La réforme du lycée, le coup de grâce pour les mathématiques.

Les ravages de la réforme du collège ne sont pas digérés que celle du lycée frappe déjà à la porte des classes. Lycée-supermarché, concurrence entre matières, inégalités entre établissements, sciences dévalorisées, cette réforme ornée d'intentions merveilleuses est un summum de cynisme. Et de stupidité car l'éradication des élites scientifiques au profit d'exécutants n'est pas un pari raisonnable.

Le constat est alarmant. Le niveau en mathématiques (en vérité de toutes les matières) s'effondre depuis quatre décennies, contrairement à ce que prétendent des études qui confondent pourcentage de réussite d'un baccalauréat de plus en plus facile et niveau réel des élèves. A ce sujet, l'interprétation correcte de notre chute dans le classement PISA est la suivante : le niveau baisse dans tous les pays développés (1), mais en France la chute est plus rapide. Elle est même exponentielle. Autrefois constatable sur de longues périodes, elle l'est aujourd'hui pratiquement d'une année sur l'autre. Pour arrêter l'hémorragie, les professeurs, les premiers, réclament une réforme systémique. Pas un énième coup de rabot. Pas la réforme Blanquer, coup de grâce sur un système déjà à bout de souffle.

C'est toujours la même histoire. Puisqu'il n'est pas possible d'assumer une vision purement comptable de l'école, en premier lieu vis à vis des parents, le communicant Blanquer a habillé sa réforme de nobles desseins, à l'aide des ficelles habituelles. En macronie cependant, l'usage n'est plus seulement d'appeler un chat un "chien" (mensonge traditionnel) mais carrément une "clef à molette", détruisant toute possibilité de dialogue. Ainsi cette réforme aurait été "élaborée en étroite collaboration avec les professeurs",  professeurs qui pourtant, au moment où les maisons d'éditions imprimaient les nouveaux manuels, ne connaissaient ni les programmes ni leurs modalités d'application (2).

maths
L'emballage est forcément séduisant : fin de la dictature de la sélection par les mathématiques, parcours de réussite construits par les élèves eux-mêmes, programmes enfin plus ambitieux, le tout cautionné par notre médaille Fields Villani, auteur d'un rapport qui entend  "remettre les mathématiques au coeur du système". Qui pourrait être contre?  Mais comme souvent pour une réforme aussi technique, le diable se cache dans les détails. Examinons les modalités, en se concentrant sur le lycée général et les mathématiques :

1) Les filières disparaissent. En première, les élèves suivront un tronc commun composé essentiellement de matières littéraires, plus trois spécialités au choix dont deux seulement seront conservées en terminale (3). Bien sûr ce lycée à la carte emporte facilement l'adhésion des élèves. Ils n'en perçoivent pas les écueils : orientation trop précoce qui leur ferme des portes, incitation à abandonner des matières qu'il aurait été utile d'apprendre contre son gré, risque de choisir un triplet de spécialités sans débouchés,  spécialités proposées en une seule version donc pas forcément adaptées aux différents élèves. Ce dernier point dévoile le caractère fictif de cette liberté accordée aux élèves, le grand mensonge de cette réforme, un lycée non pas à la carte mais en réalité unique (voir plus loin). Autre nouveauté, des matières transversales, aux contenus vaseux, susceptibles d'être enseignées par des professeurs divers (pour flexibiliser le système), voire des contractuels. Afin qu'il y ait toujours un adulte -interchangeable- devant un maximum d'élèves, pour faire de la garderie.

2) Toutes les matières scientifiques deviennent des spécialités. Donc des options. En macronie, "remettre les mathématiques au coeur du système", c'est les rendre facultatives. Honte à Villani. Au passage cela résout la pénurie (4) de professeurs de mathématiques, à court terme évidemment (on imagine les dégâts sur le long terme). Facultatives en première, mais par ricochet, également en seconde : "Monsieur ça m'intéresse pas je prends pas maths l'année prochaine". Ce fut déjà le cas cette année où, suivant le taux d'abandon, entre un tiers et deux tiers d'élèves de seconde ont déstabilisé les cours de toutes les matières devenues optionnelles. Il est à redouter que les mathématiques ne deviennent aussi -second ricochet- facultatives au collège. Le passage au lycée pourrait s'affranchir des mathématiques puisqu'au pire l'élève pourra les abandonner en fin de seconde. 

3) Le passage en première générale ne dépend que des matières littéraires. En effet, s'ils ont le niveau requis par le tronc commun (en fait les notes, de plus en plus complaisantes dans les matières littéraires), les élèves passeront en première générale. A ce stade, les professeurs les conseilleront mais ne pourront s'opposer à leurs choix de spécialités. Même s'ils optent pour des matières où ils sont en grande difficulté. Les mathématiques sont donc complètement dévalorisées, une simple ligne dans son CV ("j'ai fait maths au lycée"). Et effectivement il n'y aura plus de sélection par les mathématiques, en fait plus de sélection du tout. Plus de redoublement, encore des économies.

4) Tous les élèves ayant choisi mathématiques suivront le même programme. Pire, les proviseurs sont tenus de mélanger les profils pour ne pas recréer les anciennes filières, ce qui aurait pu limiter la casse. Il est par exemple interdit de regrouper les Maths-Physiques-Biolo. L'hétérogénéité serait, études à l'appui, un facteur de réussite (5). Les enseignants, qui déjà ne s'en sortaient plus avec des secondes surchargées et très hétérogènes, savent bien qu'ils n'y ne pourront gérer de tels écarts de niveaux. Faire ingurgiter l'équivalent d'une première scientifique renforcée à tous (y compris à certains qui auraient redoublé dans l'ancien système), avec moins de moyens et après l'amputation sévère du contenu mathématique dans la récente réforme du collège, c'est une véritable folie. Exemple : un élève qui aurait besoin d'un bagage minimal en mathématiques pour des études en économie, bagage autrefois fourni dans la filière ES, risque d'être rapidement noyé. Après le collège unique et la seconde générale unique, il s'agit de converger vers le lycée unique. L'unicité permet en effet de rationaliser les moyens, donc de les diminuer en remplissant les classes à ras bord.

5) L'évaluation du baccalauréat se fera en grande partie en contrôle continu (6). Et engendrera une surnotation, en raison de la pression combinée des élèves, des parents, des proviseurs et des professeurs eux-mêmes qui défendront leurs postes (leur matière doit être choisie et conservée en terminale). La concurrence entre les différentes disciplines était déjà féroce pour l'attribution de moyens rabotés chaque année (dédoublements, heures d'accompagnement personnalisé etc). A la rentrée, les disciplines se disputeront les élèves eux-mêmes, dans une course avilissante pour distribuer les meilleures notes. Les inspecteurs ont annoncé la couleur : les professeurs doivent valoriser (=surnoter) tout élève ayant eu la "gentillesse" de choisir mathématiques. Et pour assurer le coup, les épreuves du contrôle continu seront piochées dans une banque de données accessible à tous, facilitant bachotage et fraude. En résumé, les professeurs feront semblant d'appliquer un programme de bon niveau mais ce niveau sera complètement factice.

6) Le baccalauréat devient local. Evalué principalement en interne (encore des économies), il n'aura plus la même valeur suivant les établissements, aggravant encore les inégalités. De plus, tous les lycées ne proposent pas les mêmes spécialités et, parmi celles retenues, certains établissements imposent un nombre limité de triplettes "cohérentes" alors que d'autres laissent un choix entièrement libre (7). Le cadre de référence n'existe plus. Comment le post-bac recrutera dans ce fouillis? Mystère. De toute manière, seule une poignée de lycées prestigieux, aux élèves triés sur le volet, aura la capacité d'appliquer réellement ces programmes ambitieux. Et ces véritables institutions, aux nombreux passe-droits, s'accommoderont avec cette réforme comme ils l'ont fait avec les autres. Depuis toujours, ils s'arrangent avec les programmes, n'hésitent pas à regrouper les élèves en classes de niveaux, en contradiction avec les textes. Avec cette réforme, les écarts de niveaux avec les autres lycées, déjà immenses, deviendront irrattrapables dans l'enseignement supérieur. Un coup de canif supplémentaire à l'ascenseur social.

 

Souvenons-nous du discours dominant d'il y a une vingtaine d'années, devant la concurrence asiatique : "Nous ne pouvons défendre des secteurs comme le textile mais nous allons fabriquer des cerveaux pour monter en gamme avec des produits à haute valeur ajoutée". Vingt ans plus tard, nous formons des ingénieurs dont la plupart sont des exécutants qui n'ont même pas le niveau d'un technicien d'autrefois, ingénieurs dénaturés en communicants aux PowerPoints bluffants mais scientifiquement bidons. C'est peut-être cela le projet de la startup-nation, privilégier la finance au détriment de la production, remplacer les scientifiques par des communicants voire par des traders, chargés d'embellir l'entreprise (afin de la revendre plus cher) et non de la développer. Ainsi dans le privé aussi, faire semblant devient la norme. Pendant ce temps, l'Inde et la Chine produisent des régiments d'ingénieurs de plus en plus performants, qui nous rattrapent rapidement si ce n'est déjà fait.

Dans quelques années, les méfaits de cette réforme (et des précédentes) atteindront leur rendement maximal. Les dernières têtes pensantes (ceux qui savent) partiront à la retraite et nous ne formerons plus que quelques centaines d'ingénieurs dignes de ce nom, ceux issus des grandes écoles qui recrutent exclusivement dans les lycées prestigieux. Comment honorerons-nous notre ambition passée? Pourra-t-on innover, relever les défis du futur, ou plus simplement faire tourner un pays de 70 millions d'habitants, avec une élite scientifique aussi rabougrie? Il est grand temps de remettre en cause la doxa austéritaire et d'investir massivement dans l'éducation nationale, notamment dans la science et la recherche. Nous en avons parfaitement les moyens et c'est le seul chemin sensé.

(1) Pays soumis au même détricotage de l'école publique. On enlève progressivement des moyens, provoquant la fuite des gens aisés vers le privé et l'aggravation des dysfonctionnements, dysfonctionnements qui appellent une nouvelle saignée et on est reparti pour un tour.  

(2) Professeurs mobilisés comme rarement contre cette réforme autoritaire et mortifère, jusqu'à menacer symboliquement (et non réellement) la bonne tenue du baccalauréat, un peu à la manière des urgentistes. Le sinistre Blanquer leur opposera le mépris le plus glacial, les dépeignant en réfractaires à tout changement, sous influence de leurs syndicats. D'une manière fallacieuse qui ne l'honore pas, il présentera même à l'opinion publique cette contestation sur le fond comme une basse revendication sur les salaires et minimisera comme jamais le pourcentage des grévistes, avant même le début de la grève (interview surréaliste du 17 juin sur France Inter).

(3) L'abandon d'une des trois spécialités peut s'avérer problématique pour la poursuite d'études. Il devient par exemple impossible de suivre mathématiques, physiques et biologie en terminale. Gageons que des instituts privés du type Acadomia proposeront l'option manquante en cours particulier, formation qui sera éventuellement validée par l'éducation nationale et/ou l'enseignement supérieur. Cette réforme rend ainsi parfaitement visible la privatisation rampante de l'école.

(4) Quasiment toutes les matières qui ont du mal à recruter des professeurs deviennent optionnelles. De l'autre côté, certaines matières figurent dans le tronc obligatoire mais également dans la liste des spécialités (on peut par exemple avoir une double ration d'histoire-géographie). Ces matières disposent peut-être d'un surplus de professeurs à moins que -hypothèse malheureusement plus probable- leur remplacement par des contractuels ne soit plus aisé à camoufler. On est plus proche ici d'une gestion minable de ressources humaines que d'un grand projet pour la nation. 

(5) L'éducation nationale possède un certain don pour pondre des études qui affirment le contraire de ce que les principaux concernés, les professeurs, constatent empiriquement sur le terrain. Il est cependant vrai que l'hétérogénéité peut être profitable mais à deux conditions (non remplies): elle doit être limitée et les effectifs faibles.

(6) Les cours seront donc perturbés en permanence par les épreuves. La désorganisation globale est une autre particularité de cette réforme. La notion de classe disparait, les emplois du temps risquent de se dégrader et les professeurs principaux devront probablement se prononcer sur des élèves qu'ils n'auront même pas en cours.

(7) Il y aura donc par exemple des profils avec de la physique sans mathématiques. Il faut dire que le niveau en sciences physiques s'est tellement effondré que les élèves d'aujourd'hui imaginent sans doute cette matière indépendante des mathématiques. Cette situation n'inquiète pas les inspecteurs pour autant. Ils considèrent que ces deux matières développent les mêmes "compétences" (mot fétiche de la pédagogie moderne) et qu'à ce titre, l'une peut se passer de l'autre sans dommage. Sont-ils devenus fous? Et devant des professeurs inquiets d'une réforme impossible à appliquer, de la perte de sens de leur métier et de la nouvelle dégradation de leurs conditions de travail, ils répondent plein d'entrain : "Innovez pédagogiquement!

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