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Billet de blog 29 mai 2020

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Saluons Irm HERMANN

Compagne de Rainer Werner FASSBINDER surtout dans ses plus jeunes années, l'actrice Irm HERMANN qui vient de disparaître, représente sans doute mieux que quiconque, le peu d'attraits, fortement injustes, à torts (divers) suscités par des comédiennes mal connues de la cinématographie allemande.

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Avec un physique plutôt sévère (certains osèrent la comparer à Thatcher) malgré une silhouette élancée, la comédienne Irm HERMANN, proche du réalisateur et de l'homme de théâtre Rainer Werner FASSBINDER, ne pouvait guère, a priori, et selon les canons abusifs de la beauté féminine, telle celle dictée par Hollywood, rivaliser avec Hannah SCHYGULLA et même Ingrid CAVEN, aux apparences plus glamour que préfèrent, en général, retenir des leçons du 7è art, les étudiants ou cinéphiles habitués malgré eux à ce qu'on considère davantage les acteurs lorsqu'ils glanent des éloges réputés indiscutables que lorsqu'ils pointent en seconde zone. 

LES APPARENCES TROMPEUSES D'UNE BONICHE

Pourtant... HERMANN (née Irmgard, son vrai prénom) est non seulement une artiste dont on retient le jeu, les apparitions, mais surtout parce que ceux-ci s'avèrent, malgré une sobriété qui la ferait passer pour trop discrète chez le spectateur étourdi, les plus émouvants et justes. A la sophistication (non dénuée de talents) d'une SCHYGULLA et même d'une Margit CARTSENSEN, l'épouse du maraîcher du Marchand des Quatre saisons (un film fort et radical) oppose un déhanchement plus improbable, un regard plus vitreux (et pour cause: les personnages sont alcooliques) et une présence à l'écran absolument uniques. C'est cette même aptitude à la transparence, voire à l'invisibilité présupposée, qu'elle oppose dans cet autre film de FASSBINDER, Les Larmes amères de Petra von Kant où elle joue Marlène, secrétaire et surtout boniche d'une grande couturière lesbienne qui a réussi, croit-elle, le pari de l'inféoder totalement à elle mais qui se rebiffera sans prononcer un mot en quittant la partie, au moment où elle juge que sa propre estime est en danger, qui irradie du jeu de Irm HERMANN. Laquelle aura, non seulement, contribué à l'aventure de l'Anti-Theater de l'enfant sauvage de l'art cinématographique allemand, mais aussi à 19 longs métrages de celui-ci. Et même dès le premier court-métrage Le Clochard (sorte de palimpseste en hommage au cinéaste français Eric ROHMER et son tout premier film, Le Signe du lion). Pour des rôles qu'on qualifie souvent de "second plan" alors qu'ils remplissent une mission essentielle: permettre qu'on relativise fortement le premier plan de ce qui est présenté grâce à leur présence, leur fonction...

Sauf erreur ou omission, ou peut-être seulement en Allemagne, et si l'on excepte quelques trop courts entretiens, nul n'a songé à interroger vraiment Irm HERMANN à propos de ses interventions, de ses participations au coeur de ses rôles, dans les principaux films de RWF. 

SOMBRES RELATIONS

Encore maintenant, l'histoire du cinéma préfère rapporter que la personnalité même de Irm HERMANN la prédisposait à être surtout une souffre-douleur masochiste vis-à-vis de l'auteur de Querelle. Trop de livres plus ou moins sérieux insistent sur la face sombre d'une relation à la fois artistique, amicale et amoureuse entre les deux artistes. Au point qu'on jure que Fassbinder parlait d'elle dans des termes si peu amènes, si peu élogieux, que n'importe qui, à la place de la comédienne, aurait depuis longtemps quitté la partie. 

Illustration 1
Irm Hermann et Rainer Werner Fassbinder dans "Angst essen Seele auf" film , tous droit réservés

L'intéressée n'est désormais plus là pour éventuellement rectifier une réputation qui la poursuit, même aujourd'hui et désormais outre-tombe. s'il faut se fier aux éloges funéraires parus ici ou là, ces derniers jours. Sans doute, d'ailleurs, cela ne lui importait pas parce qu'elle ne se sentait pas si attachée à RWF au point que l'histoire légendaire (peu évidente) du cinéma allemand aurait aimé l'entretenir uniquement comme n'appartenant qu'à cette sphère.

Elle n'aura, en tout cas, pas eu besoin de prouver qu'elle pouvait exister hors le cercle trop fameux car volontiers trop sulfureux des esclaves consentants aux caprices du "Tyran". Puisqu'elle tourna aussi pour Werner HERZOG, aux côtés de Klaus KINSKI (Woyzeck), mais aussi pour OTTINGER (Jeanne d'Arc de Mongolie), GEISSENDÖRFER (La Montagne magique). Sans compter que, pendant deux ans, elle fit partie du Berliner Ensemble à Berlin, fondé par Bertolt Brecht, entre 1991 et 1993. 

"PARLE-MOI DE TOI"

Il y avait une grâce, une foi, chez Irm HERMANN, aisément repérables à qui veut bien savoir observer, qui se perçoit nettement dans son interprétation de la femme du Marchand des Quatre Saisons, mais aussi dans son rôle de la fille d'une femme qui choisit, contre l'avis de tous et surtout de sa famille, d'épouser en secondes noces, un immigré marocain (Tous les autres s'appellent Ali) laquelle fille, malgré l'oppression vécue au quotidien exercée par un mari brut de décoffrage inique (RWF lui même) choisit le camp des oppresseurs, qui prouvent une connaissance affûtée de la versatilité des êtres suffisamment probante pour réussir ainsi à être une actrice particulièrement subtile, dans tout le cinéma européen. 

On peut aussi, par exemple, si l'on veut bien être un minimum attentif, repérer qu'en guise de dédicace, FASSBINDER n'écrivit rien d'autre que "À toutes les Marlene" pour l'exergue à l'édition de sa pièce (devenue film ensuite) Les Larmes amères de Petra von Kant. Auquel cas, malgré tout ce qu'on a pu écrire et dire, de manière approximative ou fallacieuse, l'estime portée par le célèbre artiste outre-Rhin à son endroit, n'était, justement, pas si désinvolte ni réduite à sa plus simple expression: ni si méchante ni si féroce. Ni si franchement affective. Puisque lucide.

"Parle-moi de toi", murmure, hagarde, dévastée, à Marlen, Petra von Kant, à la toute fin de la pièce et du film, lorsqu'elle comprend que la compagne dont elle s'est trop follement entichée, l'a manipulée (peut-être parce qu'elle réalise enfin que la vraie fidélité ne se présenterait pas du côté où elle l'espérait). Mais, parce qu'il est bien trop tard, Marlen, qui n'aura jamais eu l'occasion de prononcer un seul mot à son propre sujet, préfère ne rien répondre, rassembler ses affaires et, tout doucement, loin des faux semblants d'un monde artificiel, définitivement s'éclipser...

Un rôle... prémonitoire ?

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