Les médias, courroie de transmission d'un pouvoir aux abois.

On attribue souvent la médiocrité de l'information déversée par les chaines infos (et par l'audiovisuel public qui n'a plus rien à leur envier) à la bêtise des journalistes ou à l'audimat, qui les pousse à privilégier l'émotion à la réflexion. Pas faux. Mais il ne faudrait pas les dédouaner trop facilement de leurs choix éditoriaux, des "choix" éminemment politiques qui façonnent les consciences.

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Faisons une expérience de pensée. Imaginons que les journalistes des chaînes infos aient diffusé une séquence comme ils disent -ie un matraquage sur trois jours d'affilée- sur le thème des gilets jaunes mutilés. Il y a ici largement de quoi produire du sensationnel et du larmoyant, la recette gagnante d'une audience réussie. Le témoignage des victimes sur leur lit d'hôpital ("c'était la première fois de ma vie que je manifestais et je ne faisais rien de mal"), l'interview de médecins effarés ("je n'ai jamais vu de telles blessures de guerre"), la parole entremêlée de sanglots des enfants ("avec une seule main, mon papa ne pourra plus m'apprendre à faire du vélo"). Il est certain qu'une telle séquence, en boucle et pendant trois jours, aurait fait griller le fusible Castaner. A minima.

Mais non, nous avons dû subir la "séquence" des gilets jaunes violents, puis celles des gilets jaunes extrémistes, homophobes, antisémites, fascistes, assassins etc... autant de montages vidéos commandités chaque semaine -c'est l'hypothèse la plus plausible et pas forcément la plus accablante pour les rédactions concernées- par une cellule de l'élysée chargée de discréditer moralement les manifestants, comme la justice et la police sont chargées de les atteindre civiquement et physiquement. La propagande est certes d'une évidence grossière, mais comme pour les rumeurs, il en reste toujours un petit quelque chose, une once de fiel dont l'injection quotidienne finit par faire basculer l'opinion. 

Autre séquence ou plutôt chapelet de séquences, tous les trois jours pendant trois mois, les grandes messes du grand débat :

Jour 1 : présentation hitchcockienne du prochain spectacle de Macron. Suspens, sa performance dépassera-t-elle les 9 heures?

Jour 2 : show proprement dit, en direct (1).

Jour 3 : éloge dithyrambique du Macronshow de la veille.

Puis on est reparti pour un tour (2)...

Petite vidéo d'Acrimed illustrant le deux poids deux mesures :

Les éditoacrates éblouis par Macron © Acrimed Vidéos

Dans cette vidéo, les plus virulents -ce n'est pas surprenant- sont Thomas Legrand et Dominique Seux, journalistes qui interviennent également sur France Inter. Le service audiovisuel public est en effet devenu (mais en a-t-il un jour été autrement?) une officine d'Etat, avec pour têtes de gondole France Info, France 2 et France Inter, qui multiplient les courbettes. Il faut pourtant reconnaitre que cette allégeance -idem pour le privé-  n'est ni permanente ni systématique. A la marge,  certains journalistes fournissent un travail de qualité, du moins dans le cadre tacite autorisé. Malheureusement, en matière d'information et de fabrique du consentement, l'occurrence est plus importante que la vérité. 

La situation est donc la suivante : d'un côté quelques poches de résistance, le plus souvent réfugiées sur internet (Médiapart, le Monde diplomatique, le Canard enchaîné, Acrimed, Les-Crises, le Média, Thinkerview et quelques autres), et de l'autre le gros du bataillon médiatique, verrouillé comme jamais (service public aux ordres, chaînes et journaux privés des amis milliardaires de Macron). Ils auront beau prétendre n'avoir pour objectif que de nous aider à "décrypter" le monde, affirmer leur indépendance, s'afficher en contre-pouvoir pilier de la démocratie, leur véritable rôle (3) se réduit à assurer la publicité des thèses et des éléments de langage du pouvoir politico-oligarchique. Et à en justifier tout les excès.

Des médias tellement détestés qu'ils en sont réduits à engager des gardes du corps. Des médias fourvoyés à un tel point et depuis si longtemps qu'ils sont aujourd'hui condamnés à défendre ce pouvoir coûte que coûte, quoi qu'il fasse, quitte à repousser sans cesse les limites de l'ignominie. Au moins sur leur sort sont-ils lucides. Ils ont parfaitement compris que si ce pouvoir venait à être balayé par une colère plus que légitime, ils le seraient avec lui. 

(1) Enfumoir pour abeilles jaunes et noires (gilets jaunes et black blocs) organisé ainsi : 20 minutes de questions suivies d'un monologue interminable de Macron sans que plus personne n'intervienne. Cette façon de procéder suffit déjà à disqualifier l'exercice, qui ne correspond en rien à la définition d'un "débat". Quand on sait qu'en plus les intervenants étaient triés sur le volet et les questions connues à l'avance, on ne sait plus comment qualifier cette mascarade. Campagne déguisée? Hold-up démocratique? Pédagogie au bulldozer? Macron lui, dans la même veine que sa dernière infamie ("il n'y a pas eu de violence policière irréparable") osait se dire "surpris par la liberté et la spontanéité des questions posées". Au final, 100 heures de direct sur toutes les chaînes infos + 14 au salon de l'agriculture (record battu, chapeau l'athlète!). Combien de journalistes ont rappelé que, lors du lancement de ce grand débat, Macron avait promis de ne pas s'exprimer publiquement pendant trois mois, pour laisser aux français le temps de débattre?

(2) Avec en parallèle, le programme de Macron qu'on devine sans peine : deux jours de préparation avec ses communicants (car non il ne connait pas les problèmes spécifiques de chaque village et de chaque département, il les a appris tout bêtement par coeur la veille et l'avant-veille avec ses coachs), un jour de show, puis rebelote. Avec un tel programme, comment notre performeur national a-t-il pu gouverner pendant ces trois mois?

(3) Rôle dont la plupart n'ont sans doute pas conscience. Ils ne réalisent plus la portée idéologique de certaines affirmations (sur la dette publique par exemple) qu'ils ont faites leur et qu'ils diffusent sans plus jamais les questionner. L'idéologie n’est pas mauvaise en soi, c'est l'indispensable ciment de toute réflexion politique. Le problème n’apparait véritablement que lorsqu'on ne la décèle plus que chez les autres, et qu'on s'auto-persuade d'avoir une vision neutre, réaliste ou pragmatique, en somme dépositaire du Vrai. Au point de militer quelquefois pour la fin des idéologies, un comble pour ces idéologues qui s'ignorent. Ce dernier point peut expliquer les similitudes que l'on observe entre journalistes et macronistes qui sont parfois indiscernables sur les plateaux télés, d'où l'utilité du petit bandeau déroulant.

 

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