Un changement de modèle de société, mais comment le financerait-on ?

La baguette magique du partage.

La sacro-sainte question… Mais néanmoins, et même si on peut le regretter, pertinente dans le monde occidental tel qu’il est. L’argent… 
Le PIB de la France a doublé depuis 30-40 ans (en fonction de si l’on considère euros courants ou constants) et est globalement en progression constante. Les prélèvements obligatoires (impôts, taxes, cotisations...) qui reviennent aux institutions avoisinent aujourd’hui les 1000 milliards d’euros.
A côté de ça, comme je l’écrivais plus tôt, les 10% des Français les mieux payés concentrent à eux seuls presque 30% des revenus globaux du travail soit 10 fois plus que les 10% les moins bien rémunérés. Les 1% les plus aisés déclarent des revenus du patrimoine 35 fois plus élevés que les 90 % les plus modestes (63  530 contre 1790 euros en 2015). Cette tranche des 1% à plus hauts revenus capte 30% des revenus du patrimoine en France. L’ensemble des possessions des 50% les moins favorisés ne représente que 8% du patrimoine total, alors qu’à l’autre bout de l’échelle sociale, 1% des Français possèdent 17 % du patrimoine. Entre 2003 et 2013, les plus modestes ont gagné en moyenne 2,3 % de pouvoir d’achat alors que sur la même période, les 10 % les plus riches ont vu leurs revenus augmenter de 42,4 % ! 
Niveau étatique, 40 milliards d’euros d’intérêts par an sont offerts aux amis créanciers auprès desquels le pays est endetté. L’évasion et l’optimisation fiscales représentent au bas mot des dizaines de milliards d’euros. Idem pour les niches fiscales et les cadeaux faits aux grands lobbys et au Capital… 
De l’argent, il y en a. Un maximum.  
Et si besoin, un Etat souverain comme la France devrait même pouvoir en créer, certains ne s’en privent pas, avec toutefois les limites que l’on connaît. Mais entre un Etat follement keynésien et un Etat qui se désinvestit de tout comme celui que l’on subit depuis des années, il y a certainement un bon compromis à trouver. 
 
Ayant fait le constat de la disponibilité de la ressource, les questions qui se posent (pas évidentes) sont celle de l’utilisation (l’orientation en fait) et celle de la répartition (le partage)… 
Que préfère-t-on ? Faire des cadeaux fiscaux à des activités polluantes ou investir dans le développement des énergies renouvelables ?  Encourager et favoriser un modèle de société qui banalise des inégalités de niveau de vie bouleversantes ou au contraire mettre en place des mesures permettant de réduire ces inégalités pour un meilleur vivre-ensemble ? Préfère-t-on continuer à ce que les salariés se tuent à la tâche, débordés, à bout (notamment dans les fonctions publiques : enseignants, corps médical, policiers, surveillants…) et alors qu’on compte près de 6 millions de personnes inscrites à Pôle Emploi ou bien pourrait-on avoir l’idée folle de partager le travail également ? 
 
Mise en situation pratique, certes simpliste mais illustrative :  
Prenons 3 personnes dans le modèle actuel. Un cadre administratif et commercial qui vient du technique dans une compagnie qui exploite les énergies fossiles, temps plein 40h, 6000€ brut par mois, stressé. Un technicien dans la même entreprise, 35h, 1500€ brut, épuisé. Un chômeur, temps plein lui aussi, désespéré…  
Petit coup de baguette magique du partage : 
Le cadre a furieusement tiré la gueule au début car il est passé de 6000€ brut à 2500. C’est sûr ça change, mais heureusement ça ne s’est pas fait du jour au lendemain. Et puis à côté de ça, il ne travaille plus maintenant que 25 heures par semaine soit 3 jours et demi, ça lui laisse pas mal de temps pour sa famille et la lecture : il est moins stressé. En plus, il est revenu un peu au technique et forme ses collègues notamment les plus jeunes. Pour couronner le tout, son entreprise s’est mise au vert, il travaille sur des projets de géothermie épanouissants. La société en général est d’ailleurs plus apaisée, il y a beaucoup moins de tensions entre les gens, sa propre gêne s’est amoindrie. Après ce qu’on a traversé, c’est un soulagement : son inquiétude pour l’avenir de ses enfants a clairement faibli. D’autant que l’un d’entre eux était justement technicien dans cette même compagnie. Pour lui, ça s’est drôlement amélioré, il est devenu ingénieur et gagne désormais 2500€ brut / mois tout en ne travaillant que 3 jours et demi par semaine. Par rapport à son salaire d’avant sur 35h c’est inespéré. Il est heureux. Surtout depuis que son mari, qui était au chômage, a retrouvé du travail, dans sa boîte en plus, pratique pour partager les trajets domicile - boulot ! Il a dû suivre une formation et n’est pour l’instant que technicien mais il pourra évoluer s’il le souhaite ou se contenter de cette situation car après tout lui aussi touche 2500€ brut / mois et ne travaille que 25 heures par semaine. En tout cas c’est déjà mieux que la tentative de suicide qu’il avait faite après avoir passé plusieurs mois à chercher un job et qu’on lui avait bien fait comprendre qu’il n’était qu’une merde et n’avait pas sa place dans la société d’alors.   
Du coup, ces trois-là sont imposés à la même hauteur puisqu’ils ont les mêmes revenus, et le sentiment d’injustice fiscale s’est envolé. Ils ont une vision du travail qui a évolué aussi, ce n’est plus uniquement une façon de gagner du pognon, de s’extraire, pour au final se sentir moins lésés que les autres. C’est au contraire devenu un moyen, plus équilibré entre vies professionnelle et personnelle, de s’intégrer et de participer à un projet collectif global. Ils ont moins de mal à se lever le matin…
L’entreprise les employant s’y est retrouvée également car elle versait à 2 personnes 6000 + 1500 euros brut pour 40 + 35 heures travaillées et ensuite à 3 personnes 2500 + 2500 + 2500 euros brut pour 25 + 25 + 25 heures travaillées. En plus, ce que l’Etat donnait au chômeur il lui a partiellement reversé en échange de cette embauche et pour compenser l’éventuelle hausse de charges due à l’augmentation de l’effectif. Puis maintenant, comme elle a donné davantage la parole à ses salariés et que l’opinion publique a une meilleure image d’elle suite à la reconversion de ses activités, il y a moins de pneus qui brûlent devant les entrées et c’est terminé les chemises arrachées. Ça la fout moins mal quand on reçoit des clients : un PDG tout débraillé devant un tas de palettes en flammes, c’est pas terrible. Certains dirigeants auraient même fini par dire « Pourquoi on ne l’a pas fait avant ? », ce à quoi d’autres dirigeants auraient répondu « Ouais mais passer de plus de 100 000€ par mois à 2500, ça fait quand même vachement mal au … ! ». Propos quant auxquels il n’est pas aisé de se positionner quand on fait partie des quelques qui n’ont jamais gagné plus de 100 000€ par mois… 
 
Alors voilà, bien sûr un monde égalitaire peut en révulser plus d’un, et là il a été volontairement tiré à l’extrême, mais tout ça pour clairement illustrer qu’on peut changer de modèle de société, même radicalement, sans faire exploser les dépenses globales, contrairement à ce que l’on voudrait nous faire croire. Ce n’est qu’une question de volonté, de choix notamment politique, et donc pour les citoyens, dans l’isoloir ou dans la rue ou encore par la plume… 
 

https://www.liberation.fr/france/2018/06/05/super-riches-l-insee-a-l-assaut-des-premiers-de-cordee_1656880  
https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/05/30/dix-graphiques-qui-illustrent-les-inegalites-en-france_5136168_4355770.html

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