Denys Laboutière
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Billet de blog 28 avr. 2020

La culture malade de ses enjeux 1/ Il faut qu'un théâtre soit ouvert ou fermé

Article en deux parties. Pour débattre des initiatives, des écrits, des propos divers initiés çà et là à propos de la culture mise à mal par une épidémie.

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« Les misères de la vie humaine ont fondé tout cela ; comme ils ont vu cela, ils ont pris le divertissement. » (PASCAL)

On a souvent tort de surestimer les facultés de quelques uns pourtant bien placés pour proposer sinon l’excellence, du moins le privilège d’être des acteurs convaincants d’un réel changement auguré par l’avènement des catastrophes. On le sait suffisamment : le monde culturel, depuis la mi mars, a été frappé d’interdiction de jouir de ses sphères et de ses programmes. Il semble que, le moment de stupeur passé, il soit menacé cette fois d’être frappé d’inanité.

DRÔLES D'INITIATIVES... 

Car on lit, çà et là – excepté dans la tribune bienvenue de Michel Guerrin publiée dans le journal Le Monde (1) – certains de ces décideurs déplorer la situation mais garantir que, même sans les salles, les scènes, les musées, les orchestres, le spectacle continue et continuera, Mesdames et Messieurs… et, en effet, il poursuit tant bien que mal et pour faire bonne figure son cahotant bonhomme de chemin. Avec des initiatives qui ne lassent pas notre incrédulité, parfois. Les musiciens donnent des concerts depuis chez eux, les centres d’art contemporains ou des beaux arts daignent montrer sur leurs sites Web des toiles ou installations avec force commentaires historiques ou esthétiques et le spectacle vivant puise tant bien que mal dans ses réserves de captations vidéographiques d’anciennes mises en scène pour simuler un état de convalescence parfois douteux. De consultations poétiques ou scientifiques par téléphone (le Théâtre national de la Colline, le Théâtre de la Ville de Paris), en passant par la toute nouvelle chaîne télévisée de la Comédie-Française : voilà quelles sont les rodomontades imaginées par leurs directeurs, imités bien vite par des théâtres en région (la Comédie de Valence, le théâtre national de Bretagne, etc). Est-ce bien raisonnable ? Et quel est le but ultime de ces manœuvres ? faire en sorte de continuer à prétendre être indispensables, visibles ? Qui pensent-ils tromper ces "non-faiseurs de théâtre malgré eux" ? (l’écrivain Thomas Bernhard éclaterait sans doute d’un vrai rire autrichien s’il savait pareilles mésaventures).

Ils ne craignent pas d’errer dans l’erreur, en effet en faisant croire que le numérique, Internet peuvent remplacer ce qui, précisément, constitue l’or et le secret du spectacle vivant : la présence réelle et concomitante d’acteurs et de spectateurs dans un endroit unique.  Et d’ailleurs, il n’est pas certain que le public s’y trompe, lui, à qui l’on veut faire prendre des initiatives pour des lanternes si peu magiques !

 Dans l’histoire des arts, précisément, on a pu constater que lorsque l’un d’entre eux se sentait menacé par l’irruption d’un nouveau mode de représentation (la peinture par la photographie, la photographie par le cinéma…), la « victime » ripostait peu à peu à cette concurrence en raffermissant, au contraire, ses spécificités. Pour ne prendre qu’un exemple, lorsque s’est démocratisé l’usage de l’appareil photo, la peinture a répliqué en insistant sur l’abstraction, le monochrome : la gageure était de taille mais elle lui a plutôt réussi et plus grand monde ne pensait sérieusement à faire appel à elle pour élaborer des portraits : le photomaton a fini par remplir entièrement ce rôle, débarrassant ainsi les arts plastiques d’une utilité dont elle avait fini par épuiser les attraits.

 Au contraire de cette histoire artistique, de nos jours, le théâtre, la musique, la danse préfèrent se compromettre avec l’ « ennemi ». On sait qu’une grande partie du répertoire théâtral a su mettre en valeur les formes et les enjeux de l’asservissement : de Molière jusqu’à Brecht, en passant par Feydeau, valets et bonnes ont montré comment fonctionnent les ruses, qu’elles fussent aristocratiques, bourgeoises ou marxistes. On dirait alors que l’art dramatique de nos jours est devenu amnésique puisqu’il s’asservit volontiers aux mass medias pour tenter de survivre hic et nunc.Ce hic et nunc qui, justement, fait cruellement défaut à la télévision et à Internet. 

On sait que la télévision (surtout publique) est habituellement chiche en programmes culturels (à part quelques cases nichées dans les ombres des recoins sombres des grilles) et que, pour se débarrasser commodément de contraintes de leurs cahiers des charges, elles ont pris l'irritante habitude de mettre à l’écran à la fin de chaque année civile (pour se conformer à ses obligations) des captations de spectacles (opéra, théâtre plus rarement de la danse). Mais l’aubaine était trop belle, depuis mi mars ! le théâtre fut donc appelé à la rescousse pour meubler des grilles tout à coup trouées par l’impossibilité de proposer les jeux habituels, les tournages d’émissions régulières étant suspendus. Si on ne peut que louer cette initiative, elle n’est pas exempte de pur intérêt à la fois opportuniste et mercantile. Evidemment, la Comédie Française (encore elle, à croire qu’il n’y a que l’Illustre parisienne qui soit si grandement recommandable) a fourni plusieurs de ces captations. On peut néanmoins se demander à quoi rimait déjà ce projet sans intérêt de créer la pièce de Marcel Pagnol, Fanny, en 2008 au théâtre (le film, archi connu, n’avait nul besoin d’être redondé sur les planches, surtout pour n’en montrer rien de plus que ce qu’on savait déjà) et, encore plus, de le programmer à 20h 30 un dimanche, sur France 5. Outre que la mise en scène, sciemment, avait fait fi de l’accent du sud si inaliénable au folklore de l’auteur de la Gloire de mon père, l’absurde captation pour le petit écran en donnait étrangement une réalisation bien vaine et, surtout sans saveur. Mais qu’importe la légitimité d’une production, semblent penser les attachés à la programmation du groupe France-Télévisions : l'essentiel est de remplir des cases… On ne demande pas que soit diffusée la dernière pièce d'un dramaturge confidentiel (encore que...), mais qu'on nous épargne aussi et surtout les créations artistiques peu probantes. Les mises en scène de deux Feydeau, les deux dimanches précédents avaient, elles, au moins le mérite de mettre en valeur les savoir-faire de la Comédie Française, tant en matière de jeu que de scénographie et de costumes. Dommage que cette valeureuse initiative soit gâtée par un excès de confidentialité et une conception de programme qui accuse son désordre et ses approximations.

N'y aurait-il donc pas qu’au théâtre, que s’obstinent les (chausse) trappes ?

 AU THÉÂTRE CHEZ SOI

 Bonne fille, la Comédie-Française semblait si contente de se laisser inféoder par celle qui est apparemment devenue sa rivale, qu’elle a voulu la singer. Il n’y a qu’à consulter le programme qu’elle propose sur la plateforme Youtube, depuis six semaines : on y découvre que certains Sociétaires ou Pensionnaires sont devenus… speakerins et speakerines (termes inusités désormais à la télévision moderne, ces fonctions ayant été remplacées par des annonces publicitaires elles-même encadrées par des clips rapides de sponsors). Outre une pièce de théâtre proposée en intégralité, sur cette chaîne de la Comédie-Française (cycle intitulé « Au théâtre chez soi » en clin d’œil, bien sûr, à une célèbre émission des années 80 privilégiant le théâtre de boulevard privé, on saluera le sens imparable et si audacieux du marketing), on y trouve, pêle mêle, des pastilles instructives à propos de l’histoire des loges au théâtre, des contes pour enfants, des interviews de comédiennes ou comédiens, la confession d’une actrice à propos de sa préférence d’un alexandrin à tout autre, la « cuisine » (c’est très tendance comme chacun sait) d’un acteur, une masterclass et, le fin du fin, une leçon d’explication de texte théâtral à la manière d’un enseignant préparant des candidats à l’épreuve anticipée de français du baccalauréat avec cette annonce présomptueuse et un brin racoleuse  « Tout ce que les profs ne vous disent jamais ». Loin de nous l’envie d’être désobligeant à son égard, mais ce n’est pas un très grand service à rendre au comédien Gilles David s’essayant à cet exercice avec une scène du Scapin de Molière. On ne lui en voudra pas, car on ne saurait le suspecter de la moindre fourberie, sans doute n’a-t-il pris conscience que trop tard qu’on l’avait un peu précipitamment précipité dans « cette galère »…

 On en reste plutôt bouche bée. Que d’énergie, que d’imagination déployées pour faire accroire que le théâtre est encore valide alors qu’on devrait tout simplement le laisser se reposer ? Qu'il se taise même longuement. Suffisamment pour que, plus tard, justement, se renouvelle ce miracle semblable à aucun autre qui ponctue le silence chargé d'émotions à la fin d'une représentation. Au point qu'on le retrouve et qu'on imagine qu'il soit entièrement neuf et nouveau. Ou, mieux, profiter de cette convalescence contrainte pour que directeurs et acteurs (au sens générique) lisent de nouveaux manuscrits, s’écrivent, se téléphonent, échangent pour penser à l’ « après ». Car nombreux sont ceux qui promettent, jurent, crachent que cette épreuve va les conduire à penser sérieusement à leurs pratiques pour en renouveler les formes, les enjeux. On aimerait les croire. Sauf que, à lire déjà les propositions de certains, quelque chose nous dit que ces valeureux paris ne donneront lieu qu’à des toilettages pour faire illusion. Mais ceci doit faire l’objet d’un autre débat (et d’un autre article).

 Oui! avant même d'avoir commencé à sérieusement méditer, d’aucuns écrivent déjà des articles pour faire état de leurs conditions actuelles peu enviables, de leurs regrets d’être interdits de représentation et même de répétition. Mais limitent tout de même grandement l'état de leurs réflexions aux réflexes surtout... économiques... Les festivals agitent en grande majorité des affiches en berne, endeuillées. La lampe des servantes, la nuit et désormais le jour, sur toutes les scènes françaises et d’Europe tremblent et vacillent d’être ainsi forcées aux trois-huit et à un dévouement permanent.

 QUAND JULIETTE ET ROMÉO DÉSERTENT LEUR BALCON

 Situation étrange, ubuesque, même : aujourd’hui, en avril 2020, le théâtre se représente dans des boîtes numériques à sons et images et les seuls vrais applaudissements qui résonnent dans le pays proviennent des balcons sans ors ni rouges, plus tôt que d’habitude : à 20 heures pour acclamer les performances de ceux qu’on avait eu tendance à oublier en coulisses : les soignants qui suent corps et âmes pour contribuer à l’éradication d’un ennemi qui a fini par concerner tout le monde. Juliette et Roméo ont déserté leur terrasse pour laisser la place à des aimants maudits plus anonymes.

 On aimerait juste que les institutions culturelles (dont les bonnes intentions de départ ne font aucun doute) ne s’emparent pas, de manière aussi leste et inconséquente, du lexique médical pour rameuter leurs foules sur les sites Web ou par téléphone : qu’a-t-on besoin qu’on nous propose des « consultations » scientifiques ? des « journaux de confinement », des « urgences  à vous remercier : 5 minutes de lecture sur le soin, l’aide, la médecine ? Car enfin, les Diafoirus menacent de reprendre du service, en faisant mine de proposer ce genre d'onguents... Pour un peu, on écouterait mieux Alceste pestant "Ce ne sont que jeux de mots, qu'affectation pure et ce n'est point ainsi que parle la nature..."

 Car bien sûr – et c’est en cela que l’art dramatique du moment, même maquillé outrageusement pour tenter de faire oublier qu’il se prostitue en maints endroits nous ferait presque honte – il n’est question que de « positiver » et de ne proposer quand même, sous prétexte à peine fallacieux d’instruire, que des choses « divertissantes ».

Car de la Mort, il n’est étrangement jamais question. On aura beau éventuellement nous répliquer que, pardi, les peurs sont suffisamment présentes dans le quotidien des gens pour ne pas plomber davantage des humeurs forcément assombries, il n’empêche que cette absence criante de toute référence au trépas, à la souffrance, à la maladie, à l’isolement subi lorsqu’on connaît ces situations, laisse tout de même songeur. Dieu sait pourtant si le répertoire théâtral regorge de textes qui s’y rapportent.

Ne serait-ce pas là aussi une mission fondamentale, de la part d’institutions qui se targuent d’être prestigieuses, indispensables, que de savoir aussi aborder les questions de la survie, l’avénement de la mort, les menaces d’une « guerre » fut-elle virale ? N’y-a-t-il pas, ailleurs, suffisamment de programmes distractifs pour encore encourager tout un chacun de se détourner obstinément d’une part de vérité qui gît au sein de tout destin ? Car non, cette fois, nous ne pouvons nous résoudre, même par jeu ou pour rester diablement cocasses, à être de simples « malades imaginaires ». Des médecins malgré eux sévissent un peu partout justement sur la Toile et prétendent connaître les remèdes. L’amour du prochain, s’il n’est pas médecin, devrait au moins être meilleur juge parmi les Plaideurs…

 (1) « Le confinement tue la culture », Michel GUERRIN, in Le Monde, 25/04/2020.

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