Comme on nous parle (*)

Dans les années 80, les présentateurs de télévision, jusqu'alors personnages secondaires au service de leur émission sont devenus de véritables stars. Cette même mutation est en cours chez les journalistes, dont l'influence sur l'audimat prime dorénavant sur la compétence et l'éthique. Surtout, leur rôle change de nature. Petit exemple révélateur et banal.

Avec cette vedettarisation achevée des animateurs et celle en cours des journalistes, on assiste sans surprise à une fusion des deux professions qu'incarne assez bien (entre autres) Christophe Beaugrand-Gerin, dont le profil Wikipédia débute ainsi :

christophe
"Christophe Beaugrand-Gerin, né le 2 janvier 1977 à Massy ( Essone) est un journaliste français, animateur de radio et de télévison. Il est notamment le joker de Nikos Aliagas dans l'émission "50 minutes inside" sur TFI, le présentateur de "Ninja Warrior : Le Parcours des héros" , et journaliste sur LCI."

 

 

 

On est pas bien loin du CV idéal pour présenter l' "Infojeux" du sketch des Inconnus. Ce mélange des genres (il présente même le loto), autorise le journaliste (?) à donner son avis sur tous les sujets, à critiquer, à débattre, bref à devenir indiscernable de ses invités (d'où l'utilité du petit bandeau en bas de l'écran), première étape avant d'acquérir bientôt le statut d'invité-vedette, style Eric Brunet. Ces interventions incongrues dans le débat par la personne censée incarner la neutralité renforcent par écho ou décrédibilisent les arguments des véritables invités.

Le 9 janvier dernier, dans l'émission d'information (?) "le brunch de l'info" sur LCI, on assiste ainsi à une drôle de scène, malheureusement banale : Christophe Beaugrand-Gerin donne la réplique à une député de LREM. Une véritable mise en scène (dommage pour ce billet, il est impossible de mettre la main sur le replay). Annonant les réparties prévues à l'avance par la macronie, Christophe Beaugrand-Gerin interpréte un rôle de composition, le même d'ailleurs que celui de la députée en marche (leurs textes sont parfaitement transposables (**)). L'objectif de cette partie de ping-pong millimétrée? Nous démontrer à grand renfort de raccourcis, d'analogies frauduleuses et de généralisations abusives, l'égalité suivante :

Trump = gilets jaunes = Lepen = Mélenchon = extrémistes = chaos.

Et quel est l'argument favori martelé depuis trois ans par Macron pour masquer ses impérities et l'injustice de sa politique?

"C'est moi ou le chaos".

Ainsi vont  les chaînes d'infos en continu (***) ou chaînes de campagne électorale macroniste en continu.

(*) Allusion au dernier livre de Jean-Paul Fitoussi dont le titre fait lui-même référence à une chanson d'Alain Souchon.

(**) Evidemment un invité de la France Insoumise aurait essuyé un déluge de bombes, de la part du journaliste, du député LREM (car il y en toujours un sur ce genre de plateaux télé), de l'économiste macroniste de service (idem, genre l'inénarrable Dominique Seux), ou encore d' intervenants macronistes lambda présentés comme sociologues (Jean Viard), cinéastes (l'odieux Romain Goupil) etc...

(***) Bien sûr ce billet mériterait une analyse plus approfondie sur le traitement de l'information et sa destruction par l'idéologie de la concurrence. Réduction des coûts donc fin du journalisme d'investigation (certains journalistes pensent sans doute que l'information est créée ex-nihilo par un dieu nommé AFP). Concurrence sur l'audimat et donc racolage obscène, concurrence pour s'offrir les services des présentateurs vedettes et donc régression de la compétence journalistique. On pourrait ajouter la partialité des principaux médias, détenus par une poignée de milliardaires souvent proches du pouvoir ou encore la pratique de plus en plus courante du ménage. Autant d'éléments qui expliquent la méfiance de la population envers l'information "officielle", méfiance dont s'étonne par ailleurs grandement le petit monde du journalisme. De qui se moque-t-on?

 

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