Si c'est un homme

En train d’achever ma première lecture de Si c’est un homme de Primo Levi… Lecture que j’ai à tort longtemps repoussée, par peur sans doute d’être confronté à l’horreur, la vraie, celle de la non-fiction, celle que seule la réalité peut atteindre.

Je m’attendais à un récit viscéral porté par le ressentiment et l’écœurement absolus qui auraient été légitimes pour un survivant aux camps de concentration nazis, j’y ai trouvé un texte analytique et d’un grand discernement sur l’âme humaine, ses similitudes et ses diversités. Cette objectivité clairvoyante confère au témoignage de Primo Levi, déjà exceptionnel en soi, une valeur inestimable : c’est un don d’une importance capitale aux générations futures, à l’humanité. Il faut lire ce livre et le faire lire à nos enfants, pour savoir et ne pas oublier. 
J’avais toujours pensé que le titre Si c’est un homme renvoyait à un quelconque bourreau SS et que donc l’auteur nous disait : si l’homme est capable de ça, si ces personnes dénuées de conscience, ces tortionnaires, ces assassins de millions d’innocents sont bien des hommes, alors l’espèce entière mérite-t-elle autre chose que la disparition et faut-il vraiment être un homme ?  
Et en fait non, Si c’est un homme fait référence à un camarade qui là-bas a aidé Primo, et qui malgré les conditions a su garder son altruisme, sa générosité. C’est cet individu qui lui a permis de continuer à croire en sa propre humanité : Si c’est un homme, si lui est encore un homme, je peux l’être également.  
Car l’humanité n’est pas un acquis, mais un combat… Le message est du coup bien différent de la première interprétation que j’avais faite a priori. Et j’espère pouvoir continuer à préférer cette vision plus optimiste.  
J’ai dû corner afin de marquer les passages que j’ai trouvés hautement remarquables plus d’une vingtaine de  pages, ce qui est beaucoup pour moi surtout pour une œuvre assez concise. Pour ne reprendre qu’une seule citation – qui d’ailleurs n’appartient pas au texte à proprement parler mais à un recueil de questions-réponses qui a été ajouté à l’édition originale suite aux nombreuses entrevues que Primo Levi accordait notamment aux lycéens –  je me limiterai à celle-ci qui me paraît particulièrement entrer en résonance avec notre époque : « Les Lager nazis ont été l’apogée, le couronnement du fascisme européen, sa manifestation la plus monstrueuse, mais le fascisme existait déjà avant Hitler et Mussolini, et il a survécu, ouvertement ou sous des formes dissimulées, à la défaite de la Seconde Guerre mondiale. Partout où, dans le monde, on commence par bafouer les libertés fondamentales de l’homme et son droit à l’égalité, on glisse rapidement vers le système concentrationnaire, et c’est une pente sur laquelle il est difficile de s’arrêter. » 

De quoi faire lourdement réfléchir dans un pays, soi-disant celui des Lumières, et certainement dans d’autres, où aujourd’hui, plus de soixante-dix ans après, les lois liberticides s’enchaînent sans grande réaction les unes après les autres, où les inégalités entre les hommes deviennent chaque jour un peu plus criantes, et où donc les démons du nationalisme et de la xénophobie reprennent de la vigueur… 
Et peut-être, une fois la réflexion bien mûrie, de quoi enfin passer à l’action et assurer un ancrage qui permettrait, si nous sommes des hommes, d’arrêter de la dévaler encore et encore, cette putain de pente !

Un bon point de départ pour cet ancrage serait la fin des hiérarchies, la fin des pouvoirs centralisés et des soumissions généralisées.
Ça a un nom, comme beaucoup d’autres il a été mensongèrement dénaturé, j’y reviendrai une prochaine fois.

 

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