"L'Autre": cet ambigu ...

Les médias, dans leurs lucarnes ou en leurs colonnes, regorgent de belles déclarations empathiques et nourries d’emphase a priori généreuse sur la considération qu’on croirait unanime avoir de « L’Autre ». Tandis qu’on constate tout de même un rapport à la réalité que recouvre ce drôle de mot vague, de plus en plus sauvage.

Frappante, est la Une du soir de Médiapart en ce 26 septembre, où semblent se célébrer les vertus d’un altruisme qui « irait de soi ». Ou qui serait le mot d’ordre d’une éventuelle respectabilité qui tenterait, par tous les moyens, de dissimuler des intentions moins brillantes : bien sûr, l’actualité de ces derniers jours, à propos de l’accueil de l’Aquarius et du sort des migrants, attise plus particulièrement les charbons presque ardents qui font brûler des pans entiers de mémoire, récente ou ancienne, pour tenter de réactiver un feu sur lequel on jette pourtant régulièrement et sans doute plus que jamais, les eaux sales d’une opprobre qui s’obstine à taire son nom. « L’Enfer, c’est les Autres » : l’antienne désormais trop célèbre de Sartre, semble avoir été oubliée, vidée de son sens, à force d’être rabâchée. Elle devrait cependant nous servir à nouveau de mètre étalon pour vérifier si nos compétences d’altruistes, bien au-delà des trop bonnes déclarations d’intention, ne se sont pas raccourcies, au contraire.

LES UNES D'UN SEUL SOIR

 La Une de Médiapart, donc, affiche : une émission intitulée « Les gauches et les migrants », tandis qu’en face, des articles triés sur le volet et sélectionnés par la Rédaction, votent à l’unisson pour un « Manifeste pour l’accueil des migrants » , article chevauchant un autre billet au contenu prémonitoire : « Zemmour et le complexe de l’Autre ».

A l’étage du dessous, l’ex dirigeant de Médiapart Edwy Plénel professe que « Sauver les migrants c’est nous sauver nous-mêmes ». Quoique habile, elle est, tout comme la formule proverbiale de Sartre, peu nouvelle et entravée, même, des maillons d’une longue chaine de tropismes qui s’évaporent à force d’être noyés dans la généralité. Elle semble aussi s’inspirer de cette autre formule qui prétend « Aide-toi, le Ciel t’aidera » : axiomes à l’emporte pièce qui, pour prolixes en bienfaits qu’elle aimerait dispenser, n’en demeurent pas moins ambigus.

 L’objectif de ce billet n’étant évidemment pas de tremper dans le bain acide d’une tentative de synthèse sur cette seule question du sort des réfugiés, essayons néanmoins de nous pencher sans trop nous appesantir ni nous courber à force de déférences, sur ce mot et cette notion de «  L’Autre ». Puisque cette question semble tarauder l’Homme contemporain.

 Il semble tout d’abord qu’à le prononcer, ou à évoquer la notion qu’il est sensé recouvrir, ce mot qui ne peut se passer de la tutelle de son article défini, entraine fatalement à sa suite une sorte de stupéfaction précédée d’un silence qui se doit d’encaisser la chambre d’écho quelque peu lugubre qu’il ne manque pas de faire entendre au tréfonds des abîmes redoutés.

 Or, L’Autre, c’est – par exemple - la femme pour l’homme, (et vice versa), le migrant pour le sédentaire (et vice versa), le travailleur pour le chômeur (et vice versa), le croyant pour l’agnostique, etc etc… Autrement dit, diverses populations qui, si elles étaient toutes rassemblées, finiraient par ressembler à une jungle d’où il serait illusoire d’espérer s’y tailler une route pour fuir la déroute de l’incompréhension mutuelle.

 L’Autre, nous instruit le Littré, c’est avant tout le Second : puisque, pour se mesurer à cette entité étrangère à laquelle personne ne peut se vanter de ne pas sans cesse se mesurer pour vérifier sa propre identité ou légitimité premières, par similitude hypothétique, on accorde à cet Autre une place de deuxième choix et non le primordial. Si « je suis » c’est alors qu’un autre peut exister. L’autre n’existe quasiment jamais pour que je « sois ». C’est un solipsisme universel : pas un qui lit cet article ne pourrait faire croire le contraire, il serait vite raillé.

L'AUTRE EST UN JE

 Car il arrive (et c’est un peu ce que semble écrire M. Plénel mais aussi bien « d’autres ») qu’on se souvienne de la fulgurante dichotomie réconciliée par Rimbaud, le voyant, que « Je est un Autre » : mais là encore le Je prédomine l’Autre, dans l’ordre hiérarchique de la formule de la fameuse lettre au voyant.

 Qu’en serait-il si on écrivait « Autre est un Je » ? aucun doute : le titre serait rejeté, par sentiment d’incrongruité, on ne saurait comprendre quoi que ce soit d’un peu tangible à ce précepte. Sans compter qu'il semblerait corriger abusivement LE Poète...

 Il faut attendre les 8è et 9è acceptions du même Littré pour s’intéresser au cas où le mot « autre » désigne véritablement « autrui » (elles n’évoquent même pas le substantif qui en dérive : « l’altruisme »). Et le bas de la page pour saisir la vraie étymologie du mot « autre » : « Picard et bourguignon. aute ; provençal : altre et autre ; espagnol. otro ; portuguais. outro ; ital. altro ; de alter. Alter a le même radical que le sanscrit anyas, autre, qui a donné alius, et qui, prenant un suffixe comparatif, est devenu alter en latin et ander en allemand. »

 Il est donc aisé de rebondir, malgré la sécheresse de l’information, sur une autre expression : « alter ego ». Laquelle semble plus sérieuse puisque elle conserve l’élégance, contrairement à la formule rimbaldienne, de désigner l’alter en premier tandis que l’ego s’avance prudemment en second. Rimbaud n’a sans doute pas eu le temps d’assez méditer mieux son insolence : elle eut été imparable si elle avait pris en compte la primauté non innocente du premier syntagme sur le second. On le lui pardonnera aisément : son génie ne souffrant normalement, et à raison, aucune réserve.

 Il est cependant aujourd’hui, plus qu’hier, et foin des Littré, des Sartre, des Rimbaud et de toutes leurs limonades désormais un peu tiédies, (sans oublier les breuvages de Nietzsche ou de Descartes plus difficiles à avaler à la faveur d'une soirée d'été distraite) urgent de mieux s’interroger sur le rapport que nous entretenons à «  L’Autre ». Nous semblons y attacher une valeur qui est irréfutable tandis qu’au quotidien et de plus en plus rapidement, souvent, nous le désavouons à grands renforts de propos, d’invectives parfois ineptes ou peu glorieuses. Il n’y a pas un journal, pas un écran ou un coffre (de télévision, de radio, d’ordinateur, de tablette, de téléphone portable) qui ne recèle pas, puis ne révèle pas, de façon récurrente le flagrant délit du déni de L’Autre. Alors que, si vous interrogez calmement votre voisin, votre collègue, votre sœur ou votre frère (qui, bien que parents, ne sont pas « vous-même » et inversement) à la question « comment considérez-vous autrui, en général ? » les réponses à cette question un peu piège seront, à n’en pas douter, fort unanimes : « L’Autre m’importe », « Sans L’Autre, je ne suis rien », « L’Autre me grandit, m’améliore ».

DE L'ÉVOLUTION DE LA (DÉ) CONSIDÉRATION

Une curieuse évolution semble être très active, de nos jours, car je n'ai pas souvenir que, dans la presse ni même les autres médias d'autrefois (d'il y a 20 ans), l'information était à ce point inféodée aux petites phrases assassines, à la truculence d'un mépris vis à vis de l'ennemi. On relatait, certes, des différends, des oppositions, mais la formule à l'emporte-pièce et éphémère (pourvu qu'on ait l'ivresse du buzz) semble désormais occuper une place non négligeable dans les journaux, à la radio, à la télévision.

D’où vient cependant qu’en constatant les trop nombreux écarts contestant aisément ces belles déclarations d’intention avec les pratiques de l’apostrophe vers « L’Autre » le plus souvent malveillante, et de plus en plus fréquemment, on finisse par avoir l’impression qu’un voile sombre, jeté sur le paysage de l’activité humaine contemporaine où les belligérants s’adonnent à leur loisir favori nous maintient tous la tête sous des eaux fangeuses : fustiger, mépriser...  l’autre part de soi ?

On tenterait bien de rappeler cet aphorisme osé de René CHAR et extirpé de sa Bibliothèque est en feu : " Il n'y a que mon semblable, la compagne ou le compagnon, qui puisse m'éveiller de ma torpeur, déclencher la poésie, me lancer contre les limites du vieux désert afin que j'en triomphe. Aucun autre. Ni cieux, ni terre privilégiée, ni choses dont on tressaille. Torche, je ne valse qu'avec lui. "

Mais ce grand Résistant n'a pu qu'être confondu par l'expérience des embuscades collectives dans les ravins et les maquis de la Seconde guerre mondiale: à force de vivre la solidarité avec les autres soldats, sa plume a fourché: il n'a pas écrit "Il n'y a que mon autre", mais bel et bien "Il n'y a que mon semblable"...

UN JOURNAL SE LIBÈRE DE LA LIE DE L' HALLALI

Le journal "Libération" qui a, semble-t-il, changé les algorithmes de son site, n'autorise plus (est-ce fait exprès malgré des explications plus ou moins crédibles mais laissons-leur le bénéfice du doute ou est-ce réel?) la publication d'aucun commentaire à la suite des articles publiés. Depuis au moins trois semaines. Et, tout à coup, on se surprend à respirer mieux, à nouveau, grâce à la "panne" volontaire ou non de la publication des commentaires. On ne redoute plus d'y lire des propos qui parfois étaient si intolérables qu'on finissait par clouer le bec à des propos ineptes. Et, ainsi, le vrai travail journalistique s'apprécie aujourd'hui, sur ce site, comme il se doit, sans que les propos en marge venus interrompre le cours d'une réflexion, ne soient brouillés par des crachats de bile incultes. Personne d'un peu sérieux et loyal ne pourrait prétendre qu'il ne lisait pas les commentaires inclus comme des adjuvants de sapidité au côté des articles. Ce n'est pas une lecture honteuse qu'on doit considérer comme répréhensible, même si elle est parfois déprimante. Il importe à chacun de mesurer, à l'aune de la lecture qu'a produit "l'autre" d'un article, sa propre appréhension et compréhension de l'information ainsi consignée par quelqu'un dont le métier est de relater des faits. Le plus objectivement possible mais le style et l'opinion, on le sait, parfois, transpirent forcément subjectivement dans l'écriture d'un article.

En bref, et parce qu'il faut bien terminer ce billet, sans réclamer nul angélisme qui serait tout autant improductif à force de contraindre éventuellement et abusivement la nature humaine, ne serait-il pas grand temps de songer à réfréner nos défiances, nos haines enfouies voire recuites dans nos inconscients, nos insatisfactions pérennes pour, en effet, devenir plus compétents à accueillir le « Différent » , c’est à dire le voisin, le collègue, la femme, l’homme, l’enfant en manque de santé ?

Et même… Le « migrant » ?

 Auquel on serait d’ailleurs bien inspiré d’ôter les menottes des guillemets : celles-là même qu’on passe autour des poignets de « L’Autre », lorsque la feinte considération à son égard nous fait croire qu’on se doit de le maintenir ainsi à distance…De lui tenir, comme on dit, la dragée haute.

Mais pour, hélas, apparemment, des noces, rarement joyeuses.

 

 

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