PMA, GPA, une approche marxiste.

Les revendications sociétales (PMA, GPA etc) sont souvent défendues au nom de l'égalité. Pourtant, en les examinant de plus près, on y décèle les principes du libéralisme culturel et économique, principes qui sont susceptibles de produire de l'inégalité réelle c'est à dire une domination de classe.

      Le gouvernement, pour maintenir l’illusion du "en même temps" et siphonner davantage l’électorat de gauche après avoir absorbé une partie de celui de droite, vient d’ouvrir la porte à la PMA. D’évidence, ce gage donné va parfaitement fonctionner sur cette nouvelle gauche qui a abandonné depuis longtemps les luttes sociales (lutte des classes entre pauvres et riches) au profit de luttes sociétales (femmes vs hommes, noirs vs blancs, hétéros vs homos). Néanmoins, même sans cette manoeuvre pour masquer sa véritable politique (favoriser les intérêts privés de sa caste), la PMA aurait de toute façon vue le jour. Car la PMA est dans l’air du temps, et cet air du temps souffle en continu depuis une vingtaine d’années, indépendamment des politiques qui feignent d’en être les instigateurs ou les modérateurs. Rappelons qu’Elisabeth Guigou, lorsqu’elle a défendu le PACS à l’assemblée nationale, avait promis qu’il n’y aurait jamais le mariage et l’adoption. Idem pour Christiane Taubira, qui martelait en plein débat sur le mariage pour tous qu’il n’y aurait jamais la PMA. Bien sûr, en adoptant la PMA, on nous promettra qu’il n’y aura jamais la GPA...
A peine ce projet de loi esquissé que certains se précipitent déjà pour nous mettre en garde sur la nécessité de l’adopter manu militari sans même en débattre, pour ne pas risquer "de raviver les haines recuites et de fracturer la société". Pour eux, oser s’interroger, émettre un simple doute sur le bienfondé de ces "avancées" sociétales est un crime de la pensée impardonnable, une provocation contre le progrès. De la même manière que tout individu qui critique l’Union Européenne est forcément un populiste raciste, tout réfractaire à la PMA est un réactionnaire bouseux et peine-à-jouir, homophobe et même lesbophobe, catho intégriste (1). Bien souvent le progressiste de base, devant un opposant à la PMA, s’interrogera sur le nombre d’enfants de son contradicteur (à partir de trois c’est louche) avant de se rabattre si besoin sur une explication basée sur l’homophobie consciente ou inconsciente. L’intolérance au nom de la tolérance.

       Les slogans "pour tous" (mariage pour tous, PMA pour toutes, bientôt GPA pour tous) flattent le côté égalitaire de l’esprit français. Mais les arguments de leurs promoteurs n’ont souvent pas grand chose à voir avec l’égalité et s’appuient sur une autre valeur : la liberté. Ainsi "la France est en retard" (de combien ? sur qui ? par rapport à quelle évolution anthropologique naturelle ?), "le monde est ouvert (de toute façon la PMA existe ailleurs)" sont les mêmes formules qu’utilisent les libéraux pour justifier leurs réformes régressives. Quant au "ça n’enlève de droit à personne, ça ne gêne pas les autres", argument phare de Christiane Taubira, ce n’est qu’une reformulation de la définition usuelle de la liberté, qui "s’arrête où commence celle des autres". Il y a aussi le fameux "c’est toujours mieux que d’être élevé dans une famille violente et alcoolique". Pardon pour ceux qui l’ont déjà utilisé, mais en plus d’insulter les couples homosexuels sans même s’en rendre compte, c’est l’argument le plus bête du monde. Ces tares ne sont évidemment pas réservées aux hétéros, à moins de considérer, comme dirait Coluche, que les homos sont plus égaux que les autres. Plus convaincant : "pourquoi n’autorise-t-on pas pour un couple de femmes ce qui est autorisé pour un couple hétérosexuel", argument qui repose sur l’indifférenciation des sexes (2) et sur le désir d’enfant considéré non plus seulement comme une liberté fondamentale mais comme un droit que la société est tenue de satisfaire (3). Reste que ce désir d’enfant peut provoquer une souffrance bien compréhensible qui mérite l’empathie.


(1) D’ailleurs pourquoi un argument basé sur des valeurs religieuses serait moins recevable que le simple poncif "on n’arrête pas le progrès" ?
(2) Voir la  vidéo d’Onfray "la mise en garde de Michel Onfray" . Il y explique aussi comment le prolongement de cet argument de "rupture d’égalité" aboutit fatalement à la GPA.
(3) Quitte à autoriser et à rembourser un acte médical conçu au départ pour soigner une maladie, l’infertilité. De nombreux couples lesbiens demandent même l’implantation de l’ovule de l’une sur l’autre, procédure plus complexe et plus risquée qui mime la reproduction naturelle, comme quoi l’importance de la biologie dans la filiation n’est pas l’apanage des anti-PMA. Pourtant on peut éviter le recours à la loi et à la médecine, sans gommer totalement le père : rapport sexuel ou insémination "à la main" du sperme d’un ami.


      C’est donc bien plus de libéralisme culturel que d’égalité dont il s’agit. Le libéralisme culturel vise à libérer l’individu de toute contrainte qu’il n’a pas volontairement choisie, qu’elle soit sociale ou biologique. Liberté de choisir sa religion, ses opinions (4) mais aussi sa famille, son pays, sa sexualité, son genre etc... Ce sont ces deux dernières libertés qui produisent l’indifférenciation des sexes, à ne pas confondre avec l’égalité. L’égalité entre l’homme et la femme ne signifie pas qu’ils sont les mêmes et par conséquent interchangeables.
Légaliser tous les comportements possibles, telle est la finalité du libéralisme culturel, il n’est donc pas étonnant que l’argumentaire libéral pro-PMA s’applique également à la GPA, la prostitution, l’euthanasie, la légalisation de toutes les drogues, la vente d’organes, l’eugénisme etc. Prenons l’exemple de la polygamie. Le président du parti belge "Islam", qui souhaite instaurer la charia en Belgique défend la polygamie en ces termes : "Imaginez une femme qui aime un homme marié et qui en souffre affreusement. Pourquoi devrait-on l’interdire de l’épouser puisqu’elle le désire ?". Ce parti a parfaitement compris les failles de l’idéologie libérale et en épouse la dialectique à merveille. Ce discours calculé est pourtant imparable si l’on reste cantonné au registre libéral. Et inutile d’objecter que la polygamie induit une inégalité entre les femmes et les hommes, car il suffirait de l’autoriser aussi dans l’autre sens (une femme avec plusieurs hommes), pour balayer cette objection. Ainsi, pour un véritable libéral, toutes les familles se valent, peu importe le sexe, l’âge ou le nombre de parents (un, deux ou plus). Ce point de vue est parfaitement défendable et a pour lui le mérite de la cohérence (5).

      Mais pour que notre libre arbitre s’autorise à impacter une tierce personne (prostituée, donneur d’organe, mère porteuse (6)), le libéralisme culturel doit s’appuyer sur le libéralisme économique. Comme le montre Jean-Claude Michea à longueur de livres, ces deux libéralismes sont les deux faces d’une même pièce, ils progressent ensemble et se renforcent mutuellement (7). Pour Hayek, le libéralisme économique est "la possibilité pour chacun de produire, de vendre et d’acheter tout ce qui est susceptible d’être produit, vendu ou acheté". Les rapports humains sont alors gérés par des contrats librement consentis. D’où cette phrase de Pierre Bergé au sujet de la GPA : "Louer ses bras ou son ventre, quelle différence ?". Pour lui, la mère porteuse, comme la prostituée, n’exerce que sa liberté de disposer de son propre corps.
Pour contredire Pierre Bergé, il faut récuser la grille de lecture libérale. Et pour commencer ne plus se focaliser sur les luttes sociétales. Ces luttes contre les discriminations, légitimes par ailleurs, maquillent souvent des revendications libérales en grandes causes égalitaires, tout en dissimulant les véritables inégalités. Il faut en revenir aux luttes sociales, en réarmant un concept central de la pensée marxiste : la domination économique. Ce vieux principe, la lutte des classes, malheureusement proscrit aujourd’hui du débat public, permet de passer au tamis chaque situation contractuelle, en se posant la question essentielle : ce contrat "librement consenti" lie-t-il des partis d’égale puissance ou s’agit-il en réalité d’un contrat entre dominés et dominants ? Libre le travailleur du dimanche ? Vraiment ? Et la prostituée ? Et la mère porteuse ? Et les femmes sans ressources financières des familles polygames ? Il est également souhaitable de resserrer les fils du tamis en s’autorisant un autre concept qui s’étiole devant les coups de boutoir du libéralisme : la morale (8).


(4) Principes fondateurs du libéralisme politique, premier étage du libéralisme culturel.
(5) Cohérence que n’a pas le progressiste de base, souvent pour la PMA et contre la polygamie, sans pouvoir fournir le moindre argument. On pourrait malicieusement lui en proposer un, l’idée par exemple qu’un couple (soit deux individus) serait peut-être préférable pour élever un enfant. Mais alors notre progressiste, condamné à soutenir une certaine définition traditionnelle de la famille, qui plus est héritée de notre histoire chrétienne, risque de lamentablement bugger.
(6) La tierce personne la plus évidente est l’enfant, absent de la rhétorique des "pros", sans doute parce que ses désirs sont trop sommaires pour déclencher l’empathie. A l’inverse, les "antis" en font leur sujet principal, autour de l’intérêt de l’enfant. Dialogue de sourds, donc.
(7) La différence entre "ça existe ailleurs" et "ça se vend ailleurs" est en effet plus fine que du papier à cigarette.
(8) A noter que le libéralisme n’est pas immoral mais amoral, en aucune circonstance on ne doit juger autrui.


      Néanmoins, nouvelle grille de lecture ou pas, chacun se forgera un avis sur ces sujets à l’aide de ses valeurs personnelles (morale, philosophie, religion). Mais ce qui est troublant, c’est la vitesse à laquelle se métamorphosent ses valeurs. En deux décennies, de sondages en sondages (9) et de lois en lois, on passe tranquillement du PACS à la GPA, et peut-être demain à la grossesse pour homme (les progrès techniques le permettent déjà et des cas existent). Comment des valeurs personnelles, socle granitique des individus, peuvent être retournées aussi facilement et en aussi peu de temps ? L’activisme du lobby LGBT, le confort du positionnement "progressiste", la propagande médiatique avec ses reportages larmoyants, le lobbyisme des industries du corps qui espèrent de juteux profits, tout ceci participe aux changements des mentalités mais ne suffit pas à expliquer la rapidité de tels bouleversements. Les valeurs des gens seraient-elles en carton pâte ? Pour Marx la réponse est oui : "Ce qui fait la marque caractéristique de l’âge bourgeois, c’est le bouleversement incessant de la production, c’est l’ébranlement sans répit de toutes les conditions sociales, c’est l’insécurité et l’agitation perpétuelles. Rompus les liens sociaux, immuables jusque-là et figés dans leur rouille, avec leur cortège d’idées et de croyances antiques et respectables ; usés, sans même avoir eu le temps de s’ossifier solidement, les liens de formation récente. Tout ce qui constituait l’esprit de caste et de stabilité s’en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané."
Ainsi selon Marx , nos valeurs deviennent de plus en plus en carton pâte à mesure que le marché étend son influence sur tous les aspects de nos vies. Car, comme dirait Marcel Mauss, le capitalisme n’est pas seulement une forme d’organisation de l’économie, c’est un fait social total, qui influence tous les rapports humains. Il n’y a qu’à observer l’évolution de la publicité. S’appuyant autrefois sur des ressorts tels que la sagesse, l’honnêteté ou l’abnégation pour nous vendre leurs produits, les publicitaires d’aujourd’hui utilisent plus volontiers la paresse, l’immaturité, l’orgueil ou la fourberie. Les valeurs positives d’aujourd’hui sont pratiquement les sept péchés capitaux d’hier. Mais la publicité nous conditionne bien moins qu’elle ne reflète notre époque. Nous assistons peut-être à une mutation anthropologique plus générale , à l’avènement d’un homo-consommaticus (10) dont la valeur cardinale serait le désir-roi.

      Les dérives de la marchandisation du corps (11) sont déjà sous nos yeux. Des boîtes financent la congélation des ovocytes de leurs employées pour les inciter à repousser leur projet d’enfant et rester ainsi performantes. Dans certains pays "en avance", la GPA est autorisé pour une personne seule, sans limite d’âge, on peut choisir le sexe, la couleur des yeux... Telle starlette y a recours pour ne pas gâcher son corps, capital synonyme de dividendes. Telle veuve de 70 ans achète un enfant flambant neuf alors qu’autrefois elle aurait pris un chat. Et elle coche toutes les cases du discours libéral : elle souffre, a de l’amour à donner, n’enlève de droit à personne (sauf à l’enfant qui n’aura pas de père et une mère de 70 ans (12)). Bien sûr ce genre de situation existe déjà (une grand-mère qui élève ses petits-enfants) mais autrefois il s’agissait d’accidents de la vie que l’on aurait souhaité à personne. Comment à partir d’un concept prétendument égalitaire, en arrive-t-on à justifier de tels caprices obscènes de riches ? Et dans quelques années, cette critique sera-t-elle encore audible ou alors de tels comportements
seront-ils devenus absolument modernes ?


(9) Les sondages se sont retournés les uns après les autres, les plus récents seraient déjà favorables à la GPA.
(10) Beaucoup d’autres "isme" ont oeuvré, consciemment ou pas, à la création d’ un homme nouveau.
(11) Marchandisation que cache mal l’appellation "gestation pour autrui". Le prix de marché de cet "altruisme" est de 20000 euros en moyenne, contre-partie des "désagréments" physiques (hygiène de vie imposée, opération chirurgicale lourde, grossesse, accouchement), psychologiques (comment s’investir psychiquement dans une telle grossesse ? comment supporter la séparation brutale qui nous émeut même pour les chats ? et quelles répercussions sur l’enfant d’ailleurs ?) et des risques (complications, grossesse multiple, malformation et le plus odieux : la rupture de contrat). Une femme aisée n’accepterait jamais un tel calvaire, quel qu’en soit le prix. C’est donc bien d’une domination de classe dont il s’agit.
(12) "Peut-on imposer à un enfant de ne pas avoir de père ? d’avoir un seul parent ?" sont aussi les questions que soulèvent les anti-PMA. Au moment même où le gouvernement se rend compte, grâce aux gilets jaunes, de la précarité des mères célibataires, on va d’ailleurs institutionnaliser cette situation puisque la PMA sera aussi ouverte aux femmes seules.


 

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