Une croix très électorale

Le président de la République devrait (1) élever à la dignité de grand-croix de la Légion d'honneur un homme qui, voici 50 ans, a failli à son devoir de soldat de la République. Cinquante ans après le putsch des généraux et des colonels de l'armée d'Algérie –mais à six mois du premier tour de l'élections présidentielle–, le chef de l'Etat ne veut pas perdre une miette de cet électorat estampillé «rapatrié»

Le président de la République devrait (1) élever à la dignité de grand-croix de la Légion d'honneur un homme qui, voici 50 ans, a failli à son devoir de soldat de la République. Cinquante ans après le putsch des généraux et des colonels de l'armée d'Algérie –mais à six mois du premier tour de l'élections présidentielle–, le chef de l'Etat ne veut pas perdre une miette de cet électorat estampillé «rapatrié» et dont les deux dernières générations, par nostalgie et souvent par adhésion à un récit communautariste à sens unique et qui ne laisse aucune place au débat contradictoire, partagent leurs suffrages, au fil des scrutins nationaux, avec ceux des frontistes de droite ou des populistes du parti présidentiel. Qui plus est, l'année 2012 coïncidera avec le cinquantenaire de la fin de «l'Algérie française»! Il faut donc battre le rappel des icones, des porte-drapeaux de ceux qui se croyaient des héritiers de croisés, des porteurs de livres saints au nom d'un dogme missionnaire!

La République, avec le général de Gaulle d'abord, en 1966 puis en 1968, a libéré puis gracié les «soldats perdus» du putsch du 21 avril 1961. Le temps de l'amnistie, des réparations morales, du rétablissement des droits est ensuite venu. La République a fait son devoir, au nom de l'union nationale. Devait-elle encore en faire plus, en 2011 cinquante ans après ?

Ce n'est pas à l'officier, l'homme âgé qui, avant de fauter et devenir factieux, avait connu la déportation, qu'il faut de nouveau faire supporter une vieille et juste colère... Mais ce soldat mérite-t-il une aussi prestigieuse décoration? Le pouvoir du président de la République est discrétionnaire; son choix ne peut être, institutionnellement, remis en cause, en la matière, ni par le peuple, ni par ses représentants... mais ce choix peut être commenté, analysé et sa contestation éventuelle, explicitée.

Le moment choisi pour la remise d'une telle décoration n'est pas un instant innocent.

Mais pire, le geste peut symboliser l'acceptation –presque une reconnaissance mémorielle– de cette inacceptable fronde, terroriste elle aussi, que fut la mortelle chevauchée de l'OAS.

Parce que des élus populistes se prêtent encore au jeu malsain de vouloir élever des stèles commémoratives à la gloire des ordonnateurs des plastiquages et «ratonnades» de l'époque, cette remise de décoration devient gênante; elle doit même embarrasser celui qui la portera: ce soldat –reconnaissons-le, au moins– n'a pas perdu son honneur dans l'appartenance à cette organisation clandestine.

Une décoration encore plus déplacée, venant quelques jours après un autre cinquantenaire, celui du 17 octobre 1961 !

Certes, l'homme que l'on va décorer n'a pas de sang sur les mains, comme en ont eu certains chefs de cette armée secrète... Il a tout simplement mis, avec conviction, à la disposition de généraux putschistes, son régiment... Il a conduit ses hommes à porter atteinte aux pouvoirs publics et à agir contre l'Etat. C'est l'Histoire... et pas un fait divers. Mais pour une poignée de voix, une grand-croix de la Légion d'honneur doit-elle bafouer l'Histoire?
Denys Pouillard, directeur de l'Observatoire de la vie politique et parlementaire
(1) Voir le Figaro Magazine du 5 novembre 2011, pages 47 et 48 : «Bientôt -le 11 novembre?- ...»

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