Idées reçues sur la dette publique.

Depuis 15 ans, la dette publique hante les débats. Son pouvoir culpabilisateur est un prétexte à toutes les régressions sociales. Cette focalisation n'a pourtant pas lieu d'être, car la dette publique est l'arbre qui cache la forêt. Une forêt de dettes privées plus ou moins toxiques, jamais sous les projecteurs, alors même qu'elles sont responsables de toutes les grandes crises économiques.

La dette publique et la compétitivité sont devenues l'alpha et l'oméga du discours néolibéral. Elles sont constamment présentées sous une forme culpabilisatrice (nous vivons au dessus de nos moyens, nous ne sommes pas assez compétitifs) voire dramatique (il faut sauvegarder nos petits enfants), pour faire accepter par la population des mesures régressives. Ainsi la compétitivité, omniprésente depuis une dizaine d'années, accouchera d'une nouvelle baisse des charges pour les entreprises et d'une nouvelle dérèglementation du travail. Il en va de même de la pédagogie de la dette, qui prépare depuis quelques années le terrain à la «nécessité» d'une baisse des dépenses publiques.

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La dette publique est l'alibi commode qui légitime tout et son contraire, jusqu'à l'absurde. Si un service public réalise des profits, ce qui n'est d'ailleurs pas son rôle (d'où son nom), il faut le privatiser, pour rembourser la dette, cf les autoroutes. S'il n'est pas rentable ou génère des dettes (la SNCF), il faut également le privatiser. Comprendra qui voudra. Et pourquoi réformer les retraites? Encore la dette. Elle est sur toutes les lèvres, des politiques aux faux experts-vrais lobbyistes, jusqu'aux journalistes qui ânonnent, tellement fiers de manipuler des chiffres pour se donner une contenance économique (1).

Les origines de la dette publique sont multiples. Et effectivement, elle provient de la mauvaise gestion de l'Etat, mais pas dans le sens où on l'entend habituellement. Contrairement à l'idée reçue d'un Etat obèse dépensier et trop interventionniste, les causes du surendettement découlent plutôt de l'affaissement progressif de la puissance publique au profit de nouvelles structures que sont la mondialisation financière et l'Union européenne. En voici une liste non exhaustive : 

1) Le déficit commercial, dû à un euro surévalué pour l'économie française et à une concurrence sans entrave avec des pays aux faibles niveaux de vie, notamment les pays de l'est de l'UE. 

2) La baisse des recettes. Depuis l'Acte unique de 86, dans une course à l'échalote mortifère avec ses concurrents européens, la France a fortement baissé les impôts sur le capital, le patrimoine, les revenus aisés et les entreprises. La libéralisation financière facilite également l'optimisation fiscale, l'exil et la fraude.

3) La lutte contre l'inflation, prioritaire, selon les statuts de la BCE, y compris sur la croissance et le chômage. C'est pourtant l'augmentation de l'inflation qui permettait autrefois à l'Etat de diminuer son taux d'emprunt réel, et surtout de réduire la valeur de son stock de dettes passées (2). 

4) Le mode de financement. Avant la libre circulation des capitaux, l'Etat drainait autoritairement l'épargne des ménages, prisonnière des frontières nationales, vers le trésor public et se finançait à un taux qu'il fixait lui-même, taux qui pouvait être négatif quand l'inflation augmentait. De plus, en abandonnant sa souveraineté monétaire, le financement par la création monétaire a été proscrit (3).

5) La baisse tendancielle de la croissance depuis 40 ans, naturelle pour un pays qui a fini de se développer et qui vieillit mais aggravée par certains des points précédents et par les crises de plus en plus violentes de la finance dérégulée.

Une collecte de l'impôt moins importante et moins efficace, la perte de ses prérogatives sur le financement, l'impossibilité de laminer ses dettes par l'inflation, une croissance en panne, tout ceci a contribué à endetter l'Etat. Il faut néanmoins relativiser. Car c'est bien une crise de l'endettement privé, en 2008, qui a fait bondir le niveau de la dette, crise dont les conséquences ont été démultipliées par une finance hypertrophiée (vraiment obèse, elle). La finance, incapable de stopper son propre effondrement, a alors appelé à la rescousse cet Etat tant décrié habituellement. Ce dernier a dû éponger les dégâts, nettoyer les banques, relancer l'économie et protéger les plus vulnérables. En plein effondrement de ses rentrées fiscales. Quel impact sur la dette publique?  +40% en pourcentage du PIB. Rien que ça!

Seule une poignée d'économistes, tous hétérodoxes, ont prédit cette crise. Et pour cause, dans les modèles économiques néoclassiques, le crédit, les banques et la monnaie elle-même n'existent pas. Les néoclassiques, toujours hégémoniques malgré la déroute de leur pseudo science, vivent en effet dans le monde parallèle des marchés efficients. Dans ce monde, une telle crise n'est tout simplement pas possible, ils ne peuvent donc ni la prévoir ni même l'expliquer (4). Alors comment les hétérodoxes hérétiques ont-ils vu venir la chute? Grâce à des approches différentes, mais qui toutes s'appuyaient sur la même observation : l'augmentation prodigieuse de la dette privée. En France, cette dette culmine aujourd'hui à 133% du PIB (sans même compter le secteur financier) contre 100% dans le public.

De façon générale, l'augmentation de l'endettement global (Etat, ménages, entreprises) n'a rien de préoccupant si la production suit, car c'est elle, in fine, qui permet le remboursement des dettes passées et la possibilité d'en contracter de nouvelles. Cependant l'Etat n'est pas un agent économique comme les autres. Quasiment éternel, le montant de sa dette, même mesurée en pourcentage du PIB, importe peu et n'a aucune conséquence sur les générations futures. Ce qui compte véritablement, c'est sa soutenabilité (ie le paiement des intérêts) et son impact sur la répartition des richesses aujourd'hui. Dans un monde où les taux d'intérêts sont nuls, voire négatifs, et ceci pour longtemps (l'économie européenne s'est visiblement japanisée), la dette publique est certes inquiétante mais elle n'est pas la priorité.

L'endettement mondial total atteint aujourd'hui plus de 300 % du PIB, conséquence d'une divergence entre production et dette depuis plusieurs décennies. L'ironie de cette histoire est que la dette, dans un contexte de faibles gains de productivité et de salaires, est devenue le seul moteur de la croissance. C'est en effet le seul moyen de consommer davantage que l'ensemble des revenus distribués dans la période précédente. Il est possible d'arriver à la même conclusion en adoptant le point de vue différent qui suit. Pour croître, il faut toujours davantage de monnaie pour échanger toujours plus de richesses. Or l'argent en circulation provient essentiellement de crédits accordés par les banques privées qui, en prêtant, créent la monnaie à partir de rien. Donc pour croître, il faut toujours plus de dettes.

Parmi ces dettes, il nous faut maintenant distinguer celles qui correspondent réellement à des promesses crédibles de revenus futurs et les autres. En reprenant une terminologie à la mode, celle de la bonne dette -qui crée de la croissance- et de la mauvaise, alors la dette publique est globalement dans la première catégorie. Par exemple, les dépenses de santé et d'éducation sont des investissements pour la croissance future et les prestations sociales des soutiens à la consommation. Dans le privé aussi, il y a de la bonne dette, celle qui finance l'investissement des entreprises ou par exemple le crédit à la consommation.

Bien sûr on peut s'interroger sur la pertinence d'un tel système. Quel sens y-a-t-il à obtenir un euro de croissance grâce à 4, 5 ou 10 euros de dettes? Pourquoi les revenus des ménages sont-ils si faibles qu'ils sont contraints de s'endetter pour vivre ou même parfois survivre?  Tout ceci ressemble fort à une cavalerie qui fonce vers la falaise, spécialement pour les endettés du privé, qui seront toujours insolvables avant l'Etat. Malheureusement, cette cavalerie des bonnes dettes n'est en fait que la pointe émergée de l'iceberg-pyramide de Ponzi. Car, dans le privé, il existe une mauvaise dette, tout à fait toxique et responsable de toutes les crises récentes : la dette spéculative.

Les banques utilisent de plus en plus leur privilège de création monétaire pour financer des achats d'actifs spéculatifs plutôt que des investissements productifs. Dans un environnement de taux bas, il est plus rentable d'emprunter avec un fort effet de levier pour acheter des actions ou de l'immobilier existants plutôt que de prêter à des PME. Or faire de l'argent avec de l'argent ne crée aucune richesse nouvelle mais des bulles. Et c'est en grande partie le financement de ces bulles par la dette qui fait diverger endettement global et production. Si l'on ne souhaite pas, comme en 2008, être contraints de passer la serpillière (mutualisation des pertes) en regardant les plus malins (5) sortir à temps du marché (privatisation des profits), il va falloir braquer nos projecteurs, non pas sur le leurre de la dette publique, mais sur cette dette financière hautement spéculative. Et prendre les décisions qui s'imposent.

Encore faut-il en avoir la volonté politique. Le chantier est gigantesque : limitation de l'effet de levier et de la vente à découvert, séparation des banques de dépôts et d'investissements, circoncision du shadow banking, réduction drastique des produits  dérivés, régulation des innovations financières comme la titrisation etc... Il s'agit ni plus ni moins de mettre le monde de la finance au pas. Mais la puissance des marchés financiers -en particulier le lobby bancaire- et leur influence dans les arcanes du pouvoir jusqu'au sommet des Etats sont tellement manifestes, qu'il est illusoire d'espérer qu'ils se laisseront faire. En 2008, nous avons laissé passer l'occasion. Il faudra absolument la saisir lorsque la prochaine crise éclatera. Qui sera alors le nouveau Roosevelt capable, comme en 1933, de leur tordre le bras?

 (1) Depuis l'élection présidentielle de 2007, les candidats sont ainsi sommés de chiffrer les dépenses de leurs programmes. Cette nouvelle exigence oriente idéologiquement le débat présidentiel, elle n'a pourtant aucun sens économique si l'on examine pas, dans le même temps, les recettes futures espérées.       

(2) C'est par l'inflation que la France, endettée à 200% du PIB au sortir de la deuxième guerre mondiale, a réduit son endettement en quelques années. 

(3) Même si depuis 2015, pour sauver l'euro, la BCE a activé de manière indirecte une sorte de planche à billets, euphémisée en politique monétaire non conventionnelle.

(4) Tout ceci ne serait pas bien grave -et même risible- si ces mêmes économistes n'étaient pas les uniques conseillers de nos dirigeants. Lire à ce propos le pavé dans la mare, dans les deux sens du terme, de Steve Keen, "L'imposture économique".

(5) Malins n'est pas le terme approprié. Il faudrait dire les mieux informés, c'est-à-dire les plus puissants. En général, lors d'un krach boursier, les premiers touchés sont les petits boursicoteurs, puis c'est au tour du contribuable. Les gros sont susceptibles d'engranger des gains faramineux, même dans ce contexte dégradé, grâce à la vente à découvert et aux produits dérivés. 

 

 

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