Émotion virale… à quand une épidémie d’overdoses ?

Le nombre, la masse, les flux peuvent-ils induire une émotion sincère chez l’individu ? L’empathie et la volonté de ne pas être exclu du groupe suffisent-elles ? Sommes-nous tous réellement « touchés » émotionnellement par ces drames nationaux à couvertures médiatique et numérique d’ampleur aussi inédite qu’exponentielle ? Et qui décide de ce qui est un drame et de ce qui n’en est pas un ?

Comme pour les dernières fois (à savoir Charlie Hebdo et le Bataclan), mes proches de Province m’appellent et me demandent si ça va, si je vois de la fumée… Visiblement pour eux quelque chose de grave est en train de se passer. Pour moi c’est somme toute une soirée assez tranquille : j’ai fait le choix de vivre coupé des médias de grande diffusion, pas de télé, pas de radio, il faut bien que ça ait certains avantages. Mis au courant malgré moi, je prends la mesure de l’événement, l’événement factuel j’entends, le toit d’une cathédrale (assez belle j’en conviens)  brûle, pas de victime. Bon voilà, en ce qui me concerne : affaire classée.  

Ici je me sens obligé de faire une petite parenthèse pour ne pas passer pour le blasé de service : je n’ai pas l’âme fondamentalement pieuse, en tout cas je ne crois pas aux Dieux que les grandes religions nous proposent, ceux de la Nature me paraissent plus pertinents. Ensuite, j’ai un léger souci avec les institutions religieuses en général qui à mon sens ne sont pas loin d’incarner le contraire de ce que les religions sont censées promouvoir, par exemple la tolérance, l’ouverture, l’humilité, et au premier rang de tout le respect de la personne humaine et des enfants en particulier… Pour finir, je n’ai qu’un goût modéré pour l’architecture ecclésiastique et je n’ai, comme beaucoup de monde, pas les moyens de posséder dans les abords de ladite cathédrale un bien immobilier dont la valeur aurait pu avoir à pâtir de la tragédie. Tout ceci étant dit, j’espère qu’il me sera moins fait rigueur du « classement de l’affaire » qui a ouvert la parenthèse. 

En clair donc, ce soi-disant drame national n’a pour moi pas fait bouger l’aiguille « Émotion » d’un iota. En revanche la mort de huit Marseillais dans l’effondrement de leurs immeubles vétustes d’un quartier populaire en novembre dernier m’avait bien secoué, ainsi que ces images de dizaines de jeunes étudiants agenouillés au sol et les mains sur la nuque en décembre, traités par la Police Républicaine comme l’ont été certains groupes de personnes en d’autres époques.  

Quelle ne fût pas ma surprise en découvrant dans la soirée puis le lendemain l’invraisemblable battage fait autour de l’incendie ! Il est vrai qu’un écran de fumée précisément à ce moment-là se révélait particulièrement opportun, mais tout de même… N’allons-nous pas un peu trop loin ? 

Et cela pose également une question qui a son importance : qui décide de ce qui doit nous toucher ou non ? De ce qui doit unir la Nation dans un seul et même élan fusionnel ? Ne risque-t-on pas des épidémies massives d’overdoses émotionnelles à forcer les individus, à vouloir que les masses s’épanchent sur ces drames qu’il faudra, pour maintenir la tension, rendre toujours plus exceptionnels, plus universels ? Ne risque-t-on pas l’écœurement général, le temps où chacun, dégoûté d’émotion, n’en aura plus rien à foutre de tout ? Quelle est notre réserve d’émotion collective ? On peut légitimement se demander si l’objectif visé est celui d’ériger une société qui, s’émouvant de tout et surtout de l’insignifiant, ne s’émouvrait in fine de rien, laissant ainsi le champ libre aux pires atrocités, qui alors peut-être ne seraient ni plus ni moins que la norme. 

Gardons notre liberté et notre capacité à être touché personnellement, à ressentir une vive émotion face à tel ou tel événement. Mais méfions-nous de plus en plus de ces sentiments inoculés, de ces larmoiements viraux, ils sont l’antichambre de plus dangereuses manipulations et ont le pouvoir de nous ramener sur des chemins déjà empruntés et loin desquels il serait bon que l’Humanité s’établisse enfin. 

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