maladresses de mon admiration) jusqu'à l'automne 2016, date à laquelle je le vis une dernière fois pour Rêve et Folie de Georg TRAKL aux Amandiers de Nanterre, soit pendant 30 ans, il a toujours répondu présent, répondu à mes lettres, à mes demandes de rencontres et d'échanges, accepté des interventions devant des étudiants... Quand il venait (trop rarement à mon goût) à Lyon et que nous sortions d'un restaurant, rares n'étaient pas les jeunes gens qui, le reconnaissant, manifestaient leur immense contentement de le croiser, de lui dire à leur tour à quel point il comptait. Il riait alors tandis que nous continuions à marcher. Et quand, après avoir commenté cette irruption et cette interpellation spontanée, je me permis soudain trop grave de le questionner dans un élan approximatif "Comment ferons-nous quand vous n'y serez plus?" il n'hésita guère, fit mine de reprendre son souffle puis lâcha, incrédule et stupéfait de tant de naïveté:  "Eh bien, vous vous débrouillerez!"

Moins que jamais, je le crains, Claude tant aimé, le monde, puisque vous l'avez laissé, sera justement désormais aisé à démêler...

Et, non, décidément non, on ne raconte jamais vraiment dans un article toutes les émotions folles et les larmes fortes que cause le décès d'un artiste, d'un ami qui compta plus que quiconque. 

(...)

Je crois aux intersections. Je ne crois pas au confusionnisme.

Je crois au principe d'exagération, à l'utopie, à la non-rentabilité.

Souhaiter que se multiplient des lieux de déréliction, qu'on sache où travailler.

Qu'on sache où aller voir.

 

Penser à des lieux pour des aventuriers. Des nomades.

Etre très vigilant sur l'acoustique, sur le respect de l'absolu silence, du vide parfait.

Nombres d'or au sein de la sauvagerie.

Technologie de pointe en pleins lieux dévastés.

Plus d'un sanctuaire serait assaini si on y mettait le feu.

Lieux qui sauraient faire penser à d'autres lieux.

Lieux où coïncident les contradictions.

Lieux de fiction.

Lieux de folie, de mort.

Endroits sans mesures, de silence et de cris.

Des endroits où se taire sous la pluie artificielle.

Qu'on nous laisse la place des larmes.

Claude RÉGY, Espaces perdus, éd. Les Solitaires Intempestifs, 2002, rééd.de 1991, Plon.

 

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