Dea LOHER écrit depuis plus de vingt ans, outre-Rhin, des pièces qu’on peut volontiers qualifier de « grotesques ». Plutôt absconses, elles focalisent, la plupart du temps, la destinée délétère de certaines figures féminines. « Innocence », à la Comédie Française, n’échappe pas, hélas, à une prose théâtrale complaisante à force d’être verbeuse et qui pêche, somme toute, par un style maniéré assez artificiel et bien peu théâtral.
UNE ÉTRANGE ET SÛREMENT PAS INNOCENTE ENTRÉE AU RÉPERTOIRE
« Barbe-Bleue espoir des femmes », « Les Relations de Claire », « L’Espace d’Olga », « Manhattan-Medea », « Anna et Martha » : ces quelques titres de textes dramatiques composés par Dea LOHER, constituent une sorte de contrée de personnages féminins autour desquelles gravitent des figures sinon maléfiques, tout au moins troubles. Et l’une de ses premières œuvres, « Tatouage » (prix de la meilleure pièce contemporaine décernée par le Goethe-Institut en 1992) annonçait déjà la couleur, sous les traits d’une mère obligée de porter une sorte de masque à gaz de façon permanente (même pendant les repas) parce qu’elle use au salon de toilettage pour chiens où elle travaille, de produits chimiques qui provoquent de graves allergies. Cette mère (une demi « Courage ») n’est pas la seule à être rudoyée par son époux puisque les abus sexuels réguliers commis par celui-ci sur Anita, l’une de leurs deux filles, obligeront la cadette à subir, plus tard, ce même sort funeste. Parce que l'aînée aura trouvé, l'espace d'un instant, le réconfort (illusoire) auprès de Paul, le gentil fleuriste. Le texte condense toutes les tares de diverses misères et dérélictions.
C’est un peu sur le même registre que s’ouvre « Innocence ». Une femme, en train de se noyer dans la mer, fait l’objet d’une querelle entre deux clandestins (Elisio et Fadoul) hésitant à lui porter secours. Puis, la pièce, contrairement aux précédentes qui obéissait à la rigueur formelle du « Stationendrama » ( pièce à "stations" héritée de Brecht) s’égare dans les limbes d’un archipel dont le spectateur a peine à cerner la cohérence. On y croise les figures d'une femme seule (Frau Haberstatt), la mère d'une fille assassinée et une philosophe en pleine force de l'âge (Ella) et auteur d'une thèse intitulée "De la non fiabilité du monde" (!).
Les acteurs du Français sont plutôt bons, efficaces, font tout ce qui demeure en leur pouvoir pour interpréter une partition peu évidente. Malgré un hiératisme hors de propos que relativisent des projections vidéos plutôt sommaires. Alors, le magma, la noyade sont garantis, pour tout spectateur pris en flagrant délit d'assoupir son attention. Encore peut-il se réjouir, mais modérément, des costumes signés Jean-Paul GAULTIER, lequel, forcément, étant donné le contexte proposé par la pièce, a dû réfréner son goût pour l'extravagance poétique...
Il est étrange que la Comédie Française ait choisi ce texte là pour faire entrer au panthéon de ses écrivains du « Répertoire » cette « Innocence », de Dea Loher, dont les ambitions avant tout littéraires l’emportent sur son souci autrefois plus probant de penser à la théâtralité d’un texte. En tout cas, « Innocence » fait totalement l’impasse quant à cette dernière et c’est fort dommage.
L'éventuelle réponse à cette énigme d'une entrée au répertoire un peu aléatoire nous est suggérée par l’échange un peu féroce , entre eux, des critiques de l’émission radiophonique « Le Masque et la Plume », dimanche 26 avril dernier, à réécouter en podcast ici :
http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=1078651
(de 20:25 à 33:00)
Les critiques s'interrogent en effet quant au bien fondé qui ferait que juge et partie s’amalgament, lorsque le responsable du Bureau des lecteurs et conseiller littéraire du Français, est également le traducteur de la pièce (et de surcroît, directeur de la Maison Antoine Vitez, centre international de la traduction théâtrale). Il y a lieu ici de préciser que « Innocence » fut traduite puis proposée au comité de lecture du Français en 2009 et que c’est sous les auspices de l’ex-administratrice Muriel MAYETTE, que l’entrée au répertoire de la pièce fut décidée. Que l’actuel administrateur, Eric RUF, qui lui a succédé, depuis l’été dernier, a honoré les engagements prévus avant sa nomination avec tel ou tel artiste. Qu'il n'est donc en rien responsable de ce qui nous semble être une "erreur" manifeste de programmation.
UNE PRESTATION SCÉNIQUE PLUTÔT RATÉE
Mais, face à cet exercice scénique un peu vain qu’est le spectacle (on se demande pourquoi le metteur en scène Denis MARLEAU a pu accepter de le réaliser, d’autant que ses habiletés vidéographiques et numériques, autrefois, cernaient un sens dramaturgique maîtrisé mais qui s’est ici fortement dispersé et éventé), on regrette quelque peu qu’un(e) autre dramaturge de langue allemande n’ait pas été préféré-e- à LOHER.
Sauf erreur ou omission, en effet, l’écrivain Elfriede JELINEK (par ailleurs couronnée à très juste titre -et entre autres prestigieuses récompenses- du prix Nobel de littérature en 2004) elle même auteur de textes dramatique exigeants et de très belle tenue littéraire) ne figure pas encore au Répertoire de la Comédie Française, alors que « Totenauberg », « Une pièce de sport », ou « Désir et permis de conduire » (la plupart éditées aux éditions Jacqueline CHAMBON ou l’ARCHE- éditeur) font partie de ces textes dramatiques qui surpassent, de quelques crans au-dessus, à notre humble avis, la prose souvent confuse de Dea LOHER.
Deux héritières, en tout cas, de la pensée philosophique d’Hannah ARENDT, mais non pas à armes théâtrales et ludiques égales…On a le droit de préférer l'une à l'autre, ne serait-ce parce que JELINEK paraît contrôler un peu mieux les conditions adhoc et préconçues a minima de la réalisation scénique et de l'ironie, de l'ambivalence du langage, tandis que LOHER se perd dans les labyrinthes d'un discours fort obscur faisant fi, ainsi, de son hypothétique prolongation non spectaculaire mais un tant soit peu théâtrale .
générique:
comédie-française, salle Richelieu, place Colette, 75001 PARIS
jusqu'au 1er juillet 2015
Durée du spectacle : 2h20 sans entracte
avec:
- Claude Mathieu: Frau Habersatt, femme seule
- Catherine Sauval: Mère d’une jeune fille assassinée
- Cécile Brune: Ella, philosophe vieillissante
- Bakary Sangaré: Fadoul, immigré clandestin
- Gilles David: Père d’une jeune fille assassinée
- Georgia Scalliet: Absolue, jeune femme aveugle
- Nâzim Boudjenah: Elisio, immigré clandestin
- Danièle Lebrun: Frau Zucker, mère de Rosa
- Louis Arene: Jeune médecin et Candidat au suicide
- Pierre Hancisse: Candidat au suicide
- Sébastien Pouderoux: Franz, qui s’occupe des morts
- Pauline Méreuze: Rosa, femme de Franz
Mise en scène et scénographie : Denis Marleau
Collaboration artistique et conception vidéo : Stéphanie Jasmin
Costumes : Jean Paul Gaultier
Lumières : Marie-Christine Soma