Woerth-Bettencourt, première leçon: établir une vraie déontologie politique

Dans l'affaire Bettencourt, la majorité présidentielle s'en prend, assez durement, à l'opposition et au Parti socialiste en particulier. L'un des deux porte-parole de l'UMP veut même distinguer les socialistes de la haine et d'autres plus woertho-compatibles. Or, une analyse chronologique des faits prouve assez correctement que le PS -tant le groupe parlementaire que la direction nationale- est demeuré, relativement longtemps, à l'écart de la polémique, laissant le pouvoir face à la presse.

Dans l'affaire Bettencourt, la majorité présidentielle s'en prend, assez durement, à l'opposition et au Parti socialiste en particulier. L'un des deux porte-parole de l'UMP veut même distinguer les socialistes de la haine et d'autres plus woertho-compatibles. Or, une analyse chronologique des faits prouve assez correctement que le PS -tant le groupe parlementaire que la direction nationale- est demeuré, relativement longtemps, à l'écart de la polémique, laissant le pouvoir face à la presse.

Puis le groupe UMP de l'Assemblée nationale, le Premier ministre et une cohorte de courtisans se sont mis à échafauder un système de défense un peu lourd et surtout suffisamment mal dégrossi pour ressembler à une vérité politique: Eric Woerth étant chargé de la réforme des retraites, et pris au piège d'une affaire où respire bon le conflit d'intérêt, les socialistes, hostiles au projet en cours, auraient donc alimenté le dossier, sonné la charge, trouvant ainsi une parade momentanée au débat public lancé par le chef de l'Etat !!


Au contraire, les socialistes ont plutôt, dans cette histoire rocambolesque, tardé à faire venir la cavalerie, comme si les «couples» diaboliques Bettencourt-L'Oréal-Meyers-Dalle et Schueller-Deloncle risquaient de faire remonter à la surface une autre histoire ancienne, d'avant et immédiate après-guerre, voire des amitiés particulières et financements antérieurs aux lois dites de moralisation de la vie politique de 1988 et 1995.
Puis vint l'interview, par Laurence Ferrari, de Marie-Ségolène Royal, par deux fois obligée de regarder ses notes et de lire un argumentaire au vitriol; «le système Sarkozy est corrompu», disait-elle, provoquant un déchaînement de l'UMP jusqu'à évoquer Pierre Bergé, nouvel invité sur le podium (Eric Woerth, encore ministre du budget, avait manifesté quelques doutes à l'égard de Désirs d'avenir en tant que parti politique).


Par temps de grande chaleur, opposition et majorité ont besoin de climatisation dans cette aventure politico-financière avant que des têtes tombent... et certaines sont déjà tombées.

Prochaine étape : une commission d'enquête parlementaire... à la française ! Nous sommes loin, très loin, des commissions indépendantes de type anglo-saxon et du processus régulier de transparence existant aux Etats-Unis, en Angleterre, en Allemagne ou dans les pays scandinaves.

Les lois de moralisation de la vie politique (financement des partis et des campagnes électorales) sont entièrement à revoir tant il est devenu malin de les détourner, par un principe de siphonage et de vases communicants, au profit de micro-formations locales ou d'organisations à caractère sectaire; les emplois fictifs à droite comme à gauche continuent à prospérer au grand jour; et l'on assiste à un nouvel approvisionnement d'associations, de partis ou de campagnes, cette fois, par les indemnités électives, en tout ou partie, l'argent public alimentant certaines caisses politiques. La ministre Chantal Jouanno fait croire ainsi qu'elle «fait cadeau de ses indemnités d'élue régionale»; en réalité, selon «le Figaro» du 30 juin 2010, «l'élue UMP a reversé ses trois premières indemnités à Valérie Pécresse pour le financement de la campagne des dernières régionales. La prochaine indemnité ira au Labo des Idées, nom du think-tank créé par Pécresse. Chantal Jouanno a enfin décidé de reverser ses futures indemnités, «par roulement», à des associations engagées dans des œuvres de solidarité».


La déontologie politique n'existe pas en France et le périmètre de l'emploi public à caractère politique (financement assuré par l'argent public budgétisé, même s'il est reversé dans un cadre de gestion privée) va de l'assistant parlementaire au ministre, en passant par les cabinets ministériels, ceux des présidents des trois assemblées constitutionnelles, les emplois de cabinet des collectivités territoriales, les emplois administratifs des partis, les administratifs des groupes parlementaires, les élus de toutes catégories, les organismes extraparlementaires où siègent des élus, la multitude de commissions administratives, les organismes disciplinaires, les autorités administratives indépendantes, les personnes nommées ou désignées (officielles et officieuses) pour des missions d'études ou d'ambassades thématiques, etc.


Cet ensemble baroque échappe pratiquement au contrôle du «conflit d'intérêt» et les superpositions parentales ou de carrières familiales s'amoncèlent sans qu'aucun organisme régulateur ne puisse intervenir.

Un vaste périmètre d'intouchables

La mise en place d'un système d'incompatibilité avec le processus électif, tel qu'il existe pour certains hauts fonctionnaires ou fonctionnaires départementaux et régionaux, serait relativement aisé à élaborer au niveau des emplois préalablement cités: à titre d'exemple, on pourrait bien imaginer que tel magistrat ne pourrait être membre d'un cabinet institutionnel dont le ministre ou le président est un élu du département où son conjoint exerce la présidence d'une juridiction !


Mais ce n'est pas non plus en adoucissant, dans la plus grande légalité, les règles d'inéligibilité ou en voulant atténuer celles des «prises illégales d'intérêt», comme récemment, que l'opinion peut retrouver une confiance, un vrai partenariat démocratique avec ses représentants.

Au lieu de s'enfermer dans une pièce pour auditionner à huis clos le président de la fédération de football - comble du ridicule et de la honte, alors que le déficit public, le chômage ou les affaires satellites du dossier Bettencourt devraient être des problèmes d'une autre importance pour nos élus - les représentants de la nation feraient bien de s'atteler, à la lecture nouvelle des dérives politico-financières, à établir une authentique chambre de décontamination dans la vie publique et élective. Faute de considérer avec sérieux la détérioration immédiate des rapports entre le politique, la presse, la justice, l'opinion, nous laisserons progresser dans le pays deux pouvoirs:

- celui d'abord, de l'investigation sauvage, car au-delà de la bonne conduite actuelle et le sérieux des quelques titres de presse écrite et Internet (Mediapart, en particulier), il ne faudrait pas qu'à l'avenir s'installe une information d'amateur, sans scrupule, basée uniquement sur des rumeurs, voire des délations.
- celui surtout, de l'installation sournoise d'un pouvoir populaire anti-parlementaire du «tous pourris», n'hésitant pas à lancer quelques faux redresseurs de torts, quelques faux vertueux, à l'assaut de la République.

L'opposition, si elle veut gouverner demain dans l'alternance retrouvée, devra tenir compte du présent... et réformer en profondeur l'exercice de la responsabilité publique ; il n'est pas certain, hélas, que la leçon soit admise, encore moins comprise, tant le pouvoir s'ingénie à investir dans l'excès et la démesure et ne rend plus à la légitimité sa modestie et sa sagesse.

Denys Pouillard
Directeur de l'Observatoire de la Vie politique et parlementaire site de l'Observatoire : www.vlvp.fr

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