Règne de la «Corbeille»: un regard historique

L'observatoire de la vie politique et parlementaire (www.vlvp.fr) rappelle ce texte joint de David Brunat, philosophe, qui refait le parcours historique du vice et de la vertu.Extraordinaire hold-up d'une finance cagoulée, dont on aperçoit à peine les yeux cupides, pour faire main basse sur la démocratie! Et si l'on parlait, pour de vrai cette fois, d'effraction... car il s'agit bien d'une ingérence dans les affaires des Etats qui n'a rien de kouchnérienne!

Les marchés ont eu raison des gouvernements et les peuples de Grèce ou d'Italie se sont vus signifier que les urnes attendent leur funeste tour dans les déchetteries de l'Histoire. A ces peuples, on leur dicte et on leur prépare, congelés mais prêts à réchauffer, des gouvernements dits d'union nationale, sans états d'âme même si l'extrême droite y est présente! C'est au nom de l'union nationale, aussi, que le président de la République voulait imposer, par voie constitutionnelle, une «règle d'or» qui ne changerait rien, au demeurant, à la descente aux enfers des déficits. La seconde République de 1848 avait déjà inscrit dans sa Constitution cette règle d'or; si elle avait survécu, n'aurait-elle pas été, en fin de compte un frein au développement au moment où la révolution industrielle réclamait du «déficit» pour investir l'avenir.

L'observatoire de la vie politique et parlementaire (www.vlvp.fr) rappelle ce texte joint de David Brunat, philosophe, qui refait le parcours historique du vice et de la vertu :
«La politique de la France ne se fait pas à la corbeille », disait de Gaulle dans une de ces formules ciselées et définitives dont cet homme dédaigneux de l'or et de ses adorateurs avait le secret. La bourse, l'économie ne dictent pas leurs volontés aux politiques. Un credo et une vérité. Mais une réalité d'un autre temps.

Que dirait de Gaulle aujourd'hui ? Sans doute il s'étranglerait. La politique de la France et des autres pays d'Europe se fait dorénavant, et c'est peu dire, sous la supervision de la corbeille. Une corbeille dématérialisée, mondialisée, et d'autant plus puissante qu'on la croit toute-puissante. Le lien ancestral de subordination de l'économique au politique semble rompu. Renversé. Cul par-dessus tête comme jamais peut-être démocratie n'en a donné l'exemple. Tel est le spectacle apparent projeté par l'actualité institutionnelle européenne. La corbeille fait de la politique. Mieux, elle semble faire - et défaire - la politique. A sa guise.

Attention : la dépendance, au moins matérielle, du pouvoir politique envers les forces d'argent n'est pas une nouveauté. Un pouvoir politiquement aussi fort que celui de Louis XIV n'a cessé de « manger » dans la main des grands argentiers pour financer ses guerres et ses déficits. Mais, s'il donne des gages et fait fondre sa vaisselle précieuse, le Roi-Soleil ne se prosterne pas devant un Samuel Bernard et ne choisit pas ses ministres en fonction des humeurs et du « consensus » des financiers du Royaume. Question de hiérarchie des ordres mais aussi de tempérament politique et de force d'âme ...

La nomination de financiers et de « techniciens » au gouvernement est également ancienne comme le monde (Turgot, Necker, le baron Louis, Casimir Périer, Jacques Laffitte ...). Les Médicis ont été banquiers avant de tenir les rênes du pouvoir. Etc.

De même, la dénonciation de l'influence des milieux financiers sur la vie publique n'est pas non plus un trait inédit. Tant s'en faut. Il y a près d'un siècle, Edouard Herriot tonnait contre le « mur d'argent ». En 1934, Un autre Edouard, également radical (Daladier), invente une petite phrase appelée à connaître - c'est le cas de le dire - une immense fortune politico-médiatique : le mythe (?) des « deux cents familles ». En octobre 1934 à Nantes, devant les délégués au congrès du Parti radical, il lance : « Deux cents familles sont maîtresses de l'économie française et, en fait, de la politique française. Ce sont des forces qu'un État démocratique ne devrait pas tolérer. L'influence des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent au pouvoir leurs délégués. Elles interviennent sur l'opinion publique, car elles contrôlent la presse. » Mélenchon 2011 ? Non, Daladier, années 30.

Et si l'on s'extrait du cadre hexagonal, souvenons-nous par exemple qu'un président américain aussi peu suspect de sympathies gauchistes que Dwight Eisenhower dénonça énergiquement dans les années 50 le poids et l'influence du « complexe militaro-industriel ».

Alors, rien de nouveau sous le soleil ? Si.

1°/ Le capitalisme financier n'avait alors aucune force comparable à la puissance qu'il a acquise aujourd'hui dans les faits mais aussi dans les têtes, et ce, sous le triple effet de la globalisation des marchés, de l'accélération des transactions via les technologies de l'information, mais aussi d'une espèce de révolution copernicienne dans l'échelle des valeurs, où le trader, le patron de hedge-fund, le spécialiste en produits dérivés, etc. sont devenus des icônes pour une large frange de la « jeunesse qui gagne »et pour les classes dirigeantes.

Si seulement leur pouvoir et leur prestige social étaient proportionnels à leur esprit ! Mais on découvre avec stupeur, lorsqu'on côtoie ces « nouveaux maîtres » qui pèsent de plus en plus sur l'opinion des décideurs publics, la vertigineuse médiocrité intellectuelle d'un bon nombre d'entre eux et leur inaptitude à voir plus loin que le bout de leur nez. Combien d'ignorants et d'imbéciles autour de la « Corbeille », combien de« faiseurs d'opinion » qui n'ont aucune opinion bien nette en dehors de leur champ de manoeuvre ...

2°/ D'autre part, le pouvoir politique n'avait pas encore joué les apprentis sorciers en dérégulant à tout-va la sphère financière et bancaire ; et l'on ne soulignera jamais assez la terrible responsabilité des décideurs publics dans le dessaisissement de leurs prérogatives en ce domaine. L'envolée des produits de type subprimes qu'ils ont autorisés, voire encouragés en toute (in)conscience à partir de la fin des années 90 aux Etats-Unis, demeure un modèle du genre ...

Enfin, la question de la dette publique ne s'était peut-être jamais posée dans des termes aussi préoccupants (sauf à remonter jusqu'aux périodes de banqueroute que la France a connues ou frôlées à la fin du XVIIIe siècle), et bien des réformes du système financier, entreprises ici et ailleurs à l'initiative du politique et sous le contrôle du politique (lois bancaires françaises de 1984 et 1996, création des MATIF, suppression du Glass-Steagall Act ...), l'ont été, entre autres objectifs et parfois avant toute autre fin, pour satisfaire aux besoins de financements toujours plus grands de la sphère publique.

On en voit aujourd'hui le résultat ...

Et l'Europe, direz-vous ? Cet idéal ... Ce paravent protecteur... Cet espace de solidarités et de concurrence bien tempérée ...

Projet éminemment politique, la construction européenne s'est appuyée sur l'économie pour réaliser ses desseins en partant de l'idée simple et géniale que la dynamique industrielle et commerciale (et plus tard monétaire) serait le plus fort ferment d'intégration. Et le plus pacifique.

Mais ce qu'une économie encadrée par le pouvoir politique et par une vision a rendu possible, une économie libérée des entraves de ce même pouvoir politique (réduit par sa propre faute à faire de la figuration) peut le détruire. C'est le chemin, si dangereux pour la cohésion sociale et les libertés publiques, que nous risquons d'emprunter. Le Veau d'Or a encore de beaux jours devant lui, surtout si le pouvoir politique, théoriquement souverain mais pratiquement assujetti à ses bailleurs, ne le remet pas à sa place. Question de responsabilité, mais aussi de caractère et de sens visionnaire ... Autant d'attributs qui paraissent faire défaut aussi bien aux «marchés» idolâtrés qu'aux politiques décriés.

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