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Billet de blog 29 août 2015

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QUAND LA NOVA DE PETER HANDKE SE TRANSFORME EN FURIE...

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Ils ne sont pas si nombreux, les auteurs européens à persister, de temps à autre, à écrire pour le théâtre. Le dramaturge autrichien Peter HANDKE, a, lui,  contribué largement à renouveler l'exercice et avec des textes importants (La Chevauchée sur le lac de Constance, Les Gens déraisonnables sont en voie de disparition, entre autres) en contrariant l'académisme littéraire si spécifique qu'est la partition dramatique. Mais avec ce Souterrain Blues, on s'interroge?

 L'acteur Michel BOUQUET et le metteur en scène Claude RÉGY ont ceci en commun (en sus d'avoir oeuvré ensemble à la connaissance des pièces de Harold PINTER): un texte de théâtre doit être interrogé sans cesse, pas seulement interprété de façon superficielle. Ce qui nécessite en effet des heures et des heures d'interrogation.

Même si les derniers livres de Peter HANDKE m'avaient laissé perplexe, j'étais assez content de découvrir ce "SOUTERRAIN BLUES" paru aux éditions Gallimard, dans la collection désormais plutôt discrète et rare du bien nommé "Manteau d'Arlequin". Je n'ai pas vu la version proposée par l'acteur Yann COLLETTE; Juste parce que les circonstances ne s'y prêtaient pas.

Et je dois avouer que ce "SOUTERRAIN BLUES" me dérange plutôt. Non pas parce que l'auteur fidèle à lui même ne sache provoquer l'imagination des praticiens de théâtre (à chaque fois, un texte dramatique de HANDKE est une gageure scénique mémorable et c'est en cela qu'il se distingue de la plupart de ses "confrères") mais bien plutôt à cause du sens indui par ce qu'il écrit.

Un "Homme sauvage" (c'est par ce terme que le protagoniste est décrit) dans une rame de métro interpelle ses "semblables" et leur crache au visage des litanies moqueuses, voire insultantes. Sauf que, et c'est bien là le talent indéniable de la maîtrise de la langue dont a toujours su témoigner HANDKE, ces récriminations qui sembleraient à priori vulgaires, sont composées superbement, ce qui évite l'aspect infertile d'un "parler naturaliste". 

C'est parfois très répétitif (l'auteur semble avoir puisé dans ses propres abominations des expériences de voyage en transport en commun personnelles, comme il les consignait déjà dans ses journaux comme "Le Poids du monde" ou "Histoire du crayon") parce que les litanies se résument à un rejet de l'Autre sans appel. Mais non sans nuances.

Le plus "gênant", c'est la fin proposée par HANDKE puisque à la dernière station (HANDKE, habile, pastiche ainsi le procédé si cher à BRECHT, le théâtre de station, le STATIONDRAMA), l'Homme sauvage sera lui même injurié par une Femme sauvage, tandis que tous les précédents voyageurs, remontés dans la rame de métro, et habillés de façon élégante, comme pour les faire intervenir à nouveau mais cette fois sous les atours apparents de "gens comme il faut" réapparaissent.

On ne sait pas très bien, finalement ce que HANDKE prévoit de nous dire avec cette fin étrange? Certes, l'Homme sauvage se récrie contre ses contemporains de manière abusive, mais la Femme, sorte de pythie grotesque, en usant de la même "arme" de destruction langagière, ne brille pas non plus particulièrement par son Verbe. Est-ce là l'image d'une humanité revisitée par l'auteur des Frelons trente ans après avoir écrit Par les villages où, au contraire de ce Souterrain Blues, le personnage de Nova nous enjoignait tous d'être attentifs aux détails, d'écouter la musique de caravane, de jouer le jeu pourvu qu'il ait de l'âme?

Ne sommes-nous voués désormais qu'à nous aboyer les uns sur les autres comme des chiens? 

Est-ce là le sens principal d'un texte qui, dans une langue superbe (peut être pas aussi bien traduite que ce que fit autrefois Georges-Arthur GOLDSCHMIDT, lontemps l'adaptateur des textes de HANDKE en langue française) nous jette ainsi à la face un miroir si peu enviable? La colère de HANDKE, légendaire, aurait-elle fini de s'exaspérer tout à fait? 

On aimerait bien relire le monologue final de NOVA dans Par les villages, mais, après s'être échappé de ce souterrain plutôt asphyxiant, il devient difficile de croire encore tout à fait à ce qu'elle prédisait: une humanité meilleure... et cette fois, en ce début de XXIè siècle, presque impossible à conforter.

Et c'est quand même bien triste, même si on ne tient pas à conserver à tout prix une interprétation trop romantique du monde.

SOUTERRAIN BLUES (Un drame en vingt stations)- Untertagblues, ein Stationdrama, Surkamp Verlag, Frankfurt-am-Main, 2003. Editions Gallimard collection "Le Manteau d'Arlequin"- texte traduit de l'autrichien par Anne WEBER, Paris, 2013.

PAR LES VILLAGES poème dramatique - Über die Dörfer, dramatisches Gedicht, Surkamp Verlag, Frankurt-am-Main, 1981, Editions Gallimard, collection "Le Manteau d'Arlequin"- texte traduit par Georges-Arthur GOLDSCHMIDT, Paris, 1983.

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