POUR ANÉMONE ET... " PERSONNE D'AUTRE "

Une telle personnalité n'était pas toujours aisée à appréhender. Et pourtant... après quelques rapports sans importance mais difficiles connus avec elle, il me semble que cette grande dame de la scène et de l'écran cachait décidément bien son vrai jeu.

LE SIMPLE CONTEXTE D'UNE RENCONTRE INITIALEMENT PEU FAMEUSE PUIS PLUS PROBANTE

C'était, je crois, en 1990. Un an avant? un an après? J'avais, en tant qu'ex-élève désormais sorti du giron de l'Ecole de la Comédie de Saint-Etienne (CDN), proposé au Directeur d'alors, Daniel Benoin, de mettre en scène une courte nouvelle de l'auteur allemand Botho STRAUSS, alors à la mode, que je trouvais épatante "Personne d'autre", où une femme écrit à l'homme qu'elle a toujours aimé et qui s'apprête à en épouser une autre, mais qui crie, en un soliloque inspiré, sa douleur d'être ainsi congédiée.

Mon envie fut retoquée mais pas oubliée:  le même Benoin qui m'avait cependant toujours défendu coûte que coûte et m'estimait, avait récupéré l'idée et, faisant mine de ne pas se souvenir, annonça qu'il allait inaugurer le Théâtre du Parc d'Andrézieux-Bouthéon (une banlieue stéphanoise fort prisée à cause de son aérodrome) avec un spectacle qui défierait tous les anonymats: "Personne d'autre" avec la célèbre comédienne Anémone en guest-star! 

Pas très content de voir qu'on m'avait un peu spolié sur ce coup, j'adressai une lettre audit Benoin qui condescendit, du coup, à me considérer comme le conseiller littéraire de "Personne d'autre". (1)

Aussi, lorsque me fut donnée l'occasion de croiser Anémone pour une première séance de répétition inaugurale de ce texte de Botho Strauss, n'étais-je pas vraiment à la fête. Me (dé)considérant de la tête aux pieds par delà ses lunettes carrées, et sans se l'envoyer dire, elle me confirma: "je n'ai strictement rien compris à votre texte". Il faut dire que je m'étais fendu, pour la presse et la production, d'une quarantaine de lignes exposant la teneur de la nouvelle passée au crible de mes analyses structurelles et sémiologiques. Mais comme j'avais un peu dérivé en convoquant le peintre Francis Bacon (et le metteur en scène crut bon de suivre cette référence en organisant l'espace à la manière de ce peintre) la pauvre Anémone, qui espérait sans doute des indications plus concrètes quant à son rôle de femme délaissée, m'avait trouvé, pour le coup, peu coopérant.

Le spectacle ne fut pas mémorable. Repris à Paris, au printemps, il subit même les quolibets largement partagés d'une critique qui n'épargnait pas, à l'époque, ni les acteurs ni les metteurs en scène. Encore que, pour la circonstance, c'était plutôt le metteur en scène qui fut conspué, plus qu'Anémone.

Anémone "Personne d'autre" | Archive INA © Ina Talk Shows

Dix années plus tard, j'ai croisé à nouveau Anémone, à Valence (Drôme). Parce qu'elle interprétait le rôle de Frosine dans L'Avare mis en scène par Roger Planchon et que nous recevions alors en ce début de 2001. A l'issue d'une représentation et alors qu'elle s'était réfugiée dans un petit coin sombre du bar, je me suis risqué à aller lui parler. A lui évoquer comment, dix ans plus tôt, on ne s'était plutôt pas tellement rencontrés (et malgré un réveillon de jour de l'An 1992 partagé ensemble et avec ses deux enfants). Elle a ri sans s'y obliger à cette évocation de ce plantage de "Personne d'autre" puis nous avons discuté. Pas seulement de théâtre mais d'économie. Car elle était devenue indécrottable sur les sujets qui fâchent et liés à l'économie, à l'écologie: cela la captivait bien plus, disait-elle, que les considérations sur le petit monde étriqué du théâtre. Incollable sur bien des sujets, elle avançait des arguments irréfutables pour dénoncer la kyrielle des mensonges entretenus par tous les pouvoirs et pas seulement Français: Européens.

C'est étrange: on reste parfois si attaché à une figure de saltimbanque comme elle, qu'on ne se risque qu'avec parcimonie à la rendre crédible dans l'exercice d'autres passions. Rappelons aussi que le choix de ce pseudonyme pour l'art, Anémone, lui vint à la fois par voeu amusé de déformation de son vrai prénom (Anne) et par suite logique à son engagement, par le cinéaste Philippe GARREL pour son film Anémone. On espère que la chaîne culturelle Arte s'en souviendra, au cas où elle prévoit, comme c'est l'habitude, de rendre hommage à l'actrice, dans les prochains jours.

 UNE COMÉDIENNE ET UNE CITOYENNE ENGAGÉE

Souvent transparente et, comme on le dit aujourd'hui, "cash", elle ne faisait pas mystère de ses engagements pour l'écologie, regrettant, dans une de ses dernières interviews, fin 2017, qu'aucune politique ne prenne au sérieux les dangers imminents encourus par la planète et par le fait de l'activité humaine désastreuse et désinvolte, selon elle, pour les cent ans à venir. Elle fut solidaire, dès sa création, à ATTAC et certainement instruite par les connaissances de son frère agronome, Claude Bourguignon. Farouche opposante à l'économie de profit, celle qui n'accordait à l'argent que ce qu'il peut strictement représenter pour l'échange de biens matériels quotidiens mais rien au-delà, refusant le romantisme outrancier et répandu relatif à la maternité, elle resta fidèle à des valeurs qu'on aurait pu taxer de rétrogrades dans le rétroviseur des revendications de 1968. Mais elle savait prendre ses justes responsabilités. Ne la "ramenant" pas sauf quand on la chatouillait et préférant militer loin des caméras intrusives de la télévision et encore davantage d'Internet. A ce titre, on pourrait d'ailleurs regretter que des metteurs en scène ne l'aient pas pressentie comme éventuellement idéale, pour figurer une Mère Courage brechtienne, par exemple, ou une héroïne de pièces de STRINDBERG ou de IBSEN pour interpréter une Nora de Maison de poupée qu'elle n'aurait pas eu son pareil pour transcrire la saveur complexe d'un tel personnage.

Pour moi, Anémone était, bien au-delà de ce personnage cent fois évoqué et rebattu du Père Noël est une ordure... une actrice forte et somptueuse; elle était et reste, surtout, ce personnage complexe et fort attachant du film de Michel DEVILLE, Péril en la demeure. Aussi celui du Grand chemin, de J.-L. HUBERT, naturellement. Ou de "Le petit prince a dit" de Christine PASCAL. Mais dans Péril en la demeure, quelle performance! personnage multiple et insaisissable, virile et féminine en même temps, innocente comme diabolique: elle avait prêté à ce rôle ambivalent toutes les nuances d'un personnage hors normes et plaisant, attirant, incongru. Insaisissable et familier. Parlant sans arrêt de sexe comme une obsession alors que c'est de tout autre chose que son personnage veut  évidemment parler. Et qu'elle savait, justement, faire suinter par delà les apparences. Adapté d'un roman du lyonnais René BELLETTO (Sur la terre comme au ciel), le film de Michel DEVILLE, comme c'était souvent le cas au temps de l'art cinématographique (et non de la pure industrie commerciale) accorde à son personnage qu'on qualifie, à tort, de secondaire, une place "discrètement prépondérante" au sein d'une fiction à dessein bouleversée pour pasticher, à peine, les codes du thriller ou du film psychologique qu'il n'est évidemment pas. "discrètement prépondérante": l'oxymore sied, en effet, bel et bien, à Anémone. Car dans ce film, Edwige Ledieu (!) n'est surtout pas une boiteuse frustre et voyeuse, comme bien des résumés du film le font croire. Car le personnage, comme les autres, n'est précisément pas ce qu'elle fait croire: ni boiteuse, ni voyeuse, ni frustre. Et c'est bien là justement que tout l'intérêt du roman de BELLETTO autant que du film de DEVILLE nous séduit: remiser les apparences dans les coulisses qu'elles méritent, permet, au moins, de tenter d'approcher une petite part de vérité des êtres, pourvu qu'on s'en donne la peine.

ANÉMONE et EDWIGE LEDIEU: LA JUSTE ADÉQUATION D'UNE PERSONNALITÉ ET D'UN RÔLE

Péril en la demeure - Bande annonce © Gaumont

Une personne, plus qu'une comédienne. Capable de se lancer des défis d'aventures artistiques que peu osaient. Mais qu'elle parvint à relever et que, si elle n'y réussit pas complètement, parce qu'elle fut (rarement) mal accompagnée, elle n'a jamais reniées. Et sans jamais considérer que ce fut rédhibitoire. Pas du genre à cracher dans la soupe : pas seulement parce qu'elle la nourrit, mais bien plutôt parce qu'elle sait que rien ne se cuisine si aisément. Et qu'elle n'oubliait pas qu'elle était aussi cuisinière, comme les autres et pas seulement convive d'un banquet tout prêt servi.

Jamais je n'aurais imaginé qu'elle puisse, aussi précocement, quitter la partie. Elle me semblait en effet pouvoir durer encore des décennies. Précisément parce que sa colère, intacte toujours, paraissait la tenir en vie.

Je ne suis pas seulement triste parce que je l'ai un peu connue. Mais triste qu'elle ait interrompu vraiment si tôt son parcours. Même vieillies, son énergie et sa faconde donnaient l'impression qu'elles ne s'éteindraient pas vite. Pas rancunière mais surtout pas frivole, elle savait feindre l'art de donner le change. Et être d'une subtilité, d'une sensibilité inattendues. 

Me reste, d'elle, le souvenir d'anecdotes diverses et embrumées par le joug confus de souvenirs trop lointains et cependant mystérieusement tenaces. Et, surtout, ces trois petites heures tranquilles de conversation au bar de la Comédie de Valence, en 2001, inattendues mais ferventes.

Comme cet oubli, par elle, en 1991, dans un train T.E.R. entre Saint-Etienne et Roanne, de l'enveloppe qui contenait le chèque de son dernier salaire, sur une banquette marron. Et qu'elle récupéra bien plus tard. Ses deux enfants l'accompagnaient (elle qui n'hésita jamais à prétendre qu'être mère avait été une erreur la concernant): ils comptaient davantage que cette enveloppe...

Qui, à part elle, aurait pu ainsi, distraire, à ce point, le cours d'une aventure théâtrale en province ?...

... Personne d'autre ?

(1): Le texte adapté pour la scène et interprété par ANÉMONE est extrait du recueil Personne d'autre, de Botho STRAUSS, éditions Gallimard, collection "Du monde entier" (1989 dans une traduction de Claude Porcell)  et s'intitule "Sa lettre de mariage". 

 

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