Refus d'intégrer la Turquie dans l'UE: une question de géographie

De manière récurrente la question de l'intégration de la Turquie revient sur le devant de la scène, tout particulièrement quand se profile une élection importante et qu'il s'agit sur la droite de l'échiquier politique de trouver un thème mobilisateur,

De manière récurrente la question de l'intégration de la Turquie revient sur le devant de la scène, tout particulièrement quand se profile une élection importante et qu'il s'agit sur la droite de l'échiquier politique de trouver un thème mobilisateur, propre aux visions manichéennes. L'élection européenne du dimanche 7 juin 2009, se situe dans cette continuité.

 

Parmi les arguments utilisés, certains pèsent d'un poids réel, ainsi quand il s'agit d'aborder les droits de l'Homme, la liberté de la presse, la question du respect des minorités. D'autres par contre, sont à ranger dans la catégorie des arguments de mauvaise foi. Il en est ainsi de l'utilisation de la géographie comme preuve de l'impossibilité d'intégrer la Turquie. Cet argument d'autorité qui vise à marquer les opinions publiques mérite que l'on s'y attarde car il présente l'apparence de la rigueur scientifique : la Turquie ne pourrait intégrer l'Union européenne car ne pouvant y prétendre pour des raisons géographiques. N. Sarkozy avait indiqué : « Je ne crois pas que la Turquie appartienne à l'Europe, pour une raison simple, qu'elle est en Asie mineure », V. Giscard d'Estaing, de même : « La Turquie n'est pas un pays européen parce que sa capitale n'est pas en Europe », ce en quoi il devrait remercier M. Kemal d'avoir déplacé la capitale de Istanbul à Ankara en 1923. Même le plus modéré A. Lamassoure était allé dans le même sens : « Le moins mauvais critère est la géographie. Le projet européen concerne toute l'Europe et rien que l'Europe». D'autres suivirent dans la même veine qu'il n'est pas nécessaire de citer. Ces sentences tombées, que répondre, puisque des arguments géographiques imparables plaident pour exclure la Turquie. Deux questions doivent cependant être posées : de quelles références géographiques se prévalent ces hommes politiques pour asseoir leurs analyses, et à quel type de géographie font-ils allusion ?

 

Il peut s'agir de la géographie physique et des ruptures nettes qu'elle impose, chaîne de montagne, mer, zone désertique. Dans ce domaine, si l'on excepte le Bosphore (d'une largeur de 550 à 3000 mètres) séparant les 4 % de la Turquie dite européenne des 96 % de la Turquie anatolienne, aucune rupture déterminante ne peut être invoquée. La géographie humaine montre quant à elle que des liens importants existent entre la Turquie et les pays de l'Union européenne, par la présence d'une importante population d'origine immigrée, en particulier en Allemagne. La géographie culturelle pourrait proposer des arguments, en particulier linguistiques. Le turc est une langue venue d'Asie centrale. Mais un tel critère inciterait à interroger la présence dans l'Union européenne de la Hongrie ou de la Finlande aux langues finno-ougriennes originaires de l'Est de l'Oural. Quant aux héritages laissés par l'Empire ottoman, ancêtre de la Turquie moderne, ils sont particulièrement nombreux en Europe balkanique (voir les populations islamisées de Bosnie, par exemple), mais aussi en Roumanie et Bulgarie et ce jusque dans la Hongrie plus septentrionale (anciennes mosquées, minarets, thermes,...). Tout ceci témoigne d'une géographie mouvante, des influences culturelles et des brassages de populations.

 

Afin de vérifier la bonne foi des hommes politiques qui refusent la Turquie pour des raisons géographiques, je propose un test simple : le test islandais. Depuis le déclenchement de la crise financière de 2008 et ses répercussions sur l'Islande, la question de la candidature de ce pays n'est plus taboue. Il est donc envisageable que d'ici peu, nous ayons à nous prononcer sur son adhésion. Que dire d'un pays placé sur deux plaques tectoniques, traversé par une dorsale médio-océanique émergée, situé au milieu de l'Atlantique nord et dont la capitale Reykjavik est à 2 300 kms de Paris ? À titre comparatif, la distance Paris - Istanbul n'est que de 2 250 kms.

 

Pour conclure, nous devons demander aux dirigeants politiques, de faire preuve de davantage de clairvoyance dans leur argumentation et de ne pas abuser de pseudo références scientifiques pour masquer les véritables raisons qui les conduisent à préférer la non-intégration de la Turquie. Ces arguments ne peuvent en aucun cas se limiter à des références prétendument géographiques. La géographie naïve à laquelle ils font allusion, est en l'occurrence, celle des petites cartes plastiques de notre enfance. Avec ses contours rassurants, elle évoque un monde stable. Or, l'Europe est une construction complexe renvoyant à un projet politique d'essence démocratique destiné à transcender les guerres fratricides et à peser sur les affaires du monde. Il ne s'agit ni d'un club des pays de tradition chrétienne, ni d'une simple zone de libre-échange. Que l'entrée possible de la Turquie inquiète par le poids démographique d'un pays équivalent à court terme à celui de l'Allemagne, cela est concevable, mais la réflexion doit surtout intégrer les convergences nombreuses entre la Turquie et les principes fondamentaux du projet européen. En cela, la Turquie n'a aucunement vocation à se trouver exclue de manière définitive de l'Union européenne.

 

Didier Desponds,

maître de conférences en Géographie.

Université de Cergy-Pontoise.

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