Gilets jaunes: la revanche du référendum de 2005

La crise d’ampleur traversée par le pays appelle des analyses prenant en compte de multiples dimensions (sociales, spatiales, générationnelles, politiques). Elle incite également à des comparaisons historiques. Sans remonter loin dans l’histoire politique du pays, il apparaît que le mouvement des Gilets jaunes réactive et accentue des clivages puissants identifiés dès le référendum de 2005.

Tout mouvement social génère une multitude de mises en perspectives et de comparaisons qui adoptent différentes grilles interprétatives. Si l’accent est mis sur le caractère imprévisible, spontané ou encore sur la violence des scènes de rue, c’est mai 1968 qui s’impose ; si le caractère insurrectionnel, la remise en cause profonde des institutions est mis en avant, la comparaison devient les Trois glorieuses de 1830, février 1934, voire juin 1958 ; si le regard s’attache aux types de revendications, en particulier fiscales, le rejet des prélèvements, c’est alors le mouvement poujadiste des années 1953-1958 qui devient la référence, ou pour remonter plus loin dans le temps, les jacqueries d’Ancien régime ; si l’accent est mis sur le profil social des personnes mobilisées et sur le caractère imprévisible des revendications dans une forme de démocratie de l’immédiateté, les références sont alors trouvées dans le mouvement révolutionnaire « sans culotte ». A n’en pas douter, si ce mouvement venait à s’étendre à d’autres pays européens, des liens avec le Printemps des peuples de 1848 seraient établis et s’il devait déboucher sur un blocage global du pays par une grande grève revendicatrice ou les syndicats parviendraient à reprendre le contrôle, cela pourrait même devenir 1936. La France présente, de par son histoire complexe traversée de multiples séquences de révolte contre l’ordre établi, la possibilité unique en Europe et dans le monde d’offrir un incroyable bestiaire de mouvements sociaux et populaires auquel il est possible de se référer. S’il est toujours hasardeux de proposer une grille d’interprétation à chaud d’un mouvement social et probablement encore plus dans le cas de celui des Gilets jaunes, il est néanmoins un clivage qui semble réactivé : le rejet du référendum du 29 mai 2005 sur le TCE (Traité Constitutionnel Européen).

Un certain nombre de similitudes semblent en effet s’imposer :

- Le rejet des élites : en 2005, le TCE avait été soutenu par les principaux leaders des partis de gouvernement (UMP et PS) et suscitait un écho favorable auprès des catégories aisées de la population. La victoire du Non, avec 54,7 % des suffrages était apparue comme le signe d’une cassure entre les catégories bénéficiant de la mondialisation et celles qui en sont davantage victimes (fermetures d’usines, délocalisations industrielles). Le fait que le contenu même du TCE soit repris par le traité de Lisbonne de décembre 2007 et ratifié par voie parlementaire en février 2008 alimenta les discours sur la trahison des élites. Que les citoyens disent Oui et le texte sera considéré comme validé démocratiquement et qu’ils disent Non, il sera passé outre ce rejet par une voie détournée. En 2018, le discours « anti-élite » est beaucoup plus virulent et porte sur les modalités de répartition des richesses (au profit des plus riches et au détriment des plus pauvres), sur l’absence de représentativité des deux assemblées législatives et d’une manière plus générale sur la légitimité de la démocratie représentative.

- La multiplicité des thèmes de rejet : les arguments développés par les partisans du Non se concentraient sur la perte de souveraineté nationale, sur la défense des services publics dans leur acception française et sur l’impossibilité de faire évoluer des règles du jeu perçues comme libérales et débouchant sur la mise en concurrence des actifs. En 2018, la question européenne ne se retrouve pas explicitement mise en avant par les Gilets jaunes, néanmoins, la perception des inégalités territoriales est présente et renvoie mécaniquement à celle des contraintes budgétaires et donc des engagements de la France auprès de la Commission européenne.

- Les soutiens politiques : le référendum de 2005 avait fait apparaître une convergence des extrêmes, d’un côté le Front National présentait des arguments référant à la perte de souveraineté ou à la défense des populations fragilisées par la directive Bolkestein (voir les débats sur le « plombier polonais »), de l’autre des membres de l’extrême gauche comme Olivier Besancenot ou des leaders en cours d’émancipation d’avec le PS, tel Jean-Luc Mélenchon qui le quittera en 2008 pour créer le Parti de Gauche, puis la France insoumise, en 2016, récusaient le modèle libéral en raison de ses conséquences sociales et du caractère irrémédiable du traité. Les sondages régulièrement menés auprès de la population française révèlent que ce sont les électeurs de la France insoumise et du Rassemblement National (ex. FN) qui apportent le plus massivement leur soutien aux Gilets jaunes. Le fait que lors de l’élection présidentielle de 2017, Emmanuel Macron ait été le seul à se déclarer ouvertement pro-européen contribue à réactiver ce clivage profond qui semble aussi se traduire dans la géographie politique. Si l’on excepte la Bretagne, les cartes des plus forts soutiens aux Gilets jaunes semblent pour partie corrélées à celle du vote Non de 2005, avec toutes les réserves d’usage, les sondages ne pouvant permettre une analyse géographique fine. Les stratifications sociales présentent également de fortes correspondances : les employés, les ouvriers et les agriculteurs, opposants au TCE, se retrouvent parmi les soutiens aux Gilets jaunes, inversement dans le cas des Cadres et professions intellectuelles supérieures. La différence provient des professions intermédiaires et des retraités, partagées pour les premières ou favorables au Oui pour les seconds, ils ont dorénavant basculé dans le soutien à l’actuel mouvement.

- La mise en cause des médias : en 2005, ceux-ci étaient apparus comme plaidant pour le Oui et ajoutant leurs arguments à ceux des élites. Perçus comme de simples courroies de transmission, ils avaient été pour partie doublés par des informations contradictoires circulant sur les blogs (en particulier celui d’Etienne Chouart). En 2018, les discours portant sur les médias sont paradoxaux, d’un côté une haine vis-à-vis de tout ce qui peut sembler lié à leur influence (Jean-Luc Mélenchon est celui qui pousse le plus loin la théorie de la « compromission » des journalistes avec le pouvoir politique), de l’autre un engouement pour les émissions de divertissement où il est possible de témoigner de son vécu. Ce tropisme est renforcé par Facebook et les vidéos où chacun vient afficher « sa vérité ».

S’il est probable que les mobilisations de 2018 s’inscrivent dans la continuité des traces du référendum de 2005, des éléments nouveaux apparaissent contribuant à l’instabilité du mouvement et à la difficulté à le canaliser : le rôle des réseaux sociaux avec la multiplication d’infox, l’incapacité à dégager des porte-parole crédibles, l’exacerbation des haines des uns envers les autres, la dimension contradictoire des revendications lorsque celles-ci sont explicitées (moins d’impôts et moins de taxes, mais davantage de services publics ; nécessité d’être écoutés, mais refus de se rendre à des réunions de concertation, …). Ce conflit débouche par ailleurs sur la sortie de l’invisibilité de ceux qui s’estiment être les « oubliés du système ». De façon plus anecdotique, cette crise est aussi la première où les voitures se mettent à voter, les soutiens au mouvement affichant ostensiblement le gilet jaune sur leur parebrise.

Didier Desponds, géographe, Université de Cergy-Pontoise.

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