La grande décélération

Les crises majeures contribuent à révéler les tensions d’un système, à en révéler les failles, mais aussi à ouvrir de nouvelles voies d’organisation. Une crise sanitaire née en Chine a mis quelques semaines à atteindre les lieux les plus improbables. L'effondrement quasi immédiat du système économique mondial conduit à interroger les paradigmes dominants basés sur la vitesse et l’accélération.

Il est difficile et périlleux de donner du sens à la situation sidérante que nous traversons : est-ce bien vrai, jusqu’où cela peut-il aller, quand ce film de science-fiction de série B va-t-il finir ? Une chose est sûre, il ne suffit pas d’appuyer sur une hypothétique touche « off » pour que tout redevienne normal et serein, comme avant… Dans le brouhaha des interprétations à chaud, il en existe plusieurs types que nous éviterons, celles qui voient dans la réalité actuelle la confirmation de prédictions antérieures (« Je vous l’avais bien dit, si l’on m’avait écouté… »), celles qui y distinguent le signe, sans cesse renouvelé du déclin (« Regardez, le monde entier se débrouille mieux que nous… ») et celle, à finalité davantage politique, qui prétendent détenir les bonnes solutions après avoir fait les bons diagnostics (« Moi Président.e, les choses ne se passeraient pas comme cela, tout aurait été très vite réglé »). Il existe des auteurs ayant analysé le monde d’avant et cherché à en dessiner les logiques, en s’attachant à une question qui prend un relief toute particulier dans ce temps de retentissante décélération, celle de la vitesse ou (et) de l’accélération. L’un est français, philosophe et urbaniste, Paul Virilio, l’autre est allemand et sociologue, Hartmut Rosa. Les ouvrages du premier (Vitesse et Politique : essai de dromologie, Paris, éditions Galilée 1977 ou La vitesse de libération, Paris éditions Galilée, 1995) visaient à construire une science de la vitesse, la dromologie (du grec dromos, course). L’ouvrage de référence en français du second, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte, 2013 (1ère édition en allemand en 2010), interrogeait les multiples mutations sociales induites par la réduction du temps et la multiplicité des activités se déroulant en parallèle. Les lignes de fuite qu’ils ébauchaient viennent peut-être de se heurter à une limite, à un grippage du « Grand Accélérateur » (titre d’un autre ouvrage de Paul Virilio, paru en 2010, ndlr), nous conduisant à une brutale perte de G et à une probable bifurcation du système. 

L’un comme l’autre inscrivent leurs analyses dans le temps long, en cherchant à caractériser les transformations résultant des nouvelles technologies et des nouveaux outils devenus disponibles. Concrètement, leurs points de départ se situent quelque part lors de la révolution industrielle, grande contributrice à l’accélération généralisée, même si Paul Virilio considère qu’une « révolution domocratique » (ce qui pourrait se définir comme « l’ère de la course », voire le « pouvoir de la course ») aurait débuté avant la révolution industrielle et contribué à son émergence, en amorçant une course à l’économie de temps. Paul Virilio s’appuie ensuite sur les innovations technologiques, la rapidité croissante des déplacements de produits, comme des individus, mais aussi l’intensification des flux d’informations. Il constate qu’aucune machine, inventée au cours de l’histoire, n’a été une machine destinée à ralentir, si ce n’est en chimie et en médecine, la recherche de molécules et de vaccins destinés à freiner les maladies et à en éviter la diffusion spatiale. Plus récemment, la quête éperdue de la vitesse conduisit les industries à généraliser la pratique du « zéro stock » rendue possible par la gestion logistique à flux tendu, le « just in time », les productions lointaines pouvant être acheminées de là-bas vers ici, à tel instant précis et le plus vite possible, dans la mesure des frictions spatiales continuant à exister. La fragilité du dispositif apparaît dès que les chaines d’approvisionnement sont rompues. La dépendance des constructeurs automobiles à l’égard de leurs fournisseurs chinois en fournit un exemple révélateur, de même que le difficile renouvellement des stocks de masques sanitaires quand tous les pays en font la demande en même temps. Ce monde « parfaitement fluide » s’évapore d’un coup et laisse resurgir d’anciennes formes d’inertie, parfaitement obsolètes, dignes des années 1930 : comment se déplacer, comment se nourrir, où se soigner ? Les analyses de Paul Virilio s'intéressèrent au cœur du système, les marchés boursiers fonctionnant en hyper-fréquence, sans la moindre intervention humaine, si ce n’est la conception des algorithmes. Sans surprise, elles ont aussi pris en compte le domaine militaire, la question de la rapidité ayant toujours constitué un défi vital (se prémunir de…) et un enjeu majeur (concevoir l’arme qui…), course sans cesse relancée comme en atteste la mise en service en décembre 2019, de missiles hypersoniques par la Russie de Vladimir Poutine. La rapidité et la surprise permettent de déjouer les boucliers les plus élaborés. Ces multiples angles d’approche le conduisirent à analyser ces révolutions industrielles (la deuxième comme la troisième) en termes de « révolution dromocratique ». Le toujours plus vite a enfin contribué à établir de nouvelles formes de pouvoir, dans la sphère politique comme dans la sphère économique.

« La vitesse c’est la vieillesse du monde… emportés par sa violence nous n’allons nulle part, nous nous contentons de partir et de nous départir du vif au profit du vide de la rapidité. Après avoir longtemps signifié la suppression des distances, la négation de l’espace, la vitesse équivaut soudain à l’anéantissement du Temps : c’est l’état d’urgence. En fait, la course surgit de l’histoire comme une sublimation de la chasse, son accélération achève l’extermination, la vitesse devient à la fois un destin et une destination. Chasseur, éleveur, marin, pirate et chevalier, conducteur de char, automobiliste, nous sommes tous les soldats inconnus de la dictature du mouvement… Nous l’avions semble-t-il oublié, à côté de la richesse et de son accumulation, il y a la vitesse et son accélération, sans lesquelles centralisation et capitalisation auraient été impossibles » indique-t-il dans la présentation de son ouvrage de 1977, Vitesse et Politique

La vitesse a modifié en profondeur les relations des individus et des sociétés à l’espace comme au temps. Hier, avant, naguère, il y a longtemps, précédemment (au XVIIIe siècle déjà, mais encore dans les années 1970-1980), les déplacements d’un lieu à l’autre, étaient composés de trois phases : le départ, le voyage, l’arrivée. La phase voyage était constitutive de la découverte. La généralisation de transports de plus en plus rapides, a conduit à ne concevoir (ou ne percevoir) le déplacement qu’en termes de départ et d’arrivée. Le voyage en lui-même n’est plus un moment de découverte, il a été aboli, remplacé par l’instantanéisme qui consacre l’épuisement du temps par la vitesse, dans une forme d’éternel présent. Tout ceci conduisit Paul Virilio à dénoncer en 2011 la « tyrannie de l’instantanéité par les nouveaux réseaux de transmission » (voir son interview réalisée par Sciences & Avenirs : https://www.sciencesetavenir.fr/fondamental/deces-de-paul-virilio-urbaniste-et-philosophe_127661). Considérant enfin que les accidents sont la résultante de la vitesse et de la perte de contrôle, qu’ils révèlent les failles des systèmes et des technologies, il avait par ailleurs conçu le projet d’un Musée des accidents (voir :http://www.philo5.com/Textes-references/VirilioPaulParano_MagLitteraire444_050800.htm). « L’accident », nous y sommes, et il est global… Paul Virilio, décédé le 10 septembre 2018, n’est plus là pour aider à en comprendre l’étrangeté. 

Hartmut Rosa s’inscrit dans la continuité des travaux de Paul Virilio, comme de ceux de Georg Simmel (Philosophie de l’argent, Paris, Quadrige (2014), 1ère édition en allemand en 1900). Si l’approche d’Hartmut Rosa présente des similitudes avec celle de Paul Virilio, elle s’attache davantage aux effets sociaux et sociétaux. Le concept clé devient celui « d'accélération sociale ». Il nécessite de prendre en compte trois dimensions : l'innovation technique (point commun avec Paul Virilio, mais voir aussi sur ce point les travaux du géographe David Harvey ou de l'historien et économiste Paul Bairoch), le changement social (en s’attachant aux mutations s’appliquant au travail et à la famille) et le « rythme de vie », notion qui provient de Georg Simmel. Du fait des possibilités offertes, les innovations techniques ont modifié le rythme de vie (voir le rôle des transports et des outils de communication), l'accélération dans les trois domaines précédemment cités s’intègre ainsi dans un complexe système auto-alimenté. L'accélération du rythme de vie peut devenir le moteur de nouvelles innovations techniques et faire émerger de nouvelles demandes et de nouveaux outils. Ceci fait écho aux multiples applications « smart » destinées à faciliter la vie des populations, le plus souvent urbaines, dans leurs diverses pratiques (mobilité, culture, etc.). Hartmut Rosa considère que la cause du phénomène n’est pas uniquement technique, mais également idéologique, il s’agirait de « n’être lié à rien, pour être disponible pour tout, pour ne rien manquer ». Ceci converge avec les analyses de Paul Virilio sur la culture de l’instantanéité et la domination du présent, de l’immédiateté. L’accélération en cours contribue à réorganiser les sociétés, à trier les individus et les pratiques susceptibles de suivre le rythme et à marginaliser les autres. Tout en effet n’accélère pas au même rythme, ce qui entraîne frictions et tensions. Ceci peut être analysé comme une mise en concurrence généralisée, source d’exclusion sociale. Ne pas être dans le flux signifie perdre le fil, décroché, être perdu, abandonné quelque part sur le rivage.

Hartmut Rosa en arrive ainsi à interroger le rôle que devraient jouer les institutions politiques. Doivent-elles contribuer à rendre supportable l’accélération pour les individus, en opérant comme un filet de sécurité ou sont-elles amenées à se transformer radicalement pour s’adapter à l’accélération en cherchant en permanence à « synchroniser la société », ou encore sont-elles simplement vouées à disparaître car constituant des freins insupportables par rapport à des forces et des intérêts qui les dépassent ? Afin de rendre la machine encore plus efficiente, les promoteurs de l’accélération permanente miseraient sur cette absence de politique, sur la dissolution des Etats. A la fin de son ouvrage, Hartmut Rosa imagine cinq scénarios. Le premier correspondrait à « un nouvel équilibre à un niveau de vitesse supérieure », permettant de se réconcilier avec le projet de la modernité, « en développant de nouvelles formes de perception et de contrôle, le cas échéant grâce à l'introduction de nouvelles technologies génétiques ou des implants informatiques » (voir p. 371). Le deuxième déboucherait sur l’abandon définitif du projet de la modernité qui ferait place à une auto-organisation de la multitude mais ne réglerait pas les problèmes de désynchronisation. Un troisième serait un recours à un « freinage d'urgence », autrement dit une sortie radicale de la modernité. Ceci supposerait des actions politiques fortes dont on ne perçoit pas clairement l’échelle de mise en œuvre. Un quatrième est présenté comme une course « effrénée à l'abîme » qui se terminerait par un désastre. 

Hartmut Rosa indique (p. 373), en lien avec ce scénario 4 : « On peut supposer que la société moderne paiera finalement la perte de sa capacité à équilibrer les forces du mouvement et de la permanence en provoquant des catastrophes nucléaires ou climatiques, en développant de nouvelles maladies se propageant à une vitesse fulgurante, en assistant à de nouvelles formes d’effondrement politique et à l’éruption d’une violence incontrôlable, qui peuvent surgir particulièrement là où les masses exclues des processus de croissance et d’accélération entrent en résistance contre la ‘société de l’accélération’ ».

Enfin un dernier scénario consisterait à s’appuyer de façon lucide et rationnelle sur les analyses de l'accélération afin de mieux en comprendre les mécanismes afin d’en combattre les effets les plus injustes sur le plan social.

Qu’il s’agisse des analyses de Paul Virilio ou de celles d’Hartmut Rosa, il semble justifié de considérer qu’elles contribuent à éclairer le moment que traversent toutes les sociétés de tous les pays, embarquées sur le même petit radeau planétaire. « L’accident » pour reprendre le concept de Paul Virilio ressemble par certains aspects au grand freinage du scénario 3 d’Hartmut Rosa, sans qu’il mène nécessairement à la forme délétère de son scénario 4. De cette grande décélération, il est néanmoins difficile de percevoir à ce stade ce qu’il sortira. L’accélération était sélective et produisait des effets (socialement, spatialement et économiquement) différenciants, il est probable qu’il en ira de même avec la décélération. Tout ne décélère pas de façon synchrone, ni au même rythme, ni partout de la même façon. Il en résultera ainsi des grumeaux de forte décélération et d’autres de faible décélération. Ces écarts contribueront à orienter le monde d’après « l’accident », à définir l’ordre de la nouvelle compétition, de l’accélération d’un type nouveau qui lui succédera. Sera-t-elle pire ou meilleure, permettra-t-elle d’éviter les affres du scénario 4 ? A ce stade, rien n’est écrit…

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