De Rugy, un homme sans honneur.

Il est sorti par la petite porte, sans comprendre pourquoi on lui en voulait autant. Une sortie humiliante, qui n'est que la contrepartie, le reflet de son arrivée au sommet de l'Etat, au combien déshonorante. Car De Rugy coche toutes les cases de l'impossible rédemption : donneur de leçons, traître, arriviste. Bien mal acquis ne profite jamais.

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Ce ne sont pas tant les révélations de mediapart qui nous renseignent sur la nature intrinsèque du personnage De Rugy. Tout juste y contribuent-elles. La vie de château autour de mets et de vins somptueux que le français moyen ne pourra ni s'offrir ni même goûter, les travaux pour son confort personnel, le troisième chauffeur, l'appartement social, l'entourloupe fiscale des frais de mandat pour échapper à l'impôt, tous ses écarts à la décence commune, aux frais du contribuable, sont certes scandaleux et condamnables au minimum sur le plan moral, mais pourtant l'essentiel n'est pas là.

Il est désespérant de se l'avouer mais, dans la torpeur de l'été, cela n'aurait pas suffit à détourner des français habitués aux "affaires" de leur pétanque bien méritée. Seulement voilà, là où un vieux briscard aurait fait le dos rond, De Rugy, lui, a fait feu de tout bois, consumant toute sa crédibilité dans une défense tellement ubuesque qu'elle en devient paradoxalement accablante. A chaque jour son nouveau revirement : De "j'assume" à "je comprends que cela puisse choquer", de "je vais rembourser si besoin" à "je vais attaquer mediapart". Grotesque.

Et que dire de son interview larmoyante chez Bourdin? Là on se frotte les yeux jusqu'au cerveau : "je suis intolérant au homard", "le champagne me fait mal à la tête", "je n'aime pas le caviar". What?!! Oui oui, Barbe-bleue avait le mal de mer et Superman le vertige, c'est bien connu. Et pour couronner le tout du complotisme ("mediapart veut ma tête") virant à la paranoïa ("parce que j'ai un nom à particule") et même un chantage au suicide à peine déguisé dans un tweet ridicule où il se compare à Pierre Bérégovoy, scandalisant au passage la famille du défunt ministre.  

Mais il faut dire aussi un mot de la défense institutionnelle. Celle médiatique d'abord. Après les premières révélations, l'armée des légitimateurs, sur les chaînes infos, a largement relativisé les faits. "Tout ça n'est pas si grave", "tout cela est très classique", "il n'y a pas vraiment d'affaire De Rugy" (1). 

Et puis il y a la défense du pouvoir. Comme à son habitude, la macronie recouvre l'obscénité d'une nébuleuse où se mêlent mensonges, fake news et travestissement orwellien du langage (2). Des enquêtes "indépendantes" (traduction : diligentées par le gouvernement) affirment que les dîners étaient professionnels (contredisant le témoignage des convives eux-mêmes), les travaux justifiés etc... Car il faut défendre coûte que coûte le soldat De Rugy, pour éviter la contagion, que son procès ne devienne celui de tous les arrivistes/traîtres de la macronie -le gros du bataillon- et de l'arriviste/traître en chef, Macron.

Mais revenons à nos Mouton Rothschild. Si De Rugy ne mérite aucune indulgence, c'est justement parce qu'il est l'incarnation de l'arrivisme. Sans aucune ligne politique, il n'est animé que par son désir de parvenir. Bienveillant avec les traités de libre échange, soutien de Castaner quand il fait gazer les militants pacifistes du pont de Sully (3), il est l'opportuniste de l'écologie. Quant à son combat à l'assemblée pour éviter les gaspillages, no comment (4) ...

Mais l'essence de De Rugy ne se dévoile réellement que dans son principal fait de gloire, l'arête coincée en travers de nos gorges depuis plus de deux ans : la trahison envers Benoit Hamon, après avoir juré -sur son honneur, nous y voilà- devant des millions de téléspectateurs, qu'il soutiendrait le vainqueur de la primaire de gauche. Finalement, il se ralliera à Macron, une fois la girouette des sondages stabilisée (5).

En récompense de sa félonie et de son parjure, De Rugy se verra alors attribuer par Macron (qui sait reconnaître les siens) les postes les plus prestigieux de la République. Et comme tous les arrivistes enfin arrivés, il pètera dans la soie sans aucune retenue et sera prêt à tout pour conserver ses récents privilèges. D'où son obstination à ne pas démissionner et sa hargne puérile contre mediapart.

En agissant ainsi, comme un enfant gâté privé de son jouet, il  accentue encore la rancœur des français, semblant définitivement incapable d'en comprendre l'origine. Aujourd'hui il démissionne enfin, pour laver son honneur claironne-t-il, comme d'autres avant lui. Mission impossible cependant, d'abord parce que les faits sont têtus et difficiles à falsifier même pour la machine à laver gouvernementale, mais surtout parce que d'honneur il n'en a point.

 (1)  La palme revient à FOG qui nous explique que les bouteilles de Mouton Rothschild à 550 euros ont été achetées il y a probablement 20 ans à un prix raisonnable, autour de 50 euros. Le pauvre, après 50 ans d'éloge béate du Marché, il confond encore valeur d'achat et valeur vénale.

(2) Lire à ce sujet le billet de Frédéric Lordon "Où est Steve?"

(3) Alors que Macron avait exhorté la jeunesse à rendre la vie impossible aux politiques sur la question écologique. 

(4) Cette contradiction entre discours et comportement mais aussi le jusqu'au boutisme du déni nous rappellent furieusement un certain Cahuzac. Espérons que son destin, celui de raser les murs, soit identique.

(5) Pour enfoncer le clou, rappelons qu'entre les deux tours de la primaire, il  ne soutiendra même pas Valls, qui est pourtant le sosie politique de Macron. Pour un opportuniste, il est en effet toujours préférable d'attendre le tout dernier moment, pour savoir d'où vient le vent. 

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