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Billet de blog 28 octobre 2021

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Patricia HIGHSMITH: Elle, le Venin ?

Née exactement il y a cent ans, auteur de thrillers qui ont inspiré souvent les cinéastes les plus fameux, personnalité ambiguë et volontiers secrète, Patricia Highsmith n'a pas besoin d'une date anniversaire pour être célébrée. Voire ?...

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photo: Patricia Highsmith, par Alex Gotfryd, pour Corbis/Getty Images, tous droits réservés

LA MISANTHROPE ou LA ROMANCIÈRE AMOUREUSE

Calmann-Lévy, en France, a toujours été l'éditeur de Patricia Highsmith. C'est donc, tout naturellement, qu'il publie, en ce début de novembre, ce qui s'apparentera au Journal intime de la romancière née aux Etats-Unis puis exilée en Europe. Sans doute pour marquer d'une pierre blanche et rappeler au bon souvenir de lecteurs même peu férus de dates anniversaires, le centenaire de la naissance de l'auteur de "Le Talentueux Monsieur Ripley" (immortalisé, en France, sous les traits du comédien Alain Delon pour le film souvent plébiscité "Plein soleil" de René Clément) et en lequel on trouvera quelques confessions tantôt étonnantes, tantôt dispensables (n'est-ce pas là le propre des limites du Journal, quand il n'est pas sciemment composé avec la certitude qu'il fera partie du panthéon littéraire de l'écrivain?) à propos de ses perceptions souvent pessimistes, crâneuses mais loyales, sur la nature humaine, la misanthropie et la défiance à l'égard d'autrui, indispensable pour parer tous les coups du sort fomentés par des allié(e)s aux identités et désirs trop troubles pour être rassurants? Souffrant, de façon intermittente, entre des périodes de plus grandes euphories, de dépression, d'alcoolisme chronique, Patricia Highsmith distille, dans la liquidité d'un venin unique, ses considérations sur les relations humaines. Son Journal fut rédigé, au gré des années, dans le secret forclos de près 8000 pages (une cinquantaine de carnets à spirales), tantôt en anglais, en français, en espagnol: façon, pour elle, de travailler aussi l'écriture, y compris en des langues étrangères; manière, surtout, de barrer le regard trop indiscret aux rares amantes qui partagèrent son existence.

Il faut saluer le travail assez titanesque effectué par Anna von Planta et toute son équipe ayant réussi à ramener à 1000 pages, la somme de confessions, remarques, récits de jours et nuits traversés avec l'obsession de l'écriture qui, si elles n'étaient a priori pas destinées à être publiées en l'état, attendaient patiemment, au fond d'une armoire à linge, qu'on les découvre et qu'on exhale d'elles l'odeur sulfureuse des pensées, croyances, désespoirs d'une écrivaine persuadée, très jeune, que le Mal serait toujours son héros de prédilection. Elle dompte la danse des mots dès l'âge de 3 ans puisqu'elle sait déjà lire, puis nourrie, ensuite, de latin et de grec, c'est ainsi armée d'une solide et précoce maîtrise du langage qu'elle se lance, tout naturellement, à l'adolescence, dans la conception de récits irrigués, toujours, par des appétits malsains. Affranchie de toute morale car abusivement lucide, jusqu'à la paranoïa la moins inspirée, Highsmith, en vieillissant, cacha, cependant, de moins en moins souvent un inexplicable antisémitisme (elle ne livre, en effet, aucune clef permettant sinon de l'admettre, du moins de l'expliquer, à part d'avoir été très jeune habituée à pareille discrimination) puisque son entourage est majoritairement composé de Juifs européens, avec lesquels des affinités n'ont pourtant fait que se renforcer. Si carnets et journaux désormais publiés n'expurgent pas cette face sombre de leur auteur, "Ce n’est que dans certains cas extrêmes que nous avons jugé de notre devoir de refuser à Pat le droit de s’exprimer, comme nous le faisions quand elle était encore en vie. Il est difficile de comprendre les raisons de son amertume, notamment dans le cas de son antisémitisme de plus en plus marqué" comme l'explique, dans les notes en avant-propos de ces Ecrits intimes, Anna von Planta.

DEUX MIROIRS PLUTÔT QU'UN SEUL

Et puisqu'ils viennent de paraître (3 novembre 2021), que nous ne saurions rendre compte avec recul et exactitude de leur teneur en détails, on préférera d'autant plus, pour cet article, évoquer le dernier roman, Small g, une idylle d'été,  traduit et paru, en France, en 1995, de l'inspiratrice du film L'Ami américain de Wim Wenders. Peut-être contient-il, caché, comme un semblant de réponse et même pour une part infime, à la question posée plus haut (les raisons de l'antisémitisme de la romancière)?  C'est en effet le récit où Highsmith aura impliqué, même seulement en filigrane, certaines considérations et réalités autobiographiques. Si l'on excepte le roman Carol, publiée sous le nom d'emprunt (jusqu'en 1990) de Claire Morgan et récemment mis en images par le cinéaste Todd Haynes (avec Kate Blanchett dans le rôle principal).

Le cadre (et presque le personnage principal) du roman Small g, Une idylle d'été, n'est autre qu'un bar en lequel se retrouve toute une communauté très disparate de clients et ce, d'autant plus que, le soir, Chez Jakob (c'est son nom officiel) peuvent se rencontrer assez librement les homosexuel-les (d'où le nom small g désignant, la plupart du temps dans des guides touristiques, en guise de discrète légende, la spécificité d'un lieu gay-friendly). L'ambition sociale, les conquêtes sentimentales, le pouvoir de l'argent font partie, comme à l'accoutumée, de l'intrigue qui, plus ténue qu'à l'ordinaire, déploie, peu à peu ressorts et coups du sort. Elle s'ouvre par un meurtre et se termine par un homicide presque involontaire: entre ces deux points, se nouent et se tortillent les fils retors de liaisons aux contours volontairement floutés, floués: si l'Autre, chez Highsmith, est souvent une proie, l'indétermination de sa réelle identité en constitue aussi la force, malgré maquillages ou mensonges.

C'est que, par exemple mais indubitablement, selon elle, « On a besoin de deux miroirs pour obtenir une image juste de soi. », ainsi qu'elle le consigne, dans une note du Carnet 29, datée 23 février 1968. Tandis qu'elle songeait, quinze ans plus tôt: "C’est une jolie observation, que les gens doivent donner une partie d’eux-mêmes chaque fois qu’ils aiment. Ils doivent se révéler. Ils vendent afin de pouvoir acheter. Y compris dans les relations non passionnelles. On doit donner quelque chose, se manifester, être trahi en échange. D’où la répugnance à s’autoriser à tomber amoureux. La plupart des gens ne connaissent pas ça. La plupart des gens, surtout les femmes, sont malheureux s’ils ne donnent pas, et ne prennent pas à la personne qu’ils aiment. Ils ont besoin d’être avec d’autres. Ils ont besoin de parler, de rire. Rares sont ceux qui sont conscients que c’est se vendre." (14 avril 1941) ou encore (le 19 mai 1941): "Base possible pour ma conception du monde, ma weltanschauung. Nous conservons notre caractère enfantin mais l’âge adulte lui passe une couche de vernis dessus. À l’intérieur, nous continuons de penser comme des enfants, nous avons les mêmes aspirations, nous réagissons comme eux. Nos manières extérieures sont absurdement bouffies de vanité. Méditer ça plus tard."

LES OMBRES PRÉDATRICES D'UNE IDYLLE D'ÉTÉ

Théâtre d'ombres, de vanités, fêtes et défaites sentimentales, Highsmith a pris, semble-t-il, un heureux plaisir à installer et conjuguer entre les quatre murs de ce Café Chez Jakob -endroit ambigu, ni tout à fait officiel ni vraiment clandestin-, les rencontres prometteuses ou les déceptions, rages, rancoeurs, élans et passions entre individus presque anonymes, ne pouvant toujours s'exhiber et s'épanouir librement à la lumière et à l'air souvent blessants, occultes, d'un Zurich gangrené par les trafics de drogue. Pour mieux saisir son lectorat, Highsmith donne le ton et cadre son contexte dès les premières pages, décrivant, de façon quasi clinique et très rapide (en à peine huit paragraphes) l'assassinat du jeune Peter rentrant d'une séance de cinéma et sommé de donner son portefeuille et son blouson à deux toxicomanes en manque, en l'espace peu enviable d'une ruelle favorisant l'embuscade. Les chapitres suivants livrent l'hébétude, le chagrin éprouvé fortement par Rickie, le petit ami de Peter, âgé d'une quarantaine d'années, graphiste que la solitude subite conduit à tenter d'interdire à la tentation de l'isolement inconsolable de menacer durablement l'équilibre de son existence, en se rendant chaque jour Chez Jakob, en compagnie, le plus souvent, de Lulu, petite chienne savante et volontiers cabotine quand son maître la déguise et la livre aux regards amusés de la clientèle ébahie de découvrir son talent pour caricaturer des airs humains.

Mais, chez Highsmith, comme il ne peut y avoir réellement de roman qui vaille déserté de toute force de la méchanceté, bientôt cette atmosphère de franche camaraderie ou de mélancolie est empuantie par l'irruption de personnages plus maléfiques. Renate, en premier lieu, couturière dirigeant d'une sévérité peu commune ses employées dans son atelier de confection et obligeant Luisa, l'une d'entre elles, à l'accompagner, en journée, lors des pauses, au bar à propos duquel, pourtant, elle ne mâche pas ses mots pour qualifier de termes plus méprisants et dépréciatifs les uns que les autres, les clients. Bien vite, une amitié se tisse entre Rickie et Luisa, sans oublier Teddie, un jeune et beau garçon (que convoite, secrètement, le graphiste) tombant amoureux de la jeune apprentie. Renate, affublée d'un handicap (elle claudique et s'appuie sur une béquille pour marcher), consciente de son influence facile, réussit à mettre sous sa coupe l'abominable et demeuré Willy, homme à tout faire et surtout le... Mal en toutes circonstances. Car, bien sûr, la patronne styliste voit d'un très mauvais oeil la tendresse progressive qui permet à Rickie et ses nouveaux jeunes amis, mais aussi au policier Freddie aux moeurs inattendues ou Dorothea secrètement éprise de Luisa, de raffermir peu à peu leurs liens de connivence. Jamais à court de médisances et d'idées pour que les uns ou les autres se fassent agresser physiquement sur ses ordres, Renate verra peu à peu Luisa lui échapper.

Car Small g, Une idylle d'été, s'apparente très fortement à un roman de la prédation. Si les sentiments réels de la styliste envers son apprentie ne peuvent être authentifiés et bien qu'on devine qu'ils sont tus dans un for intérieur empoisonné par la haine générale, la ronde des séductions diverses exercées par les divers protagonistes entre eux, n'a de cesse de tournoyer, de former les profils souvent biaisés de couples possibles mais aussi de désaveux.

Le moins qu'on puisse écrire, c'est que chez l'auteure passionnée par l'ambivalence des sentiments (rarement des sensations qui sont étrangement absentes de son vocabulaire descriptif) aurait mérité d'être hissée autrement qu'au rang d'experte du suspense, mais surtout au rang de maîtresse de l'Inquiétude. Non de l'angoisse, même si certains de ses livres vous conduisent aux confins de l'épouvante, laquelle s'arrête toujours assez tôt pour ne pas verser dans un folklore grotesque et privilégie la hantise psychologique plutôt que la peur physique du Mal. L'inquiétude est effectivement plus roublarde que ses corollaires excessifs: est-ce d'avoir vécu trop souvent avec celle-ci, comme compagne quasi essentielle pour sa propre existence (l'argent, les amours contrariées, l'écriture qui se refuse à l'aisance), qu'Highsmith aura fini par essayer de dompter par tous les moyens littéraires, ce sentiment diffus qui, au contraire de l'angoisse, toujours provisoire et qui finit par identifier le fauteur de troubles, peut s'accrocher à votre esprit plus malignement qu'une cohorte de poux dans la masse confuse d'une perruque? 

L'inquiétude est le signe manifeste qu'on finit par avoir l'impression de ne plus contrôler le calme intérieur qui prédispose à une vie à peu près sereine.  Or, nombreux sont les héros ou héroïnes de Highsmith à toucher de très près ce liseré de la frontière qui sépare, fallacieusement, "l'air de rien" de l'air franchement intranquille.

Ripley se libère d'une inquiétude tenace qui l'oblige à mesurer comment il ne parviendra jamais à se hisser au niveau social envié de son ami Dickie et finit par lui fracasser le crâne, l'Inconnu du Nord-Express se résout, après serment pourtant réprouvé, à tuer le père de Bruno, (comparse rencontré à la faveur d'un hasardeux voyage en train) avec lequel s'est conclu un pacte que Faust n'aurait pas renié, à force de s'inquiéter des conséquences de son éventuelle lâcheté, le mari trompé en plein soleil de l'île de Jersey (incarné au cinéma par Jean-Louis Trintignant, dans Eaux profondes, pour Michel Deville) ne se contente pas de tuer, sans se faire prendre, un à un, les amants de sa femme Mélanie (Isabelle Huppert) parce qu'il n'en peut plus de s'inquiéter pour leur fillette assistant, triste et lucide, à leurs ménage et manège pervers, quant au mono-maniaque David de "Ce mal étrange" ("Dites-lui que je l'aime" avec Depardieu dans le rôle-titre, film de Claude Miller) persuadé que "sa Lise" finira par le rejoindre pour habiter le chalet en haute-montagne qu'il n'en finit pas d'emménager pour leur future union fantasmée, il balaie tout souci, tout soupçon de folie par une inextinguible soif de contrôle incendiant tout sur son passage: ce ne sont là que quelques exemples parmi les plus notoires et parce qu'ayant convaincu d'autres créateurs que la romancière, après elle, que ses histoires valaient la peine d'être aussi incarnées par le cinéma, d'un univers que des écrivains comme Truman Capote ou Graham Greene recommandaient à qui voulait l'entendre.

Highsmith, osons l'écrire, c'est un peu Dostoïevski (l'écrivain qu'elle admirait le plus) au féminin: sondant les tréfonds de l'âme humaine, plaçant presque sur un même plan châtiments et crimes, elle ne cherche pas à feinter sur l'hypothèse d'un antidote qui permettrait de se prémunir du moindre poison endommageant jusqu'à la mort, les rapports humains: elle sait simplement, comme l'auteur des Démons, décrire la composition chimique de l'universel serum de vie unique et inouï et qui, parfois, porte comme autre nom: l'Ecriture.

Illustration 2

Les écrits intimes. 1941-­1995. journaux & carnets (Her Diaries and Notebooks. 1941­-1995), de Patricia Highsmith, édité par Anna von Planta, postface de Joan Schenkar, traduit de l’anglais (Etats­-Unis) par Bernard Turle, © Calmann-­Lévy, 2021, 1 038 p., 35 euros, version numérique: 25 euros, parution : 3/11/2021.

Illustration 3

Small g, Une idylle d'été, de Patricia Highsmith, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par François Rosso, Paris, © Calmann-Lévy, 1995, édité en Livre de Poche, 1996; version numérique: Calmann-Lévy Editeur, 2021.

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N.B: nous adaptons, en guise de clin d'oeil, pour l'intitulé de cet article, le titre du film de Robert Hossein, Toi, le venin, (1959) pour lequel le père du réalisateur composa également une chanson éponyme, reprise récemment par le groupe "Garçons". L'oeuvre cinématographique (avec Marina Vlady, entre autres interprètes), ainsi que ce morceau résument assez bien, pour divers motifs, l'univers de la génitrice de Ripley...

Toi, le venin © Garçons - Topic

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