On lira tous en vacances 3/ Le tramway de Claude Simon

Passons sur l'expression commune et fort ambiguë «lire est une évasion». Mais il est vrai que bien des amateurs de fictions, de récits expérimentaux, profitent de la période estivale pour explorer encore davantage le monde, de pages en pages. Cycle court proposant quelques titres à découvrir et à empocher sur soi. Qu'on parte au loin ou... pas.

C’est le privilège des grands écrivains, toute leur vie obstinée à chercher comment tracer l’œuvre qui soit la plus éloquente, avec une raréfaction de moyens, de pages, parfois, d’images stylistiques qui ne s’embarrassent plus de digressions. Samuel BECKETT est le plus connu d’entre eux : il a, au fil de ses publications, progressivement épuré l’écriture pour être définitivement lu au plus près des obsessions universelles.Quant à Nathalie SARRAUTE, l’espacement parfois très grand, et volontaire, entre deux livres conçus et édités, parlait déjà de sa conviction qu’on ne saurait écrire étourdiment.

 L’ULTIME RÉCIT DE CLAUDE SIMON

 Claude SIMON, lui, a fait paraître, en 2001, un dernier récit (le terme « roman » tout comme pour SARRAUTE est impropre) qui est fondamental. Un lecteur, s’il ne s’était jusqu’ici risqué à lire « Le Vent » , « L’Herbe » ou « La Route des Flandres », aurait tort d’hésiter à monter à bord de son « Tramway » .

A 88 ans, ayant éprouvé déjà plus qu’à son tour les pièges et roueries du monde tel qu’il nous échappe constamment, retourne sur les sols mouvants et flous de l’enfance et réinvente sa fascination pour la machinerie du transport en commun qu’il empruntait à la sortie de l’école et qui reliait la ville de province où il habitait à une plage distante de quinze kilomètres. Observation attentive du conducteur porteur d’un « mégot collé à sa lèvre inférieure d’un bout du trajet à l’autre », des lieux et résidences à l’architecture pompeuse et discutable, des vignes ondulantes entre un terminus et l’autre : rien n’échappe à l’écrivain redevenu collégien non par un effet de manche ou de style mais bel et bien parce qu’entre temps, un séjour à l’hôpital et la cohabitation dans une chambre avec un vieillard, conduit le narrateur à se souvenir de la seule fatalité qui vaille la peine qu’on écrive encore à son sujet : l’inéluctable certitude que l’existence est friable et, surtout provisoire, quand bien même l’Homme s’attache à la répétition de certains gestes, situations, exercices d’admiration. Témoin ce vieillard, voisin de lit du narrateur, dans l’établissement médical où il séjourne, qui, malgré l’imminence d’une fin prochaine, accomplit avec rigueur, tous les mouvements rituels d’une toilette quotidienne. Ou encore le wattman si concentré par la réitération de ses instructions de conduite qui fascinent l’enfant Claude.

STRATES

Se superposent ainsi diverses strates, comme en un collage cubiste (1) ou une peinture de Nicolas DE STAEL, les diverses phases du récit de Claude SIMON qui s’agglomèrent les unes aux autres, sans que jamais les jointures soient perceptibles. On suit, avec la même attention, la ligne droite tracée par le tramway et ses paysages aperçus dans le cadre des portières, que celle du couloir de l’hôpital, pour finir par comprendre que ces figures de style s’apparentent au tracé courant de la Vie : aussi bref que dense, malgré les sinuosités anecdotiques. Et qu’épaissit, bien sûr, l’ombre de la promesse de la mort. On finit aussi par saisir que s’il y a un point de départ incertain, le nom du terminus est connu de nous tous. Ou qu’une boucle est bouclée, malgré l’apparence des allées et venues et que toute existence est donc, il faut sans cesse le rappeler, vouée à commencer dans les limbes pour les rejoindre au terme de pérégrinations distraites. En témoigne cet extrait – remarquable - :

 « Quant à cette « Plage Mondaine » si méprisée et aux humbles tentatives de la musique de bastringue qui en émanait pour surmonter le bruit frais des vagues qui l’étouffait aussitôt, je devais me les rappeler, bien des années plus tard, à la veille même de la guerre, étendu sur le pont de ces grosses barques (non de celles qui, dans mon enfance, pratiquaient la « traîne » - genre de pêche sans doute si peu profitable qu’il avait, je crois, été abandonné depuis longtemps – mais armée pour la sardine et immatriculée dans un port de la côte rocheuse) ancrées au large pour la nuit, lorsque s’établissait pour de bon le vent de terre prenant le dessus sur celui qui, toute la journée, avait soufflé de la mer, commençant d’abord par rider en sens contraire de courtes vaguelettes la surface de la longue houle qui mettait longtemps à retomber – et le silence, et seulement, parfois, le frais ruissellement, ici ou là, d’une de ces rides dont la crête se brisait, les lueurs du couchant allumant des reflets de bronze sur l’eau non plus bleue mais d’un vert bouteille allant s’assombrissant, noir à la fin dans le silence noir où l’on ne distinguait plus le pont qu’à la faible lueur roussâtre d’un fanal, la barque roulant et tanguant doucement sur place, la hampe noire du mât dressée vers le ciel étoilé oscillant avec paresse d’une constellation à l’autre, quelquefois brusquement redressée ou inclinée par une lame plus forte, puis reprenant son indolent va-et-vient, le léger clapotis et rien d’autre, quand soudain (cela se produisait non pas progressivement mais brusquement) l’air (c’est à dire en quelque sorte sa matière, sa composition) changeant : un peu épais, comme opaque après la transparente pureté de la brise marine dont il prenait la place, pas très fort tout d’abord, puis s’établissant, chargé non seulement des multiples et lourdes senteurs de la terre que toute la journée avait chauffée le brûlant soleil d’août (senteurs de foins coupés, d’animaux, de fumées), mais encore de cette quantité de bruits pour beaucoup incertains, cette vaste rumeur vaguement familière et vaguement inquiétante d’où se détachaient parfois des aboiements de chiens ou des sifflets de locomotives et, par bouffées, ténus mais très distincts malgré la distance, mêlés au silencieux bruissement nocturne de la mer, portés par le vent depuis le mince chapelet de perles qui s’étirait en clignotant le long de la côte basse, les éclats cuivrés ou veloutés des orchestres de danse parmi lesquels celui de l’imposant casino qui avait depuis peu pris la place du cube de ciment jaune succédant aux baraques de planches de la Plage Mondaine. »

 L’extrait est notoire puisque, non seulement il commence par l’évocation d’un lieu mais se termine par son équivalence plus ou moins stricte. Et l’on se surprend à avoir ainsi lu d’une traite, une des phrases les plus longues du récit, longueur qui n’a rien de si hasardeux quand on se rappelle que Claude SIMON vouait une admiration réelle pour PROUST. Il ne partageait pas seulement avec l’auteur de La Recherche du Temps perdu, le goût pour la phrase étirée et sinueuse, mais aussi ce viscéral attachement à la mère et qu’il évoque dans nombre de ses autres romans. Figure qui, dans Le Tramway, emprunte tour à tour les apprêts d’une femme souriante ou dotée d’un « regard durci par la souffrance »  qui « ‘avait quelque chose de méchant ».

 « NOUS VIVONS COMME NOUS RÊVONS… » ou LE POUVOIR DE L’IMAGE ÉCRITE

 A son retour du séjour hospitalier, le narrateur ne peut encore une fois invoquer la mère disparue que par le soutien d’images d’un environnement désolé, catafalque ombrageux qui annonce plus que la fin d’une saison : maison et jardin ne communiquent plus que des sensations éprouvantes de moisi, de pourrissement végétal…

Et ce n’est bien évidemment pas un hasard si notre Prix Nobel de Littérature 1985 choisit, en phrase d’exergue à son Tramway, cette conviction, chez PROUST que « … l’image étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif ».

Ainsi va ce Tramway tout entier décidé à faire voyager le lecteur d’une image l’autre, laquelle finit par dissoudre les péripéties éventuellement autobiographiques et même d’une autofiction qui ne saurait s’établir. Privilégiant ainsi et d’abord l’intérêt que l’écriture se doit de fonder et de travailler : l’hypothèse d’une image, la description d’une vibration, d’une distance entre deux clochers, d’une façade de cinéma à l’architecture rococo ou d’une autre, apparentée à un temple corinthien, entraperçus pendant le trajet.

 Se méfiant de l’Histoire, appelant à sa rescousse tour à tour, dans d’autres livres,  JOYCE (« L’Histoire est un cauchemar dont je tente de m’éveiller ») ou PASTERNAK («Personne ne fait l'Histoire, on ne la voit pas, pas plus qu'on ne voit l'herbe pousser...»), l’auteur du Jardin des Plantes emprunta à Joseph CONRAD, cette évidence si souvent niée : « Nous vivons comme nous rêvons – seuls ».  (PROUST aurait certainement approuvé, à défaut de renchérir)…

Si Claude SIMON réfute le rôle et l’importance de l’Histoire c’est parce que, selon lui,  « la mémoire ne nous reconstitue jamais que des fragments de notre passé,  et que « dans la mémoire tout se situe sur le même plan : le dialogue, l'émotion, la vision coexistent. Ce que j'ai voulu, c'est forger une structure qui convienne à cette vision des choses, qui me permette de présenter les uns après les autres des éléments qui dans la réalité se superposent ».  

Dans son discours de réception de son Prix Nobel, intitulé « Le rôle amoral de la culture », Claude SIMON confiait « J'ai les sens perpétuellement éveillés, je jouis de tout, je sens tout. Je suis passif en état de réception permanente. Je vis vraiment tout le temps. La lumière, les émotions, cet instant où vous me parlez, s'enregistrent, se fixent dans une gelée, cette réserve où s'accumulent les souvenirs

 Bien que la mort rôde sans cesse et parfois par quelques simples allusions rapides, c’est précisément à bord de son Tramway que l’écrivain invite le lecteur à, lui aussi, jouir de tout et d’être disponible pour la plus infime description et à se rendre compte à quel point le pouvoir d’écrire et de lire est immense et… risqué. Risqué car, à l’instar de Claude SIMON, il faut savoir s’éprouver en hors-la-loi, en évadé perpétuel, y compris et surtout des carcans oppressants de la littérature, pour profiter d’un art de vivre qui n’a jamais promis de nous protéger totalement de la sensation de précarité à laquelle il reste toutefois attaché.

Ecrire et lire, pour adoucir le perpétuel Vertige ?...

note:

 (1) : le hasard a voulu qu’après avoir écrit cette phrase, pour mon article, je découvris cette narquoise remarque de Claude SIMON : «On pourrait dire, comme pour le cubisme, que le Nouveau Roman ou l'attente de Godot mènent à tout à condition d'en sortir. »

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 Le Tramway, Claude SIMON, © Paris, éditions de Minuit, 2001 - parution, en collection "Double", 2007.  

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